La mise en demeure du 21 janvier

Me Jean-Philippe Carpentier. 

 

Il est des dates qui ne s’effacent pas, même lorsque les siècles tentent d’en adoucir les contours.

Le 21 janvier, chaque année, revient comme un souffle glacé : celui du roi montant à l’échafaud, mais aussi celui, plus discret, de la conscience d’un pays qui se regarde dans le miroir de son propre passé.

Le 21 janvier n’est pas seulement un souvenir : c’est une mise en demeure, celle de comprendre ce que nous faisons de nos héritages, de nos institutions, de notre liberté.

Louis XVI n’a pas laissé une œuvre politique flamboyante, ni un système de pensée philosophique comparable à celui des Lumières.

Mais il a laissé quelque chose de plus rare, des phrases que j’avais déjà mises en avant et qui semblent parler à notre monde avec une lucidité presque inquiétante.

À une époque où la participation civique s’érode, où l’indifférence gagne les esprits, il écrivait pourtant déjà « C'est une maxime bien essentielle dans le gouvernement, de prévenir que les peuples ne tombent dans une sorte d'indifférence qui leur fasse penser qu'il est égal de vivre sous une domination ou sous une autre. »

N’est-ce pas là la définition la plus exacte de notre trouble contemporain ?

Lorsque l’abstention devient un réflexe, lorsque l’opinion publique semble flotter loin de toute vision commune, lorsque l’idée même de démocratie perd sa saveur dans l’esprit de ceux qu’elle doit servir, cette phrase du XVIIIᵉ siècle retrouve une vigueur inattendue.

Louis XVI y percevait non seulement un danger, mais un basculement possible : celui d’un peuple qui, cessant de croire au sens de ses choix, cesse aussi de croire au sens de ses libertés.

Il avait d’ailleurs compris une vérité politique que notre époque peine parfois à accepter « On ne gouverne jamais une nation contre ses habitudes. »

Cette réflexion dépasse la monarchie et touche à l’essence même de nos sociétés contemporaines.

Les réformes, les transitions, les changements ne peuvent se faire contre le quotidien des gens, contre leurs rythmes, contre ce qui leur est familier.

À l’heure où tout semble s’accélérer, intelligence artificielle, technologie, normes sociales, débats sociétaux et politiques, cette remarque éclaire notre difficulté actuelle : faut-il absolument réformer ? Comment réformer sans brusquer ? Comment transformer sans déchirer ?

Louis XVI savait aussi que toute société a besoin d’un récit, d’un souffle, d’une fierté commune.

Loin des nationalismes agressifs, il rappelait ce devoir essentiel du souverain qu’il soit roi ou République « Un souverain ne saurait rien faire de plus utile que d’inspirer à sa nation une grande idée d’elle-même. »

Aujourd’hui, alors que l’Europe cherche sa cohérence, que la France doute parfois d’elle-même, que nos récits collectifs se fragmentent, cette phrase prend une dimension nouvelle. Inspirer une grande idée de nous-mêmes, ce n’est pas flatter, ni réécrire l’histoire, c’est simplement, redonner le sens du commun, rappeler la continuité d’une civilisation, reconstruire ce qui rassemble au lieu de ce qui sépare.

Il y a pourtant, dans la pensée de Louis XVI, un accent d’espérance qui semble fait pour notre époque.

En 1791, alors que tout vacillait déjà, il écrivait : « Que la nation reprenne son heureux caractère. »

Dans cette prière, on lit le désir d’un retour à l’équilibre, à la mesure, à cette douceur française dont tant d’observateurs étrangers ont loué l’esprit, une invitation à sortir des colères inutiles, à redécouvrir ce qui fait la joie d’un peuple.

Mais c’est dans ses paroles les plus intimes que l’homme apparaît vraiment. Dans son testament, lorsqu’il sent la mort s’approcher, il écrit encore « Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont fait mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner. »

Jamais la hauteur morale de Louis XVI n’a été aussi grande que dans ce moment où, dépouillé de tout, il refuse la haine.

Dans un monde contemporain où l’invective domine, où les réseaux sociaux transforment la colère en spectacle, où l’on confond la fermeté avec la violence, ce pardon résonne comme une dignité perdue que nous gagnerions à retrouver.

Alors, que reste-t-il du 21 janvier ? Il reste, sans doute un triple appel :

  • Celui de reprendre contact avec ce que la France a de plus constant : sa conscience, sa mémoire, son exigence de justice ;
  • Celui de ne pas laisser l’indifférence s’installer comme un bruit de fond ;
  • Celui de maintenir vivante « la grande idée de nous-mêmes ».

Il reste aussi, une leçon, celle qui nous engage à lutter contre les totalitarismes en nous souvenant qu’il nous exhortait à « prévenir que les peuples ne tombent dans une sorte d’indifférence qui leur fasse penser qu’il est égal de vivre sous une domination ou sous une autre. »

Louis XVI, par ses mots et par sa mort, nous rappelle que les nations se construisent dans la durée, dans la patience, dans l’éducation, dans la culture et jamais dans l’oubli.

Sa voix, venue du fond d’un siècle bouleversé, nous parle encore.

Il n’est donc ni saugrenu, ni extrémiste, ni révolutionnaire de se souvenir de Louis XVI le 21 janvier.

Bien au contraire, il nous appartient, le 21 janvier, de décider si nous voulons l’écouter.

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