Turquie : activisme extérieur et répression intérieure


La Turquie se fait plus que jamais remarquer par le contraste entre une politique de puissance à l’extérieur et un chaos répressif à l’intérieur.

L’activité diplomatique, militaire et commerciale est d’une rare intensité, alors que l’islamisation se poursuit, l’inflation est très élevée, la monnaie faible et la population furieuse. Le pouvoir réagit par une chasse aux opposants kurdes et laïques.

Est-ce une dérive personnelle du président turc nostalgique de l’empire ottoman ou un instrument d’unité nationale pour remporter la prochaine présidentielle, prévue au plus tard pour 2028 ?

Et les lecteurs curieux du poids de l’histoire trouveront à la fin les racines lointaines de la situation d’aujourd’hui.

La situation intérieure : inflation, répression et islamisation

L’inflation est très forte, la livre turque a perdu une large part de sa valeur en passant d’environ 0,55 € vers l’an 2000 à 0,019 € le 8 mars, soit une chute de 96 %…

Mais la Turquie reste une économie ayant une base industrielle solide : en parité de pouvoir d’achat, son Produit Intérieur Brut par personne est analogue à celui de ses voisins, de la Grèce à la Russie autour de 49 000 $ par an.

Pour comparaison, la France est à 66 000, la Suisse à 82 000, mais le plus grand pays arabe, l’Égypte, à seulement 19 000.

La faiblesse de sa monnaie renforce la compétitivité de ses exportations, notamment vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

Elle favorise aussi le tourisme : la Turquie est désormais plus visitée que l’Italie (Baromètre ONU Tourisme janvier 2026). Elle combine bas prix, patrimoine exceptionnel pour les visiteurs occidentaux : grec, romain, byzantin, ottoman. Ce dernier contribue à l’attractivité pour les visiteurs musulmans, pour qui, je cite, « C’est le pays musulman qui a le mieux réussi ».

L’islamisation est poursuivie à marches forcées alors qu’une partie importante de la population est laïque, comme d’ailleurs la constitution.

Le discours officiel du président islamiste Erdogan exalte une identité nationale indissociablement turque et sunnite, valorisant la « jeunesse pieuse ».

Les écoles d’imams (imam hatip), se sont multipliées et la place de l’enseignement religieux dans le système éducatif général s’est accrue.

Notons également l’appel aux valeurs traditionnelles pour un retour de la fécondité à 3 enfants par femme, contre 1,48 aujourd’hui.

La répression s’accentue. La liberté de la presse a presque disparu : fermetures de journaux, mises sous tutelle de groupes médiatiques, poursuites pénales pour « insulte au président » ou « propagande terroriste »…

La justice, profondément remaniée depuis les purges consécutives au coup d’État manqué de 2016, fonctionne de plus en plus comme un instrument politique.

Le cas le plus connu est celui de Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul de 2019 à 2025 et candidat déclaré à la présidentielle de 2028. Ce rival d’Erdogan a été déclaré inéligible puis arrêté en mars 2025 pour « corruption, association criminelle et association terroriste » en même temps qu’une centaine de ses collaborateurs.

Les sondages le placent pour l’instant fortement en tête, ainsi que son éventuel remplaçant, le maire d’Ankara, avec plus de 14 points d’avance.

La minorité kurde pourrait jouer un rôle dans ces élections, et le président Erdogan y veille. Le chef des kurdes de Turquie, Abdullah Ocalan, prisonnier des Turcs, a signé un accord avec ces derniers. Cet accord prévoit la fin de la lutte armée contre une promesse d’amnistie et d’éventuelles réformes constitutionnelles.

La demande de droits linguistiques pour les Kurdes n’est pas d’actualité pour l’instant.

Par contre un élément d’unité est un nationalisme virulent, ce qui nuit à l’image de la Turquie en Occident : si le souvenir des Turcs sanguinaires et brutaux lors de leur domination passée de l’Europe centrale et balkanique s’éloigne pour les Occidentaux, tous n’ont pas oublié le génocide des Arméniens, les massacres ou expulsions d’autres chrétiens d’Orient et des Grecs jusqu’au XXe siècle, tant par l’Empire Ottoman que par la Turquie laïque (Smyrne, la partie nord de Chypre, Istanbul et Trébizonde).

A l’extérieur, une réussite en Syrie

Ankara a joué un rôle déterminant dans l’effondrement rapide du régime de Bachar el-Assad, en mobilisant des groupes arabes et sunnites sans s’exposer directement en première ligne. C’est une victoire non seulement en Syrie, mais aussi contre l’Iran qui appuyait les Chiites alaouites et a dû abandonner son allié.

Une fois cet objectif atteint, la Turquie est passée à ce qu’elle considère comme l’enjeu principal : la neutralisation des forces kurdes de Syrie.

Rappelons que les populations kurdes de Syrie sont constituées de communautés isolées le long de la frontière turque, au nord de la Syrie, là où commence la Turquie de population kurde.

En Syrie, dans la partie occidentale de la frontière, l’armée turque a pris le contrôle des zones kurdes, et on parle même de nettoyage ethnique.

Dans la partie orientale de la frontière, les Kurdes avaient organisé, avec l’appui français et américain, des forces autonomes et indépendantes de fait du régime de Bachar el-Assad.

Ces forces ont vaincu l’État islamique et mis en prison les femmes et les enfants de leur combattants (souvent étrangers, dont de nombreux Français, dont Paris traîne à accepter le rapatriement).

Mais l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel, pro-turc, a remis en question cette autonomie, et les Kurdes auraient obtenu des « droits nationaux » (langue et médias ?) en échange du renoncement à cette indépendance militaire qui déplaît tant à la Turquie.

C’est une triple victoire pour la Turquie : une extension de sa zone d’influence dans le monde arabe, le recul des Kurdes et du rival iranien.

Et les derniers développements en Iran ont donné encore plus de poids à la Turquie.

Un activisme commercial et diplomatique

Ankara propose des produits à bas coût, une logistique efficace et un discours politique s’opposant aux anciennes puissances coloniales. Elle en a pourtant longtemps fait partie, en colonisant souvent de manière brutale une grande partie de l’Europe, de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Sur le plan diplomatique, Ankara a une activité intense. Elle dialogue à la fois avec la Russie et l’Ukraine, avec l’Iran et les États-Unis.

La Turquie ne veut pas faire oublier qu’elle contrôle les détroits donnant accès à la mer Noire, qu’elle demeure une puissance militaire notable, qu’elle est membre de l’OTAN sans être alignée et dispose de leviers économiques importants.

La guerre en Ukraine a renforcé cette politique : sans rompre avec Moscou, la Turquie a profité de l’affaiblissement russe pour avancer ses intérêts en mer Noire et en Asie centrale, tout en se rendant indispensable aux Occidentaux pour les questions de sécurité régionale.

En Asie centrale, la politique turque s’appuie sur une langue commune, la formation des élites, la coopération militaire et les infrastructures. La guerre en Ukraine a réduit la capacité de projection russe dans cet espace, au bénéfice de la Turquie.

C’est en Afrique que la stratégie turque est la plus spectaculaire à la fois en influence et en succès commerciaux.

Drones, blindés légers et équipements de sécurité turcs s’imposent par un rapport qualité-prix redoutable. L’efficacité des drones turcs a été très remarquée

La différence de regard entre Arabes et Occidentaux

La Turquie est largement admirée dans le monde arabe. Elle apparaît comme un pays musulman ayant relativement réussi, économiquement et militairement. Son mélange revendiqué de laïcité institutionnelle et d’islam politique offre un modèle dans lequel chacun projette ce qu’il souhaite.

À l’inverse, l’Occident continue de percevoir la Turquie à travers le prisme des dérives autoritaires et du rejet des normes libérales. Et donc ne regrette pas la fin de la procédure d’adhésion à l’Union Européenne.

Ce décalage renvoie à un fossé culturel plus profond : là où l’Europe voit un pays autocratique, islamiste et brutal, une partie du monde musulman voit un État souverain, efficace et respecté.

Conclusion : la rupture avec l’Europe, enjeu des prochaines présidentielles

Jamais la Turquie n’a été aussi indispensable stratégiquement à l’Occident, et jamais aussi éloignée politiquement de l’Europe. Mais dans un monde où la puissance redevient le principal langage des relations internationales, Ankara a fait le choix de la brutalité à l’intérieur comme à l’extérieur.

Un incident avec la France est révélateur : la Turquie a demandé que les écoles turques de France soient rattachées au ministère des cultes à Ankara. En tant qu’État laïque, la France a refusé et, en représailles, le réseau francophone de Turquie est maintenant interdit aux citoyens turcs.

Les prochaines présidentielles approchent. Depuis les précédentes, nous vivons sous le règne de « l’abus de majorité » qui est cette déviation de la démocratie menant à imposer à 49 % de la population ce qui plaît (plus ou moins) à 51 %.

En l’occurrence l’imposition de l’islamisme à un pays dont la moitié de la population est laïque. La solution est en principe la liberté individuelle, mais de nombreux pays préfèrent l’autorité de l’État, sans parler des convictions religieuses du président dans le cas de la Turquie. Ce dernier ne cache pas sa sympathie et peut-être davantage pour le parti des Frères Musulmans.

Nous verrons si la répression politique et la forte inflation pousseront des électeurs à l’élection d’un président de nouveau laïque ou si le contrôle des leviers de commande politiques et médiatiques suffira pour que les islamistes restent au pouvoir.

Voir également les articles plus anciens sur la Turquie et ses relations avec ses voisins, et qui portent sur les racines historiques de ce qui est exposé ci-dessus :
  • https://www.yvesmontenay.fr/2024/12/31/lasie-blanche-revanche-de-la-turquie-sur-la-russie/
  • https://www.yvesmontenay.fr/2022/07/14/la-turquie-membre-perturbateur-de-lotan/
  • https://www.yvesmontenay.fr/2020/10/28/la-turquie-ou-les-degats-dune-histoire-fantasmee/
  • https://www.yvesmontenay.fr/2020/09/18/la-grece-la-turquie-et-la-france-ou-le-retour-de-lhistoire/
  • https://www.yvesmontenay.fr/2020/03/02/europe-turquie-et-russie-les-vieilles-rivalites-declenchent-la-guerre/
  • https://www.yvesmontenay.fr/2019/10/21/turquie-russie-retour-au-choc-des-empires/

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