■ Le costume de Monrose dans le rôle de Figaro.
La vie de Beaumarchais (1732-1799) s’apparente à un roman feuilleton ; alors que la biographie de tant d’écrivains se superpose souvent à la chronologie de leurs œuvres, dans celle de Beaumarchais la carrière dramatique n’occupe qu'une place de composition : elle passe au second plan d’une existence immensément riche. Né au bas de l’échelle - son père était horloger rue Saint-Denis - son esprit lui donne accès à la cour où il devient favori de Madame à seulement vingt-trois ans. Anobli en 1761, il paiera le prix de sa formidable ascension durant la révolution, sa particule le conduisant à l’exil puis à la misère à Hambourg. Tour à tour comédien, agent secret et bouc émissaire de Louis XVI, il a su constamment se réinventer, défiant codes et conventions.
Le caractère unique de Beaumarchais n’est pas sans rappeler celui de Figaro, son personnage culte qui apparaît dans trois de ses pièces, deux comédies : « Le Barbier de Séville ou la précaution inutile » (1775) et « Le mariage de Figaro ou la folle journée » (1784) ; un drame bourgeois « La mère coupable ou l’autre Tartuffe » (1792). Ce personnage est l’héritier direct des innombrables valets de comédie, amuseurs parfois ridicules traînés malgré eux dans les intrigues de leurs maîtres, tout comme son auteur descend de Molière et de Marivaux. À l’instar de Beaumarchais qui parvient dès la première représentation à se faire un nom, Figaro se distingue d’emblée de ses devanciers : il a une existence autonome alors que Scapin et émules ne vivent que dans l’instant.
I – L’héritage de Molière
Si on a longtemps cru que le nom de Figaro était la déformation de « fils Caron », en référence au nom de l’auteur, fils de l’horloger Caron, l’étude des manuscrits originels a finalement invalidé cette hypothèse. En revanche, sa parenté avec les valets du siècle précédent n’est plus à prouver, à la différence que Figaro s’impose comme un personnage récurrent avec une évolution remarquable. D’abord au service du comte Almaviva, il a quitté la domesticité pour des charges plus lucratives. Figaro s’est initié aux arts. Il a fait ses armes en tant que poète, journaliste et dramaturge mais a échoué, non pas à cause de ses insuffisances, mais par malchance. Le mauvais sort s’acharne contre lui mais qu’importe, il se fait barbier, servant même de chirurgien au vieux docteur Bartholo. Par sa culture et par la diversité de ses talents, Figaro est un déclassé dont les qualités restent non utilisées ; c’est un autodidacte qui a tous les dons mais chez qui la faiblesse de caractère n’est pas à la hauteur de ces dons. S’il a l’esprit supérieur à son état, il a gardé dans l’âme une médiocrité foncière ; ayant peu de sens moral, il n’a ni ambition ni bonne volonté tout en ne songeant qu’aux bénéfices immédiats. Nous retrouvons bien là le caractère de Beaumarchais. Extraverti, imbu de sa personne, il possède tous les côtés déplaisants du parvenu : arrogance, insolence, fatuité ; il manque de diplomatie et de mesure, il aime la fête et l’aventure. En parallèle se dessinent les traits d’un homme bon, proche de sa famille et de ses amis d’enfance, ceux de son « avant vie » pour paraphraser François Mauriac, mais il préfère se concentrer sur son ascension sociale. Comme Figaro, il vaut mieux que l’image que l’on se fait de lui, gagnant à être connu ou pour le moins lavé des sombres calomnies que la cour aime tant fabriquer. Esprit caustique qui se prend pour une âme sensible, interprète à la scène des idées des philosophes, à la fois plébéien et privilégié, bientôt submergé par une révolution que ses audaces ont préparée, Beaumarchais est très représentatif de son temps, de cette période de fermentation sociale à la veille de 1789.
II - Censure royale
Selon Sainte-Beuve, Beaumarchais a été un « grand rajeunisseur », empruntant l’intrigue du « Barbier de Séville » à Molière et à Scarron, l’auteur en tire une comédie unique où le personnage de Figaro fait ses armes. Alors marié et père de famille, il se transforme en entremetteur, reprenant l’archétype du valet prisé par le genre. À la suite de maintes péripéties, Figaro parviendra à faire épouser la pupille de Bartholo. Personnage rusé, solaire et heureux de vivre : il a sauté avec joie sur l’occasion qui lui a été fournie de se lancer dans une entreprise où son intelligence combinatrice a pu se donner libre cours.
Dans « Le mariage de Figaro », c’est un personnage à la fois rajeuni et vieilli. Rajeuni car Figaro est un fiancé un peu mûr mais sémillant ; vieilli, il s’assombrit à la fin de la pièce et médite mélancoliquement sur sa destinée. C’est pourtant le même Figaro, mais son caractère s’est enrichi considérablement. Amoureux de la chambrière de sa Comtesse, Suzanne, il pense l’épouser le jour même. Mais le comte entend bien obtenir de Suzanne certaines faveurs, ou, à défaut, empêcher le mariage. Figaro va donc devoir se battre contre son maître, opposant ainsi la ruse du valet à l’autorité du seigneur dans une analogie subtile de la condition française de l’époque. Le personnage devient donc le type de roturier maltraité par la naissance et l’état social, et qui, fort de son intelligence parvient à triompher du noble privilégié. On peut donc se demander si Beaumarchais a voulu illustrer sa difficulté à imposer sa pièce et, d’une certaine manière, ses griefs d’enfant du peuple contre cette noblesse qui le voit toujours comme tel. Enfant trouvé, Figaro échappe, de par son origine même, à la hiérarchie sociale. L’adversaire contre lequel il se bat est moins un Comte corrompu qu’un ignorant rustre et limité, aussi, dans son célèbre monologue du Ve acte, les ennemis qu’il évoque, abstraits et insaisissables, incarnent davantage la caste que son représentant.
Après quatre ans de censure, Beaumarchais atteint le sommet de sa carrière avec « Le mariage de Figaro » (27 avril 1784). Si le Tout-Paris se presse à la première, Louis XVI juge rapidement la comédie « détestable », interdisant la représentation prévue à Versailles. Qu’importe, le succès demeure et les courtisans, attirés par le parfum du scandale, envisagent déjà une nouvelle Fronde. M de Vaudreuil, dernier gouverneur de la Nouvelle France, fait jouer « Le mariage de Figaro » dans un théâtre privé réunissant ceux qui ne s’insurgent pas contre la portée satirique de cette pièce dont le sous-texte dénonce les inégalités sociales, les privilèges injustes de la noblesse mais également les abus de pouvoir. Très vite, Beaumarchais se grise. Son triomphe est trop bruyant. En mars 1785, il est emprisonné à Saint-Lazare sur ordre du roi. Cet épisode le marquera jusqu’à la fin de sa vie puisqu’il sera le point de départ de son inimitié historique avec Mirabeau et influencera sa prise de position durant la révolution avec notamment l’affaire des fusils.
III – La mère coupable, ou la fin d’un cycle.
Entre l’époque où se passe « Le mariage de Figaro » et celle dans laquelle se déroule « La mère coupable », deux décennies se sont écoulées. Figaro reparaît, marié à Suzanne, embourgeoisé dans une honorable servitude, encadré par la famille du Comte qu’il sert avec dévouement. Sa mission est ici de démasquer le fourbe Bégearss qui a pris dans cette famille la place que tient Tartuffe dans celle d’Orgon, et qui propose les mêmes buts que celui-ci : épouser la fille du Comte et accaparer la fortune. Le valet Figaro parvient à chasser l’intrus et à rétablir l’harmonie dans son foyer. Devenu un parangon de vertu, à qui l’expérience de la vie a appris à flairer l’imposture, il n’a plus ni gaieté ni répartie et se contente d’un rôle vertical de conseiller. Si dans « Le Barbier de Séville » et dans « Le mariage de Figaro », il occupe la scène ; il passe désormais au second plan. Moralisateur sans esprit, il ennuie ; ses intrigues sont peu vraisemblables et cette invraisemblance choque dans une pièce se voulant réaliste. Beaumarchais avait songé à clore le cycle de Figaro dans une quatrième pièce, « Le mariage de Léon ». Il ne l’a jamais écrite. Ses déboires durant la révolution et son exil expliquant probablement cette décision. Le déclin de Figaro, dorénavant relégué à un rôle de conseil voire de catalyseur, s’arrête donc en 1792 laissant la porte ouverte à ce qu’aurait pu être la conclusion de ses pérégrinations.
Figaro doit donc sa postérité aux volets précédents, davantage enclins à révéler la singularité de son caractère. Devenant un être mythique, une figure incontournable de l’homme du peuple gai, bon enfant, optimiste, il a su s’imposer comme un personnage majeur de la scène française, inspirant même des compositeurs de renom comme Mozart et Rossini. Pour les contemporains, Figaro incarne les éléments populaires éclairés qui réclament un peu plus de justice sociale et méritent, par leur intelligence et leur activité, de jouer un rôle dans les destinées de la nation. Plus qu’interroger sur la question des injustices sociales, le personnage représente avec ses bons côtés et ses excès, ses qualités et ses défauts, un aspect frappant du caractère français. Le barbier de Séville est un authentique enfant de Paris, frondeur, vif, entreprenant, froid en apparence, sentimental au fond, épris de justice et de liberté, ravi dès qu’il trouve l’occasion de critiquer le gouvernement. Bien sûr, il prête lui-même le flanc à la plaisanterie, mais il reste imperméable à toutes les révolutions et à bien des tyrannies …

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