« Javid Shah ! », les cris de la liberté iranienne

 Des graffitis antigouvernementaux réalisés lors des manifestations à Khorramabad, en Iran, portant l'inscription en persan « Mort au dictateur ».

Par Jean-Baptiste Collomb - Ancien chargé d’enseignement des Facultés de Droit d’Aix-Marseille Université, ancien collaborateur parlementaire. Il est aujourd’hui spécialisé en assurances construction.

Saint-Preux s’était-il imaginé, au moment de composer ses « Cris pour la liberté », que le berceau d’une des plus anciennes civilisations du monde – unie pendant un temps aux royaumes hellènes par Alexandre, plongée dans les ténèbres de l’obscurantisme et du fanatisme religieux depuis 1979 – engagerait un combat à mort pour recouvrer sa liberté et renouer avec son Histoire ?

Depuis près de deux semaines, le peuple iranien, dans un mouvement intergénérationnel embrassant de nombreuses classes sociales, défie l’autorité des « Gardiens de la Révolution » islamique dans une révolte qui, pour de nombreux observateurs, enseignants-chercheurs, notamment Azadeh Kian ou encore Firouze Nahavandi, est « tout à fait inédite » quant à son ampleur. Le bilan provisoire est effectivement éloquent : 45 morts, 1 200 arrestations, une interdiction pour le personnel hospitalier de secourir les émeutiers blessés, des villes en feu, internet rendu inaccessible par les autorités iraniennes ; la révolte a désormais gagné les 31 provinces du pays, y compris les provinces kurdes, les communautés kurdes iraniennes ayant reçu le soutien de sept partis d’opposition kurdes exilés en Irak appelant à la grève générale.

Ce qui se joue, aujourd’hui, en Iran, est le résultat de la combinaison de trois dimensions : diplomatique, économique et politique. La première dimension, somme toute assez accessible dans le récit actuel des événements, est la dimension économique : en effet, cette révolte est présentée, prima facie, comme une « révolte des commerçants » contre « la vie chère » ; les commerçants représentant la classe moyenne iranienne sur laquelle s’appuie le régime des Mollahs.

S’il est vrai que l’inflation est supérieure à 50% par an (200% pour les produits de première nécessité), que le Rial s’effondre dangereusement, que le prix de la viande sur le marché noir s’est littéralement envolé ; il est indispensable de garder à l’esprit que les sanctions économiques occidentales de 2018 ont eu un impact redoutable non seulement sur le déclin économique mais également sur le chômage des jeunes. Pour maintenir son économie, l’Iran s’est focalisé sur l’exportation de sa production pétrolière à la Chine en se reposant totalement sur les investissements russes. Cette stratégie s’est retournée contre le régime islamique suite à son inconditionnel soutien à l’opération militaire russe en Ukraine, se traduisant notamment par une interdiction formelle d’utiliser le Dollar.

Il résulte de l’ensemble de ces sanctions économiques à long terme un phénomène somme toute assez attendu d’asphyxie économique et financière d’un régime de plus en plus isolé qui ne peut plus compter sur ses alliés historiques, connaissant ainsi de graves difficultés sur le plan diplomatique.

En effet, la Russie, bien que dominatrice dans le conflit russo-ukrainien, n’en reste pas moins affaiblie, en proie à l’hostilité européenne et se retrouvant dans l’obligation de négocier avec les Etats-Unis. Par ailleurs, l’intervention militaire israélienne de juin 2025 baptisée « Rising Lion » visant des installations nucléaires, militaires, civiles mais également pétrolières a considérablement déstabilisé le pays.

Préalablement à cette opération, Israël avait lourdement frappé deux alliés historiques du régime iranien : le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Liban. Par ailleurs, la fuite de Bashar Al-Assad pour la Russie en 2024 constituait de l’aveu même de l’Ayatollah Ali Khamenei un « revers majeur ». Il n’aura échappé à personne que près du Cap, en Afrique du Sud, la Chine, l’Iran et la Russie regroupent des navires en vue d’un exercice militaire de manœuvres navales. Les « BRICS + », organisateurs des dites manœuvres nient tout rapport avec une « réponse » apportée à l’enlèvement commandité par les Etats-Unis de l’ex-président du Venezuela, Nicolas Maduro, lui aussi allié du régime de Téhéran ; le Venezuela et l’Iran étant tous les deux d’importants pays producteurs de pétrole.

A ces nombreux revers diplomatiques, il convient d’ajouter le travail diplomatique et politique de la famille impériale. Depuis plus de dix ans, le prince héritier du trône d’Iran, Rezah Pahlavi, sa fille la princesse Noor, son cousin le prince Davoud Pahlavi (par ailleurs victime d’une récente tentative d’assassinat pour son implication politique) ou encore l’impératrice Farah œuvrent dans le monde entier pour faire entendre la cause du peuple iranien : d’abord par la dénonciation des quotidiennes violations des droits et libertés fondamentaux, des violentes répressions, de graves cas de corruption au sein des « Gardiens de la Révolution » ou encore des graves atteintes à la démocratie et au pluralisme. Le Président du Corps Consulaire de Normandie, qui est en contact avec le prince Davoud, marquait dans une récente déclaration son admiration pour le peuple iranien montrant ainsi que la diplomatie, régionale et économique marque son intérêt particulier pour la situation géopolitique moyen-orientale. L’intégralité de cette œuvre diplomatique et politique est parfaitement accessible grâce au remarquable travail de recherche, d’analyse et d’information de Frédéric de Natal via « Monarchies et dynasties du monde » qui relaie désormais quotidiennement et en temps réel les interventions du prince Rezah annonçant clairement sa volonté de revenir en Iran pour se tenir aux côtés de son peuple et lançant à l’Ayatollah Khamenei : « Partez maintenant et vous pourrez vivre à côté d’Assad à Moscou. »

Le succès comme la lame de fond des oppositions réunies autour du prince Rezah, conformément à l’appel du prince Davoud, tient également dans l’action politique et diplomatique de l’héritier du trône du paon : se posant comme un ami des Etats-Unis et d’Israël ainsi que comme un élément fédérateur, un véritable dénominateur commun dont la cause finale réside entre autres à la stabilisation de la région, ce qui constitue un argument de poids aux yeux des Occidentaux ; le prince Rezah a su devenir la tête d’une opposition puissante en proposant par exemple de prendre la présidence du régime de transition pacifique et démocratique après la chute du régime islamique. Cette ligne politique a convaincu la Chambre des Députés en Italie, le Sénat en France, Israël ou encore les Etats-Unis, l’ONU, de le recevoir ès qualité ou de le tenir comme l’interlocuteur exclusif et représentant de l’Iran libre.

A cela se conjugue le travail de l’impératrice Farah, très engagée pour la condition des femmes iraniennes, soutien qui s’illustra notamment par le mouvement « Femmes, Vie, Liberté ! » faisant suite au décès en détention de Masha Amini en 2022 du fait d’actes de torture après son arrestation pour violation de la loi obligeant les femmes à « couvrir leurs cheveux et leur corps ». Dans la nuit du 9 au 10 janvier 2025, les Iraniennes brûlaient leurs voiles dans la rue, de même que c’est dans les flammes que se trouvait la mosquée « Al Rasool »...C’est également en écho aux émeutes de 2022/2023 suite au décès de Masha Amini que résonna le tube de White Stripes, « Seven Nation Army » dont les paroles éloquentes et particulièrement symboliques pour la révolte de la jeunesse iranienne, en plein Teheran à la fin du mois d’octobre dernier. Sur les vidéos de ce concert improvisé dans la rue, on trouve une jeune femme à la basse, jouant les sept premières notes si distinctives du « Seven Nation Army ».

La révolte du « Seven Nation Army » est-elle le prélude des cris de la liberté iranienne qui réclame, depuis des années, le retour du Shah et du lion solaire perse ?

L’histoire nous le dira.

Mais surtout, à l’heure des coupures de l’Internet et de la censure, notamment de la presses imposées par la théocratie iranienne, et si caractéristique des régime dictatoriaux, le peuple iranien nous donne une leçon de courage et de résilience qui devrait raisonner dans notre monde comme des remparts de la démocraties.

Laissez-nous un commentaire

Plus récente Plus ancienne