■ Triple portrait du cardinal de Richelieu, huile sur toile par Philippe de Champaigne, réalisée vers 1642.
Par Sofia Azzouz Ben Mansour, historienne de l'Art, Jean-Philippe Carpentier, avocat au Barreau de Paris et Jean-Baptiste Collomb, ancien chargé d’enseignement des Facultés de Droit d’Aix-Marseille Université et collaborateur parlementaire.
Rarement, dans notre imaginaire politique, une figure aura été à ce point romanesque et structurante : Armand-Jean du Plessis fut l’homme des récits, des fantasmes, des réécritures, celui qu’Alexandre Dumas baptisa le « Sphinx Rouge » ; comme si le pouvoir, pour être efficace, devait demeurer en partie illisible.
Né en 1585 dans une noblesse ancienne mais pauvre, fragile de santé, orphelin de père à cinq ans, baptisé en l’église Saint-Eustache de Paris, Richelieu grandit à la lisière d’un monde assez proche de la grandeur pour en désirer les exigences et assez éloigné pour en comprendre la cruauté. Entré à l’âge de 9 ans au Collège de Navarre, il intègre par la suite l’Académie Equestre de Paris. Promis à la carrière des armes, c’est la décision de son frère aîné qui choisit la vie monastique et renonça à l’Evêché de Luçon, source de revenus considérable et indispensable pour la famille, qui bouleversa sa vie et changea son destin pour toujours.
Ordonné à vingt et un ans par le pape Paul V, devenu Évêque de Luçon, Richelieu s’ennuie dans son diocèse. Mais cet ennui n’est pas oisiveté : il est le silence qui précède l’entrée dans le tragique gouvernement du réel. La bascule vient de sa rencontre avec François Leclerc du Tremblay, en religion « Père Joseph », moine capucin devenu diplomate, artisan de la « Paix de Loudun » et médiateur dans la mécanique instable des fidélités royales. Par le Père Joseph qui deviendra à terme son « Eminence grise » en hommage à la couleur de la robe que portent les Capucins ; Richelieu accède à Marie de Médicis, et, déjà Grand Aumônier d’Anne d’Autriche, devient l’un des favoris de la Reine Mère et ministre aux côtés de Concino Concini.
Mais le pouvoir, en France, n’aime pas les interférences : le 24 avril 1617, Louis XIII fait assassiner Concini et impose ce « coup de majesté » qui révèle soudain l’autorité d’un roi jugé jusque-là fragile.
Richelieu est renvoyé, la Reine Mère est exilée à Blois.
Mais cet éloignement, cette « traversée du désert » n’est qu’une étape. Richelieu quitte Blois, se retire, puis est rappelé en 1620 sur les conseils du Père Joseph pour rapprocher Louis XIII et Marie de Médicis. La réconciliation se scella à Brissac et sa nomination cardinalice devint l’une des conditions de paix intérieure posée par la Reine Mère. En 1622, le pape Grégoire XV lui donne la pourpre cardinalice. Le 13 août 1624, après la disgrâce de La Vieuville, « Son Éminence, Armand-Jean, Cardinal de Richelieu » revient au gouvernement à Saint-Germain-en-Laye. En 1627, il obtient le « Petit Luxembourg », matrice de décisions et théâtre d’une dramaturgie politique désormais irréversible.
C’est là, le 10 novembre 1630, que se joue la « Journée des Dupes » : la Reine Mère exige la chute de son ancien protégé ; le Roi se retire à Versailles pour méditer et convoque Richelieu.
La sentence attribuée à Louis XIII, « Entre l’État et ma mère, j’ai choisi l’État », tranche comme un glaive : l’exil pour Marie de Médicis, la consolidation pour Richelieu, bientôt duc et pair de France. Le pouvoir n’est pas seulement la décision : il est la hiérarchie des loyautés. Cette hiérarchie n’est jamais innocente.
L’un des grands succès, devenu triomphe, qui rendent cette décision possible porte un nom : La Rochelle. Pour vaincre ce que le Cardinal et le Roi considèrent comme un « État dans l’État », Richelieu ordonne la construction d’une digue de 1,5 km afin de bloquer toute aide maritime britannique. Au bout de 13 mois et 20 jours d’un véritable blocus, le peuple de La Rochelle est affamé. Le 28 octobre 1628, La Rochelle prête allégeance au Roi de France. Cette victoire de Richelieu consacre une stratégie de la tenaille, du temps, de l’épuisement, qui rappelle les leçons les plus sombres de la politique italienne. Deux jours plus tard, Richelieu célèbre la messe à La Rochelle et Louis XIII consacre la France à la Vierge Marie, vœu renouvelé chaque 15 août. Sur le chemin du retour, Richelieu souffre de la malaria, guérit miraculeusement et fait bâtir la chapelle votive Notre-Dame des Ardiliers à Saumur, confiée à Jacques Lemercier.
L’intérieur pacifié, l’extérieur devient l’horizon. Face aux puissances habsbourgeoises, Philippe IV et l’Empereur Ferdinand II, dont les possessions dessinent un étau territorial autour du royaume ; Richelieu mène une politique d’alliances avec des princes protestants polonais, suédois et allemands, brisant l’idée d’une solidarité confessionnelle automatique. La logique est claire : l’intérêt national prime sur les appartenances religieuses, dans la lignée des choix déjà assumés par François Ier. Richelieu devient l’administrateur général, laissant à Louis XIII, passionné des arts de la guerre, la pleine possession de son devoir de roi. La Guerre de Trente Ans, prolongée au-delà de son ministère, se conclut en succès pour la France avec le traité de Westphalie du 24 octobre 1648.
Pour soutenir l’effort et donner à la France une souveraineté appuyée sur la dissuasion, Richelieu refonde la marine, armant près de quarante navires et résumant l’enjeu par cette maxime : « Qui a le pouvoir sur la mer a le pouvoir sur le monde ». Sous son gouvernement, l’attention se tourne aussi vers le « Nouveau Monde », Nouvelle-France, Acadie, futur Canada, tandis qu’il prépare l’après en recommandant Mazarin à Louis XIII.
L’homme d’État est aussi un homme de formes. Au sommet de sa puissance, Richelieu habite et façonne une scénographie politique : châteaux, proximités royales, et surtout le Palais Cardinal, futur Palais Royal, édifié par Jacques Lemercier, qu’il lègue à la famille royale. Sa fortune, vingt-trois millions de livres, et la possession de quinze abbayes parmi les plus riches, dont Fontevraud et Cluny, dépasse celle de l’État si l’on cumule charges, gratifications et revenus.
Richelieu use de cette immense fortune pour devenir mécène et collectionneur : Poussin, Raphaël… mais surtout pour instituer une idée : la grandeur politique ne se soutient durablement sans une grandeur culturelle. Il s’ensuit la création de l’Académie française, sanctuaire de la langue, dont les membres seront dits « Immortels » par volonté même du Cardinal.
La ville nouvelle de Richelieu offre le symbole le plus achevé de cette ambition : recherche du Nombre d’Or, rêve de cité idéale, innovations techniques, dont un système d’écluse filtrant l’eau de la rivière pour la rendre potable, et, détail que la postérité oublie souvent, un château qui servira de modèle à Versailles.
Ici, le pouvoir cesse d’être seulement domination : il devient architecture, urbanisme, organisation du temps et de l’espace ; comme si l’État, pour durer, devait s’inscrire dans la pierre autant que dans la décision.
Au crépuscule, la scène se resserre. En 1642, Richelieu retrouve Louis XIII à Tarascon ; l’épreuve commune a forgé une véritable amitié entre le Cardinal et le Roi. Les lits se rapprochent pour converser : ultime image, au crépuscule de la vie des deux hommes, d’une souveraineté qui se transmet par la parole autant que par le décret. Le Cardinal veut que le Dauphin Louis Dieudonné, futur Louis XIV, hérite des fruits de la politique menée au long cours ; il choisit Mazarin pour succéder à l’œuvre. Richelieu meurt en décembre 1642 et repose au cœur de la Sorbonne.
Reste l’essentiel : l’idée d’un État souverain, vertical, rationnel jusqu’à l’ascèse, où la raison d’État s’élève au rang de doctrine fondatrice de la stabilité.
Le Cardinal de Richelieu, aurait-il réussi à réaliser la synthèse, au service de la France, des théories de Machiavel dont l’œuvre demeure un dévoilement sans fard de la mécanique du pouvoir ; la preuve par l’expérience anticipée des théories de Baltasar Gracian par « L’homme de Cour » publiée en 1647 ainsi que la préfiguration, en filigrane, de la grammaire politique que Mazarin codifiera ?
Durant toute sa carrière, Richelieu sut s’entourer d’hommes de l’ombre comme le Père Joseph, « Éminence grise » du « Sphinx rouge » et laissa une œuvre qui marque moins par la prise du pouvoir que par ses effets civilisationnels : victoires, silences, coûts humains, et cette permanence, étrange, d’un État-forteresse dont nous habitons encore l’armature. Il serait commode de réduire Richelieu à une figure d’autorité, à la caricature d’un centralisateur froid, à l’ombre portée d’un État omnivore. Ce serait, surtout, manquer la leçon principale : la politique n’est jamais un exercice de pure intention ; elle est l’art de faire tenir ensemble une communauté humaine dans la durée et de la préserver des forces centrifuges qui la défont.
Chez Richelieu, la souveraineté est une discipline, non un slogan. Elle suppose des instruments (administration, armée, marine, diplomatie), mais aussi une hiérarchie des priorités. Le choix de Louis XIII lors de la Journée des Dupes, l’État avant la famille, dit une vérité rude : une communauté politique se dissout quand elle renonce à distinguer l’essentiel de l’accessoire.
Si l’unité n’est pas l’uniformité, elle exige en revanche une colonne vertébrale. La France de Richelieu a connu la tentation de l’« État dans l’État ». Le monde contemporain connaît d’autres formes de séparatismes, parfois invisibles : économiques, informationnels, identitaires. L’enseignement n’est pas de tout contraindre, mais de garantir un centre capable d’arbitrer, sans quoi l’arbitrage est capturé par des forces privées, fragmentaires, instantanées.
Dans ce cadre, Richelieu donne une autre leçon : la stratégie est du temps long. La digue de La Rochelle, les alliances paradoxales contre l’étau habsbourgeois, la refondation maritime, l’orientation vers la Nouvelle-France sont autant d’actes qui misent sur la durée, sur la patience, donc sur le courage d’assumer l’impopulaire quand il sert la postérité. Nous vivons, au contraire, sous la tyrannie du court terme et ce court terme abîme les nations, parce qu’il leur retire la capacité de se projeter.
Par ailleurs, la puissance sans culture, sans le beau, est une puissance sans âme. La création de l’Académie française, le mécénat, la ville nouvelle de Richelieu disent qu’un État durable ne se réduit pas à la contrainte : il façonne des formes, institue un langage, protège des lieux où se transmettent des standards de civilisation. Là où la culture devient simple divertissement, l’autorité devient simple force et la force, tôt ou tard, se retourne contre ceux qui la manient.
Enfin, il nous enseigne que la vérité du pouvoir est tragique et c’est précisément pourquoi elle oblige. Richelieu ne nie ni le coût, ni l’ombre, ni la part de cruauté inhérente à certaines décisions. Mais il rappelle que gouverner, ce n’est pas satisfaire : c’est porter une charge, répondre d’une continuité, et accepter que l’Histoire juge moins nos intentions que nos structures. En temps de fragmentation, de désorientation, et d’épuisement civique, cette exigence, non comme nostalgie, mais comme rappel de la responsabilité, mérite d’être réentendue.
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