La laïcité est une digue contre toute forme d’oppression, nous déclare Kamel Bencheikh à l’occasion da la sortie de son dernier livre « Pour une insurrection des consciences »

 Kamel Bencheick.

Kamel Bencheikh est né à Sétif et vit en France. C’est l’un des fondateurs avec Arnaud Benedetti du Comité International de Soutien à Boualem Sansal vient de publier aux éditions Frantz Fanon, un essai intitulé « pour une insurrection des consciences » qui fait couler pa mal d’encre. Il faut dire que l’homme écrit ses mots comme on taille le silex, et ce, depuis plusieurs années malgré les risques et les intimidations. Ses articles dans le « Matin d’Algérie », la « Revue Parlementaire et Politique » ou encore « l’Orient le Jour ne passent jamais inaperçus. Il s’est confié à Michel Dray pour le Contemporain, délivrant ses inquiétudes, son amour de la France, son combat acharné pour la laïcité, ses espoirs et ses doutes.

« Dans un monde dans lequel l’ambiguïté règne, la clarté fait peur » écrivez-vous. Êtes-vous un optimiste qui pense que rien n’est jamais perdu ou bien un pessimiste qui se réfugie dans la nostalgie ?

Je ne me reconnais ni dans l’optimisme facile ni dans le pessimisme résigné. Nous sommes nombreux à avancer dans des zones grises, avec des convictions cabossées, des désirs incertains. La clarté fait peur parce qu’elle oblige à se tenir droit, à assumer un sens, une position, une parole. Cela coûte. Les doutes sont également nécessaires car ils sont le signe d’une conscience éveillée. La nostalgie, elle n’est pour moi qu’une manière de mesurer ce qui doit encore être sauvé. Disons que je suis plutôt un réaliste habité par la possibilité du mieux. On n’est jamais perdu tant qu’on n’a pas renoncé à nommer les choses.

« Je suis venu en France pour me fondre dans l’universel » Est-ce là, la profession de foi d’un homme résolument tourné vers la laïcité, ou bien un acte d’amour pour la France ?

― Ni l’un ni l’autre. J’ai écrit « Pour l’insurrection des consciences » pour rappeler qu’une société ne tient debout que si elle assume un horizon commun. La laïcité est un outil de liberté, un contrat de coexistence par lequel chacun peut vire sans se dissoudre dans le groupe. La France que j’évoque, celle où je suis « venu pour me fondre dans l’universel », n’est ni un fétiche ni un mythe : c’est une promesse, fragile mais tenace, que l’on doit protéger des fanatismes comme des cynismes. C’est aussi un acte de lucidité, traversé par l’amour d’un pays qui m’a façonné — et aussi par la foi en l’idée qu’il peut redevenir lui-même. L’universel n’est pas acquis, il se conquiert.

Julien Benda dans « la Trahison des Clercs », dénonçait une société mise en danger par les élites. Cent ans plus tard, l’ouvrage sert de référence à une certaine droite identitaire. Vous écrivez « Je refuse de laisser aux extrêmes le monopole du réveil républicain. Quand une idéologie totalitaire se lève et menace la République, il n’y a pas de neutralité possible » Faut-il « réarmer la République comme vous l’écrivez en sous-titre de votre livre ?

La République est une construction fragile : elle n’avance ni sur l’air du consensus mou ni sur le relativisme confortable. Le « réveil républicain », ce n’est pas l’ivresse identitaire, c’est le refus de l’abandon des principes, de l’universel, des plus faibles. Lorsque j’affirme qu’il « il n’y a pas de neutralité possible » face à une idéologie totalitaire, je rappelle une évidence historique. Chaque fois que la République a vacillé, ce fut parce qu’on a laissé filer les lignes rouges au nom de la prudence ou de la bienséance. Benda dénonçait la trahison des élites ; aujourd’hui, la trahison prend parfois la forme d’un silence poli. La République est une exigence active qui exige qu’on la défende non par la force, mais par la loi, par le courage intellectuel, par l’universel. C’est la seule manière d’éviter qu’elle ne se vide de sa substance et qu’elle ne devienne un simple décor pour discours creux.

Atatürk, l’homme qui a poussé la Turquie vers l’occidentalisation est un de vos grands modèles historiques. Vous écrivez « Erdogan n'a pas détruit Atatürk. Il l’a trahi, grignoté, détourné, parce que l’école, la justice et la presse avaient été affaiblies. La laïcité est une protection. L’oublier c’est trahir. S’en accommoder, c’est collaborer » Quel est votre sentiment sur la classe politique face à un islamisme rampant et opposé à toutes formes de laïcité ?

La laïcité est une digue. Atatürk, en occidentalisant son pays, la Turquie il a voulu protéger la souveraineté politique et la liberté des consciences où le Religieux revendiquait l’organisation totale de la société. Quand j’écris qu’Erdogan a trahi Atatürk, je parle de ce moment où l’école, la justice et la presse cessent d’être des contre-pouvoirs : c’est là que la laïcité se fissure, c’est là qu’un pays se renverse. Par sa nature même, l’islamisme est incompatible avec toute forme de modernité. Le Religieux devant rester la matrice du pouvoir, du droit et des mœurs. Aujourd’hui, notamment en France, la classe politique oscille entre la cécité, la prudence électorale et la bonne conscience. Une partie refuse de nommer les choses, de peur d’être amalgamée aux extrêmes ; une autre instrumentalise la menace à des fins identitaires ; au milieu, nombreux sont ceux qui contournent la question. L’islamisme est un projet politique totalitaire et non une simple déviance, la laïcité son irréductible ennemie. Sans lucidité nous continuerons à confondre les musulmans avec une idéologie qui les prend eux-mêmes en otages. Le jour où la classe politique traitera l’islamisme comme un destructeur politique et philosophique alors seulement la laïcité retrouvera son sens protecteur.

Vous êtes très proche de l’écrivain Boualem Sansal. Vous faites écho à son œuvre en écrivant : « Je me bats contre les clercs, les mollahs, les prêcheurs, les marchands de paradis, les imams. Ils haïssent la joie, la danse, la lumière. Leur « religion » est une forteresse de peur. Ne rien justifier. Ne rien excuser. » Dix ans après les drames de Charlie-Hebdo, du Bataclan et de l’Hyper-cacher, quel regard portez-vous sur la situation en Europe, notamment en France ?

Dix ans après ces drames nous avons progressé en sécurité, en renseignements. Mais nous avons régressé en lucidité. L’Occident traite l’islamisme comme un trouble social alors qu’il est d’essence totalitaire cultivant terreur, et entrisme politique. On pleure les victimes, on commémore. Mais on peine à dire le mot « islamisme ». Pendant ce temps, les Frères musulmans ouvrent écoles et associations, le salafisme façonne des quartiers, Erdogan finance ses relais, et le Qatar ses prédicateurs. Les attentats sont spectaculaires, mais l’influence est souvent plus efficace. La France possède une arme unique au monde : la laïcité. Elle défend la liberté de croire ou de ne pas croire, l’égalité entre hommes et femmes, la neutralité de l’État, l’universalité du droit. Encore faut-il que l’État assume son propre modèle. Alors oui, la France n’a pas totalement compris. Mais je garde une certitude : tant qu’on pourra écrire des livres, aimer qui l’on veut, boire un verre en terrasse, publier des caricatures et protéger les femmes des obscurantismes — rien ne sera perdu.

« L’information est une lumière. Et certains ont décidé sciemment de baisser l’intensité. Il y a ceux qui voient ― et qui se taisent. Ceux-là sont plus dangereux encore » Ce sont vos propres mots. Pensez-vous que nous vivons une sorte d’omerta face à l’islamisme ?

Oui, il existe une forme d’omerta. On minimise, on contourne. L’islamisme s’est sophistiqué : moins de bombes, plus d’entrisme et de victimisation stratégique. Face à cela, les politiques calculent leurs voix, les médias craignent les étiquettes ; chacun redoutant un procès en « islamophobie ». Je reproche, non la prudence, mais le silence confortable. Une démocratie ne tient que si elle nomme ce qui la menace. Et oui ! ceux qui voient ― et qui se taisent ― sont très dangereux. L’omerta n’est jamais éternelle : il suffit d’un peu de courage pour la fissurer. Et je crois que ce pays en a encore en réserve.

Ceux qui vous connaissent savent combien votre verbe est incisif. Pour les uns il traduit un cri, un brûlot pour d’autres et l’expression d’un discours d’extrême-droite pour d’autres encore. Qu’avez-vous à répondre à cela

J’ai toujours dénoncé les caches frileuses dans lesquelles on range les sujets qui dérangent. Que certains y voient un cri, un brûlot ou même une proximité avec l’extrême-droite, cela dit davantage sur leurs propres peurs que sur mes textes. Aujourd’hui, nommer les choses suffit à passer pour subversif. Le comble, c’est qu’on en arrive à soupçonner d’extrême-droite ceux qui défendent la laïcité, grand principe de gauche dont la loi de 1905 est son grand œuvre ! Ma colère n’est pas haineuse, elle est éthique. « Pour une insurrection des consciences » est un appel, pas une agression ; un geste pour rouvrir le champ du commun. Ceux qui y entendent de la violence y projettent souvent leurs propres fissures.

« Pour une insurrection des consciences », aux éditions Frantz Fanon, 10 €.

Kamel Bencheikh a dirigé l’ouvrage collectif « Il est une fois Sansal » (2025 Éditions Frantz Fanon).

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