■ Zaculeu était la capitale du royaume postclassique Mam dans les hauts plateaux guatémaltèques.
Par Me Jean-Philippe Carpentier - Avocat au barreau de Paris, consul honoraire du Luxembourg avec juridiction sur la Normandie et Président du Corps consulaire de Normandie.L’article récemment publié dans Nature, consacré à la relecture de l’effondrement de la civilisation maya, rappelle avec une précision presque dérangeante que les civilisations ne disparaissent pas tant sous le choc de catastrophes extérieures que par l’érosion progressive de leurs propres fondations politiques.
Longtemps imputée à des causes climatiques ou environnementales, la chute du monde maya apparaît désormais comme le produit d’une fragmentation interne, de rivalités dynastiques incessantes, de conflits armés récurrents, d’un affaiblissement de l’autorité et d’une incapacité à stabiliser durablement le pouvoir.
Ce constat, tiré des pierres gravées et des calendriers d’une civilisation disparue, s’adresse en réalité au présent. Les Mayas ne furent ni naïfs ni primitifs. Ils disposaient d’institutions complexes, d’un savoir astronomique remarquable, d’une culture juridique et symbolique élaborée.
Pourtant, la guerre devint chez eux un mode ordinaire de régulation politique. Capturer, humilier, éliminer l’adversaire ne relevait plus de l’exception, mais d’une stratégie structurante.
À court terme, cette logique assurait prestige et domination ; à long terme, elle dissolvait la capacité même du système à se maintenir.
Il est difficile de ne pas voir, dans cette mécanique ancienne, un miroir du monde contemporain.
Les conflits actuels se caractérisent moins par des affrontements idéologiques clairs que par la prolifération de lignes de fracture internes, guerres civiles sans issue, rivalités de légitimité, États fragmentés, autorités concurrencées.
La violence y devient souvent un langage politique substitutif, un aveu d’impuissance institutionnelle plus qu’une démonstration de force.
Comme chez les Mayas, les sociétés continuent de produire du droit, de la culture et des symboles de stabilité, alors même que leur cohésion se fragilise.
Louis XV, observateur inquiet de la fin de son règne, aurait résumé cette tentation du court terme par une formule demeurée célèbre : « Après moi, le déluge. »
Derrière l’apparente désinvolture de la maxime se dissimule une vérité politique redoutable : lorsqu’un système se convainc qu’il tiendra jusqu’à la prochaine génération, il cesse de se soucier de sa transmission.
L’indifférence aux conséquences futures devient alors une forme de gouvernement implicite.
L’enseignement majeur de l’histoire maya est pourtant moins pessimiste qu’il n’y paraît.
L’effondrement n’a rien eu de soudain ni d’uniforme. Il fut progressif, inégal, différencié selon les territoires et les dynasties. Certaines cités ont résisté plus longtemps, certaines structures ont tenu malgré la violence environnante.
Autrement dit, la désagrégation n’était pas un destin inéluctable, mais le résultat d’arbitrages répétés en faveur du conflit plutôt que de la régulation.
Ce point est essentiel pour notre temps. Les tensions sont inhérentes à toute société complexe. Ce qui distingue les civilisations durables de celles qui se délitent, ce n’est pas l’absence de conflit, mais la capacité à l’absorber, à le contenir, à le transformer par des règles, des institutions et une vision de long terme. Là où la force brute devient la norme, le droit se retire, et avec lui la possibilité d’un avenir commun.
Il existe pourtant une raison d’espérer. Le monde contemporain dispose d’un avantage que les civilisations anciennes n’avaient pas, la conscience historique. Nous savons désormais que l’effondrement commence rarement par un cataclysme, mais presque toujours par l’acceptation d’une violence devenue ordinaire.
Là où la tentation du « déluge » posthume persiste, l’histoire rappelle qu’une autre voie demeure ouverte, celle de la responsabilité, de la transmission et du refus de considérer l’avenir comme une variable négligeable. C’est peut-être dans cette lucidité, plus que dans la puissance, que réside la véritable promesse de continuité des sociétés humaines.
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