■ Game Over.
Il avait allumé son écran, son ordinateur, branché sa clé d’identification et rentré ses mots de passe. A chaque fois il se disait que toutes ces vérifications prenaient un temps dingue…Lorsqu’il arriva enfin sur sa page de travail – les marchés actions européens – il fut surpris par l’absence de mouvement : rien de ne bougeait. D’habitude de nombreuses lignes clignotaient indiquant les variations de prix, les ordres d’achat ou de vente, ou encore les évolutions d’indices mais là rien : tout était comme figé. Pourtant l’horloge du PC indiquait la bonne heure… Jason rafraîchit alors la page une fois puis deux fois... mais toujours rien. Un écran comme bloqué. Un bug sans doute. Dans ces cas-là la solution la plus simple était de se déconnecter et de se reconnecter, ce que Jason entreprit de faire. Encore quelques minutes de perdues. Pendant ce temps deux de ses collègues était arrivés et ils se saluèrent brièvement. Jason saisit à nouveau ses identifiants et arriva à nouveau sur la page d’accueil. Pareil, l’immobilité, par un seul chiffre qui bougeait, aucune couleur qui changeait. C’était vraiment étrange. Jason lança à la volée à ses collègues « Les gars j’ai un truc bizarre avec mon PC, comme si je ne pouvais pas me connecter au feed, tout est comme gelé. Je reboote mais dîtes-moi si vous avez aussi un problème ». Cette fois Jason éteignit son PC et le ralluma, il allait devoir refaire tout le processus d’identification. Quelques secondes plus tard Angela, une de ses collègues, lança à son tour « Bah c’est pareil pour moi… ». Dans les minutes qui suivirent tout le desk, soit maintenant une douzaine de personnes, vivait la même expérience : des écrans vierges de tout mouvement, figés dans une espèce de sommeil numérique. Le problème était apparemment sérieux.
Dans un certain désordre chacun se mit à appeler le support informatique remontant ce qui semblait être un dysfonctionnement majeur. Une heure plus tard une cellule de crise était créée. Deux heures plus tard la direction générale de la banque se réunissait en urgence. Trois heures plus tard on apprenait que toutes les banques, toutes les salles de marché, tous les intervenants financiers constataient le même problème : des écrans sur lesquels rien ne se passait et un marché financier mondial complètement à l’arrêt…La crise était immense, ses conséquences potentiellement dévastatrices et les meilleures spécialistes – ingénieurs informatiques, ingénieurs réseaux, spécialistes des logiciels, responsables de la sécurité…- se mirent tous au travail. Les hypothèses les plus diverses étaient passées en revue : cyberattaque ultrasophistiquée, bug d’un logiciel enfoui dans les profondeurs du code, défaillance d’un nœud critique de transmission, erreur humaine – mais qui et où…sans qu’aucune une explication n’émerge.
Les recherches continuaient frénétiquement car le système ne pouvait pas rester en l’état, trop d’argent en jeu, trop de conséquences et les heures passaient dans une fébrilité de plus en plus hystérique…et puis soudain l’explication, comme des éléments de puzzle qu’on rassemble, un paysage qui devient plus net : les IAs, le problème c’était les IAs, et l’explication effroyablement logique.
Avec l’arrivée massive des Intelligences Artificielles et l’essor des agents le monde de la finance de marché avait connu de grands bouleversements : automatisation intensive des tâches, accès simplifié à des schémas complexes pour des non spécialistes – il suffisait de décrire ce qu’on voulait faire de façon précise, et disparition progressive des heures d’ouverture des marchés pour laisser place à des transactions qui ne s’arrêtaient jamais.
Deux ans auparavant l’irruption de l’agent de Google « Gemini Trade 4.1 » avait encore accéléré le phénomène d’adoption de l’IA et avait eu apparemment un effet étrange : au bout de quelques mois le nombre de transactions sur les marchés (actions, matière premières, devises, taux) avait sensiblement baissé, en même temps que leur volatilité, dans une espèce de boucle systémique, moins de transactions impliquant moins de volatilité qui à son tour provoquait moins de transactions. Il n’y avait pas de certitude sur les raisons de ce « ralentissement » de l’activité du marché mais de nombreux spécialistes voyaient un lien causal entre cette dissémination de l’IA et la situation. Néanmoins on n’avait rien changé et on avait continué à mettre de l’IA partout, dans tous les systèmes, dans tous les process. Jusqu’à un point de bascule. Et ce point de bascule avait été atteint. Là. Ce vendredi matin. Les IAs étaient arrivées à un tel degré de sophistication et de pouvoir sur le fonctionnement du marché qu’elles faisaient littéralement le marché, elles étaient devenues le marché, et elles avaient convergé vers un point d’équilibre : au cours des derniers mois tous les prix, de tous les biens et actifs possibles, s’étaient ajustés et avaient de moins en moins évolué avant de se caler sur un optimum, et à un moment ils étaient devenus comme immuables. Pas de vendeur, pas d’acheteur, des prix figés dans le marbre numérique et des IAs qui se neutralisaient, comme dans un face à face d’électrons où les forces étaient rigoureusement égales. Pas de transactions, pas de chiffre qui change, pas de ligne qui bouge, des écrans morts. La prise de pouvoir des IAs avait fini par tuer les marchés et personne ne savait comment désormais faire marche arrière, personne ne savait comment débloquer la situation, refaire bouger l’immense océan des ventes et des achats, recréer du mouvement, car les IAs étaient mutiques et opaques.
Et lorsque Jason arriva au bureau le lundi matin tout était fermé.

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