« Le ciel étoilé au-dessus de nous » de Xavier Molène et Lionel Pourtau : Affronter la mort grâce à la philosophie kantienne.

 « Le ciel étoilé au-dessus de nous » de Xavier Molène et Lionel Pourtau.


C’est un témoignage d’une grande intensité qui est mis au service de l’Autre, c’est-à-dire de celui qui n’est pas nous mais qui, un jour prochain, sera peut-être amené à suivre un chemin similaire au nôtre. Voici les premiers mots qui nous viennent à l’esprit après avoir lu « Le ciel étoilé au-dessus de nous. »


Écrit à quatre mains, le récit raconte le combat de Victor (Lionel Pourtau) contre la maladie ainsi que l’expérience d'ami aidant de Jean-Baptiste (Xavier Molène). Deux voix qui se juxtaposent comme une quête éperdue de sens dans un sombre intermède où la vie tente vainement de s’imposer face à la fatalité. Au cœur de ce témoignage, la maladie ne définit ni Victor ni son lien avec Jean-Baptiste. Elle ne prend pas le pas sur son « moi » mais agit comme la lave qui pétrifia autrefois Pompéi, le figeant avant de le renvoyer face à l’inéluctabilité de son destin.

Le mystère de la mort

Le titre, en écho à Kant, amorce d’emblée la problématique majeure de l’œuvre. La finitude de l’homme, sa petitesse quant à l’immensité de l’univers et intrinsèquement sa vulnérabilité face à l’inconnu, ce « cosmos » qui fascinait tant les Anciens. La perception du ciel étoilé renvoie l’homme à son aspect sensoriel qui occupe une place anecdotique face à « l’espace immense » où les mondes s’ajoutent aux mondes. Cette « multitude innombrable de monde » est, pour Kant, la preuve que l’homme est une « créature animale », dans son sens pascalien, vouée à la mort et dont le retour à la terre permet l’élévation morale. Ainsi, Victor, pour qui le diagnostic est sans appel, agit selon la philosophie kantienne, où nous devons nous montrer vertueux afin de distinguer ce qui fait de notre vie une fin en soi hors des limites du temps. Victor vit l’épreuve qu’il traverse du mieux qu’il peut, avec courage et dignité, tout en portant en lui la certitude que sa mort est proche, cette attente devenant, à la fois, sa plus précieuse alliée et son bourreau le plus perfide. Par le passé, le cancer s’est déjà approché de lui, au temps où il veillait son épouse mais aussi lorsqu’il travaillait comme sociologue au plus près de la maladie. Victor n’ignore donc rien de son état. Plus qu’aucun autre, il sait que le cancer a pipé les dés ; que la partie est perdue d’avance et que rien ni personne ne pourra empêcher le sort de l’emporter. Les traitements se succèdent, la chimiothérapie détruit peu à peu ses maigres forces. Parfois la maladie semble se détourner, lui donnant l’espace nécessaire pour mieux appréhender l’épreuve suivante. Victor sait mieux que quiconque que les accalmies sont chimériques, aussi, le combat qu’il livre prend une dimension particulière et sa témérité se voit exacerbée. Et pour cause, tout un chacun a connaissance du « memento mori ». L’Homme étant le seul être vivant à savoir qu’il va mourir, aussi fait-il tout ce qui est en son pouvoir pour retarder l’échéance. L’espérance de vivre bien et pour longtemps ne le quitte pas. La passion suscitée par les récents débats parlementaires sur la fin de vie en témoigne. Aussi, la perte de l’espérance, selon la formule de Dante, précède la descente aux Enfers.¹

Kant emprunte à Cicéron l’image de la sentinelle qui demeure à son poste jusqu’à ce que Dieu lui donne congé. Ainsi, écrit-il, le devoir de prendre soin de nous nous incombe jusqu’à ce que vienne le temps où Dieu nous commande expressément de quitter cette vie. Les êtres humains sont des sentinelles sur la terre et ne peuvent pas abandonner leurs postes tant qu’ils n’y sont pas relevés par une autre main bienfaisante. Cependant, la vie demeure une valeur relative, car il y a dans le monde des choses plus importantes que la vie. Ainsi, l’observation de la moralité lui est de loin supérieure. « Le ciel étoilé au-dessus de nous » met en pratique la pensée kantienne quant à la mort mais nous apprend également que celle-ci n’est rien au regard de la manière dont nous vivons jusqu’à notre dernier souffle.

Penser la mort

Le recul de Victor en fait un patient particulièrement éveillé face à une industrie médicale qui tend à placer l’empathie au second plan. D’emblée, alors qu’il est pas encore diagnostiqué, il se substitue aux médecins en interprétant lui-même sa prise de sang. Ce geste, a priori anodin, illustre une vérité que seuls ceux qui ont été confrontés à une grave maladie connaissent. L’homme n’est que peu de choses, surtout lorsqu’il devient un patient. Le milieu hospitalier se dresse face à lui, le dominant de toute sa condescendance, avant de l’écraser d’un revers de manche. Très vite, Victor est confronté à la brutalité d’un radiologue qui lui annonce son cancer tout en insistant sur la paperasse. L’interaction est expéditive, glaciale, impersonnelle. L’absurdité de la scène nous rappelle l’univers kafkaïen, à la différence que le témoignage que nous lisons est réel et que ce type de scène se rencontre tous les jours dans tous les hôpitaux du monde.

Aussi, peut-on se demander ce qu’il advient des personnes dépourvues des connaissances de Victor lorsque la santé se fait la malle. Pour peu qu’elles soient isolées, le cauchemar qui s’abat sur elles ne constitue t-il pas une torture plus cruelle que la mort elle-même ?

« Le ciel étoilé au-dessus de nous » est un livre personnel qui, dès son introduction, revendique une volonté de transmission, un apport d’expérience aussi bien du côté de celui qui subit la maladie que de ceux qui l’accompagnent. Sans sombrer dans le pathos, il raconte davantage une amitié hors du commun qu’un parcours médical. Si le cancer est un personnage à part entière, un antagoniste insidieux qui se glisse dans le quotidien des héros comme la peste a autrefois infiltré l’Oran camusien, il ne définit nullement leur rapport à l’autre. Il devient l’espace même de l’œuvre. Quelques narratifs comme l’attrait de Victor pour les « rave party », Florence ou « le shoot de beauté absolue » ou encore la mise en place du Graal (groupe Facebook où communiquent ses proches), servent de seuil plutôt que de véritable intrigue. Le récit se recompose comme un tango : une montée, une confession, une digression, un sourire ; des émotions qui se font saccadées où se succèdent l’abandon, l’amitié, la résilience et la quête de sens. L’alternance des deux voix nous offre un dialogue dense où l’autre et le soi s’entremêlent, faisant de l’œuvre une parenthèse d’une rare intensité.

L’écriture, tour à tour introspective et contemplative, épouse le rythme du combat de Victor, plaçant ainsi le lecteur au plus près de l'imprévisibilité du cancer. Par la variabilité des chapitres et le changement de ton, le récit mélange les genres de manière rigoureusement cohérente. Émouvant par son fond, brut par sa forme, « Le ciel étoilé au-dessus de nous » ne se contente pas de raconter, il rend lisible la philosophie kantienne et nous offre une belle leçon de dignité littéraire.

¹ « Vous qui entrez ici, abandonnez toute forme d’espérance. » Dante (1245-1321), La divine Comédie.

À lire
« Le ciel étoilé au-dessus de nous », récit à deux voix face à la mort qui vient
Xavier Molène & Lionel Pourtau
Éditions Liber
258 pages

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