La réserve dynastique carolingienne : Arnulf de Carinthie, ou la continuité par détour

 Arnulf de Carinthie (v. 850 - v. 899).

Par Sofia Azzouz, historienne de l’art, et Jean-Baptiste Collomb, ancien chargé d’enseignement des Facultés de Droit d’Aix-Marseille Université, ancien collaborateur parlementaire.

« On ne gouverne pas seulement avec des lois, des armées et des finances ; on gouverne aussi avec des individus inscrits dans des filiations, soigneusement mis en réserve pour conjurer toute faillite apparente du lignage. »

Cette formule, extraite d’un article récent de Bachira Tomeh publié dans Le Contemporain, offre une clé de lecture d’une rare fécondité pour comprendre les mécanismes de continuité monarchique dans l’Europe médiévale. Reprenant et approfondissant la notion de « réserve dynastique » forgée par Bruno Dumézil, l’autrice met en lumière une rationalité politique aussi discrète qu’efficace : celle d’un pouvoir qui ne se borne pas à l’édiction de normes successorales, mais qui s’assure, en amont, l’existence de solutions de repli humaines, généalogiques et symboliques. Et avec Machiavel qui fut le Prince le plus célèbre, on élimine jamais un ennemi, mais un obstacle seulement.

Loin de constituer un archaïsme propre aux Mérovingiens, la réserve dynastique apparaît comme un principe structurant de la permanence monarchique, traversant les dynasties et les siècles. Elle désigne l’ensemble des ressources humaines disponibles au sein d’une maison régnante — fils cadets, branches périphériques, parents éloignés, voire fils naturels — susceptibles d’être mobilisées pour éviter la vacance du pouvoir ou la rupture de la continuité lignagère. Il ne s’agit pas d’un dispositif théorisé a priori, mais d’une solution empirique, pragmatique, issue de l’entrelacement constant entre raison familiale et raison d’État.

Dans ce cadre, la trajectoire d’Arnulf de Carinthie (Arnulf von Kärnten), figure emblématique des dernières décennies carolingiennes, offre un terrain d’observation particulièrement éclairant de cette logique. Fils de Carloman de Bavière, petit-fils de Louis le Germanique et arrière-petit-fils de Louis le Pieux, Arnulf s’inscrit pleinement dans la lignée carolingienne, bien que sa naissance hors mariage le place en marge des schémas successoraux dits « réguliers ».

C’est précisément cette position périphérique qui fait d’Arnulf un membre typique de la réserve dynastique. Sa légitimité ne procède pas d’une stricte patrilinéarité, mais d’un faisceau de reconnaissances et de rappels symboliques. Le choix même de son prénom n’est pas indifférent : « Arnulf » renvoie à saint Arnoul de Metz, figure tutélaire de la lignée pippinide puis carolingienne, ancêtre fondateur dont la mémoire irrigue la généalogie dynastique depuis Ansegisel, Pépin de Herstal et Charles Martel jusqu’à Charlemagne. Le nom agit ici comme un marqueur d’appartenance, un outil de promotion dynastique autant que de reconnaissance politique.

La réserve dynastique, véritable ingénierie de la continuité, repose sur plusieurs leviers complémentaires. Elle suppose d’abord une grande plasticité des liens familiaux, constamment réagencés au gré des crises : oncles et neveux, cousinages, branches oubliées ou marginalisées peuvent être réactivés selon les besoins du moment. Elle mobilise ensuite des marqueurs symboliques, onomastiques, narratifs, mémoriels, destinés à signaler l’appartenance au groupe souverain. Enfin, elle implique une capacité à revisiter la légitimité biologique par des procédures de reconnaissance, de réhabilitation ou d’association au pouvoir.

Dans cette perspective, la dynastie apparaît moins comme une lignée rigide que comme un organisme vivant, capable de se recomposer pour assurer sa survie. Chaque crise devient l’occasion de redistribuer les cartes, de déplacer les critères de légitimité et d’installer un héritier conforme aux exigences politiques du moment.

L’exemple d’Arnulf met en évidence la coexistence, et parfois la concurrence, entre cadres juridiques formels et pratiques implicites, bref entre le droit et le pragmatisme aristocratique. L’Ordinatio imperii de 817, promulguée sous Louis le Pieux, visait à verrouiller la succession impériale en associant l’aîné, Lothaire, à l’Empire, tout en distribuant des royaumes périphériques aux autres fils. Cette tentative de rationalisation juridique cherchait, en creux, à neutraliser la réserve dynastique en réduisant les marges de manœuvre successorales.

Or, l’histoire du IXᵉ siècle, de Fontenoy (841) au traité de Verdun (843), montre combien ces dispositifs normatifs furent contournés par la coutume franque du partage, les ambitions régionales et l’arbitrage décisif des aristocraties. Lorsque la ligne principale se révèle défaillante, la réserve dynastique redevient la solution de repli.

En 887, l’incapacité manifeste de Charles le Gros conduit les magnats de Francie orientale à l’écarter et à élire Arnulf roi. Cette décision ne relève pas d’un coup d’État personnel, mais d’un réajustement de coalition : on choisit un Carolingien « viable », fût-il né hors mariage, plutôt que de s’enfermer dans une orthodoxie successorale devenue inopérante. L’élection d’Arnulf consacre ainsi le passage d’un modèle de succession ordonnée à une élection dynastiquement contrainte.

Le parcours d’Arnulf illustre avec force un trait fondamental de la légitimité médiévale, le principe de stratification des légitimités : celle-ci ne se définit jamais par un critère unique, mais par une stratification de légitimités, lignagère, politique, militaire et sacrale. L’illégitimité biologique, souvent invoquée, se trouve relativisée, voire neutralisée, par l’appartenance à la maison carolingienne et par la capacité à assurer la continuité du pouvoir.

Les sources elles-mêmes témoignent de cette malléabilité : si Arnulf est parfois qualifié de filius nothus, d’autres traditions suggèrent une possible régularisation de sa filiation par un mariage tardif de ses parents. L’illégitimité apparaît alors moins comme un couperet que comme un défaut réparable, corrigé par des acclamations, des serments, des victoires militaires, notamment contre les Vikings à Louvain en 891, et, ultimement, par l’onction impériale reçue à Rome en 896.

Le couronnement impérial d’Arnulf par le pape Formose illustre le rôle de la papauté dans la requalification d’un prince de réserve en empereur légitime. L’onction romaine vise à transformer une élection aristocratique régionale en autorité universelle. Cette légitimation demeure toutefois fragile, comme le montre le sort posthume de Formose, exhumé et condamné lors du synode dit « du cadavre », symptôme d’une Italie profondément fracturée.

Concrètement, la réserve dynastique fournit un titulaire ; Rome tente de lui conférer une forme impériale, sans parvenir à la stabiliser durablement. Le système carolingien survit ainsi par substitutions successives, adoubées par les clercs et les magnats, mais toujours précaires.

L’analyse croisée de la notion de réserve dynastique et de la trajectoire d’Arnulf de Carinthie révèle que la continuité monarchique médiévale se construit autant par des normes explicites que par des pratiques implicites, flexibles et opportunistes. Arnulf incarne cette fonctionnalité adaptative : prince périphérique devenu empereur, il est à la fois le produit et le révélateur d’un système capable de se sauver en se contredisant.

La réserve dynastique apparaît ainsi comme un puissant outil d’intelligibilité des crises carolingiennes. Elle permet de lire l’épisode 887–896 non comme une anomalie, mais comme l’expression ultime de la résilience d’un ordre dynastique qui, face à l’excès de successeurs possibles, organise ses propres recours, jusqu’à Arnulf.

En définitive, la notion de réserve dynastique ne se contente pas d’éclairer un moment crépusculaire de l’histoire carolingienne ; elle invite à une réflexion plus large sur les modalités concrètes de la continuité du pouvoir dans les systèmes politiques confrontés à l’incertitude. Derrière l’apparente singularité médiévale se dessine une logique profondément moderne : celle d’organisations qui, conscientes de la fragilité des règles formelles, se dotent de mécanismes de secours, de solutions de repli humaines, afin d’assurer leur survie institutionnelle.

À cet égard, la trajectoire d’Arnulf de Carinthie résonne bien au-delà du IXᵉ siècle. Elle rappelle que la stabilité politique ne repose jamais exclusivement sur des normes abstraites, mais sur la capacité d’un système à produire, au moment critique, des figures « disponibles », légitimables a posteriori, capables d’incarner la continuité lorsque les procédures ordinaires se révèlent inopérantes. Le pouvoir ne se transmet pas seulement : il se recompose, s’ajuste, parfois se sauve en se contredisant.

Cette lecture invite ainsi à interroger, par contraste, les formes contemporaines de gouvernement et de direction, qu’elles soient étatiques, économiques ou institutionnelles, où l’on observe, sous des formes renouvelées, la persistance de « réserves » informelles : viviers de dirigeants, réseaux de succession, figures de recours appelées à émerger en temps de crise.

Sous des vocabulaires différents, la même rationalité demeure à l’œuvre : anticiper l’échec des règles pour éviter l’effondrement de l’ordre qu’elles prétendent garantir. Loin d’être un archaïsme, la réserve dynastique apparaît alors comme un révélateur : celui d’un pouvoir qui, hier comme aujourd’hui, ne survit qu’en acceptant de s’organiser autour de l’incertitude et en préparant, dans l’ombre, les solutions de son propre contournement.

Et l’Histoire nous le prouve quotidiennement : elle n’est pas écrite seulement par les vainqueurs, mais par les visionnaires...

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