Les Chroniques terriennes de Michel Dray : Qu’attend l’Europe pour se réveiller ?

 Michel Dray.
 
Montaigne aimait à dire qu’il n’enseignait pas, mais racontait. Avec sa « chronique terrienne », Michel Dray, en sa qualité d’historien, raconte « son » époque, avec humour et parfois avec dérision.

Aujourd’hui : « Qu’attend l’Europe pour se réveiller ? ».


La littérature d’urgence face à un monde aveugle

« Kaput » (1944) de Curzio Malaparte, «Méphisto » (1946) de Klaus Mann, « Si c’est un Homme » de Primo Lévi, « Seul dans Berlin » (2) de Hans Fallada. (1947 tous deux), « le Bal des Maudits »(1948) d’Irvin Shaw, « le Serment des Barbares »(1999) ou encore « les Bienveillantes » (2006) de Jonathan Litell : sept romans majeur de la seconde moitié du XXème siècle. Ce ne sont ni œuvres romanesques, ni récits, ni chroniques de guerre : ils sont tout cela à la fois car ils racontent la folie humaine dans ce qu’elle a de plus horrifique. Les personnages sont tellement « réels » qu’on serait tenté de penser que ce sont nous, lecteurs, qui sommes perdus dans la fiction. Le professeur de Littérature comparée à l’université de Tübingen, Jürgen Wertheimer travaille sur le lien entre littérature et géopolitique (3) À la question « Écrit-on sur la guerre pour conjurer l’oubli ? » Il répond : « Non, c’est pour nous prévenir d’une prochaine guerre. Les personnages des sept romans que j’ai cités, bien qu’imaginaires évoluent dans un décor qui lui, est bien réel et qui nous renvoie à notre mémoire commune. Ils sont comme ces prophètes qu’on ne veut ni entendre ni voir sans doute parce qu’ils nous mettent en face d’une réalité insoutenable.

L’agression russe contre l’Ukraine : une guerre dostoïevskienne ?

Francis Fukuyama a écrit un 1992 un essai intitulé « la Fin de l’Histoire » auquel Samuel Huntington a répondu par son essai « le Choc des Civilisation » L’Histoire est ce que les hommes en font. Les Européens ont vu la chute du Mur comme la fin non pas d’une époque mais d’une ère. Quant à l’effondrement de l’URSS, ils le virent comme la fin de la guerre froide. Dans tous les cas ils se sont trompés. La géopolitique ayant horreur du vide, l’islamisme international en a profité pour le combler en prenant le devant de la scène. Atteinte de cécité, l’Europe, s’est repliée sous le parapluie américain, le pensant inoxydable à toute épreuve.

Depuis Napoléon, l’Europe n’a jamais rien compris à la Russie ni à l’expression de Sainte Russie. L’âme slave n’est ni asiatique ni européenne, elle est la Russie de Dostoïevski et Tolstoï transcendée par le poids de la religion orthodoxe. Et dans ce roman national, l’Ukraine est un territoire-clé, Kiev étant le lieu mythique où les Tsars se faisaient sacrer. Outre son désir d’obtenir les terres rares du Donbass, Poutine, avec la bénédiction du clergé orthodoxe, mène une guerre qu’on peut qualifier de « dostoïevskienne ». Poutine se rêverait-il nouveau « Tsar de toutes » les Russies, n’attendant que la défaite de l’Ukraine pour aller se faire sacrer à Kiev ? Bon, trêve de mauvais scénario.

Autre erreur de l’Europe, elle néglige un peu trop l’extrême susceptibilité des russes D’une certaine manière la Russie vit son roman national à la façon d’un peuple insulaire à la différence qu’elle est entourée de terres culturellement incompatibles : peuples asiatiques à l’est, peuples européens à l’ouest.

Gorbatchev, l’homme le plus détesté de la nomenklatura russe

La fin de l’URSS n’a pas fait Poutine, c’est Gorbatchev qui l’a inventé. Il y a toujours un vérité qui se cache derrière une boutade. Gorbatchev n’avait pas l’âme slave, mais cultivait une vision occidentale de la marche du monde. Pensait-il à terme créer une forme de gouvernance fondée sur un fédéralisme à l’américaine. C’est en tous les cas mon sentiment. La Perestroïka a été un point de bascule historique et culturel. Accusé d’avoir été à l’origine du démembrement de la Sainte Russie, Poutine a diabolisé Gorbatchev, l’accusant vertement « d’occidental » — ce qui, en Russie est la pire des insultes.(4) Ce n’est pas étrange que les Russes qui n’ont jamais connu qu’une suite de régimes autocratiques, soutiennent Poutine. Ses courageux opposants sont majoritairement des intellectuels, quelque part des enfants de Gorbatchev. Le maître du Kremlin tient sa force dans la manipulation des masses qu’il cultive avec un art consommé. Comprendre cela c’est comprendre tout le danger impérialiste d’un tel homme.

En finir avec les vieilles lunes du pacifisme et du non-interventionnisme

L’Europe est devenu le ventre mou du monde. Entre une Allemagne qui se réarme « made in America », une France qui se prend les pieds dans le tapis de la politique, une Grande-Bretagne dont on décrypte mal les arrière-pensées, des pays qui, à l’Est de l’Union n’ont pas rompu avec une certaine forme d’autoritarisme et des pays Baltes en ligne de mire de Moscou, face à cela comment tendre vers une défense commune ? Car, il ne suffit pas de dire qu’on va vers la guerre, il faut aussi dire qu’on a rien fait depuis 40 ans pour créer une armée Européenne. L’Europe davantage encline à inventer des règlements et des normes qu’à chercher à sauver ses enfants procrastine avec un art consommé de la langue de bois.

Le chef d’Etat-major a dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas

Il évident que le général Mandon a parlé avec l’aval du Président de la République. En filigrane de son discours choc, 1936 et les désastres de la non-intervention ; entre les lignes, l’esprit de Munich qui a coûté 60 millions de vies humaines. Poutine et Trump rejouent à leur façon la guerre froide. Tout est dans le rapport de force, et sur ce point l’Europe fait piètre figuration.

Mandon a eu raison de parler comme il l’a fait.

Notes

  1. « Kaput » édition français chez Denoël. « Méphisto » édition française chez Grasset. « Si c’est un homme » édition française chez Julliard. « Seul dans Berlin » édition française chez Denoël. « Le Bal des Maudits » édition française aux Presses de la Cité. « Les Bienveillantes » et le « Sang des Barbares » tous deux chez Gallimard.
  2. Le titre original « Jeder stribt für sich allein » (chacun meurt pour lui seul) est plus proche de l’atmosphère du roman. À noter l’article de Mélanie Gaudry dans « Le Contemporain »
  3. J. Wertheimer, par ailleurs est LE spécialiste allemand de l’œuvre de Boualem Sansal.
  4. Il faut savoir que Gorbatchev est détesté par le peuple en Russie. Poutine en a fait un traître de la Sainte Russie.

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