■ Me Jean-Philippe Carpentier.
Comme chaque année, je m’y rendrai, dialoguerai et rencontrerai les agriculteurs et leurs représentants et c’est l’occasion de dresser un bilan avant cette manifestation structurante.
A l’heure où se cristallisent de profondes tensions économiques, environnementales et géopolitiques, l’agriculture française traverse une période dont la gravité n’a d’égale que la complexité.
Le secteur, longtemps perçu comme l’un des derniers bastions de stabilité nationale, se trouve désormais placé au centre de dynamiques contradictoires qui en redessinent les contours, parfois de manière douloureuse, souvent de manière irréversible.
L’année 2024, dont les analyses consolidées ne cessent de mettre en lumière les faiblesses, fut marquée par un enchaînement d’aléas climatiques, de contractions de production et d’érosion des revenus. Les grandes cultures comme la viticulture ont enregistré des récoltes insuffisantes, générant un recul des résultats économiques et une montée inquiétante de l’endettement des exploitations.
Si les filières animales ont opposé à cette dégradation une résilience notable, l’existence de disparités au sein du monde agricole ne saurait dissimuler le malaise structurel qui gagne le secteur dans son ensemble, y compris dans ses acceptions industrielles.
À cette fragilité interne s’est ajoutée, en 2025, une secousse d’une portée symbolique considérable, le basculement de la balance commerciale agroalimentaire dans le déficit pour la première fois depuis 1978.
Ce renversement historique n’est pas seulement le signe d’un affaiblissement conjoncturel ; il révèle la vulnérabilité croissante du modèle agricole français dans un contexte mondial où les rapports de force se recomposent rapidement.
C’est précisément dans ce climat d’instabilité qu’est intervenue la signature du traité avec le Mercosur, dont les implications suscitent autant d’espoirs chez certains acteurs économiques que d’inquiétudes profondes chez les agriculteurs.
Cet accord, en ouvrant davantage le marché européen aux productions sud-américaines, souvent issues de modèles à bas coûts et de normes environnementales moins contraignantes, introduit une concurrence exacerbée pour des filières françaises déjà fragilisées.
Nombre d’observateurs dénoncent une asymétrie fondamentale : comment exiger des exploitants nationaux une transition écologique exigeante tout en libéralisant l’accès à des produits qui ne s’y conforment nullement ?
Ainsi, l’accord avec le Mercosur apparaît pour beaucoup comme l’illustration éloquente d’un paradoxe européen : proclamer la souveraineté alimentaire tout en exposant davantage les producteurs aux turbulences du marché mondial.
Parallèlement, l’agriculture française fait face à une mutation démographique sans précédent. Le vieillissement des exploitants, la désertification progressive des campagnes et la difficulté croissante à assurer la relève compromettent la continuité même du tissu productif. Les tensions sociales qu’expriment régulièrement les mobilisations agricoles ne relèvent pas seulement d’un malaise conjoncturel. Elles traduisent l’épuisement d’un modèle soumis simultanément à des normes toujours plus nombreuses, à des fluctuations de prix imprévisibles et à une reconnaissance sociale et sociétale insuffisante.
Dans ce contexte, les mesures d’urgence adoptées en 2026, notamment en raison de l’épizootie bovine actuelle, aides financières, plans sectoriels, renforcements hydrauliques, dispositifs sanitaires, ne parviennent qu’imparfaitement à apaiser les inquiétudes.
Elles offrent un répit, certes nécessaire, mais ne dissipent pas l’impression d’une course contre la montre où chaque avancée semble aussitôt rattrapée par de nouveaux bouleversements.
Ainsi, l’agriculture française apparaît aujourd’hui engagée dans une transition d’une ampleur rare. Elle doit, simultanément, garantir la souveraineté alimentaire, répondre aux impératifs climatiques, demeurer compétitive sur des marchés mondialisés et préserver la dignité de ceux qui la font vivre.
La signature du traité avec le Mercosur, en rappelant la dureté des arbitrages internationaux, agit comme un révélateur tragique.
L’avenir de notre modèle agricole ne pourra se construire que par une redéfinition volontaire, lucide et ambitieuse des priorités nationales et européennes.
Comme le disait le dauphin Louis en 1765, « il est triste d’être forcé de se faire craindre, mais il l’est encore plus d’avoir à craindre », sauver notre agriculture est à ce prix et à la différence du dauphin, il ne faudra ni être triste, ni se forcer, mais se faire craindre.

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