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Par Me Jean-Philippe Carpentier - Avocat au barreau de Paris, consul honoraire du Luxembourg avec juridiction sur la Normandie et Président du Corps consulaire de Normandie.Ce fut le cas à Shanghai, où j’ai eu de fructueux échanges, juste avant de revenir de Chine.
Naturellement, la force, l’engagement et la richesse de nos communautés établies à l’étranger constituent un atout précieux pour le rayonnement de la France.
Mais surtout, leurs expériences partagées permettent une approche différente de leur pays d’accueil et de leurs motivations.
Mon échange a porté sur leur vision de leur pays d’accueil et en particulier sur un point très sensible, qui fait écho avec les récents débordements et émeutes qui ont suivi le match du Paris Saint Germain.
En Chine, la vidéosurveillance et l’identification faciales font partie du quotidien et plongent le visiteur dans un monde un peu orwellien générant une confrontation naturelle avec l’idée de libertés publiques, de libertés individuelles et plus généralement avec la place de ces systèmes, non en Chine, mais dans nos démocraties occidentales.
Ce questionnement est renforcé par le contrôle étatique de l’Internet qui n’est pas sans rappeler certains raisonnements européens qui voient une forme de prétendue liberté dans la censure.
C’est précisément sur ces points que l’opinion des Français à l’étranger qui vivent au quotidien ce système est intéressante.
Ce qui est le plus largement exprimé par ces Français est que cet hyper-contrôle est accepté en raison de sa contrepartie sécuritaire, sous l’angle d’une préférence pour la tranquillité, conjuguée avec le sentiment que si les règles sont respectées, le risque individuel n’existerait pas.
Ce point fait naître une ligne de fracture intellectuelle dont nos démocraties ne peuvent s’affranchir.
Suivons ainsi la méthode posée par François 1er, « Pour mon honneur et celui de ma nation, je choisirai plutôt honnête prison que honteuse fuite. »
Cette apparente équation, moins de libertés pour plus de sécurité, séduit par sa simplicité autant qu’elle inquiète par ses implications.
Elle repose sur un postulat implicite, celui d’une rationalité parfaite des individus et d’une neutralité absolue du système de contrôle.
Or, ni l’une ni l’autre ne sauraient être tenues pour acquises dans une société libre.
La liberté n’est pas seulement la faculté d’agir sans entrave ; elle est aussi le droit de dévier, de contester, de s’opposer, autant de comportements que tout dispositif de surveillance tend, par essence, à contraindre.
Les témoignages recueillis à Shanghai révèlent ainsi une forme d’accoutumance progressive, où l’efficacité sécuritaire agit comme un puissant anesthésiant des inquiétudes initiales.
Le sentiment de sécurité, renforcé par une visibilité constante des dispositifs de contrôle, produit une tranquillité tangible, presque palpable.
Pourtant, cette tranquillité a un prix, celui d’un espace public où l’anonymat disparaît et où chaque geste, chaque déplacement, devient potentiellement traçable.
Ce constat, loin de condamner ou d’exalter un modèle particulier, invite surtout à une réflexion lucide et nuancée sur les choix qui s’offrent aux sociétés occidentales, car la tentation n’est pas lointaine.
À mesure que les crises, sécuritaires, sociales, identitaires, se multiplient, la demande d’ordre et de protection s’intensifie et avec elle, l’acceptation croissante de dispositifs de surveillance autrefois jugés incompatibles avec l’État de droit.
C’est ici que réside le défi des démocraties matures, ne pas céder à une opposition stérile entre liberté et sécurité, mais au contraire construire un équilibre exigeant, fondé sur un corpus de règles claires, transparentes et rigoureusement encadrées.
L’encadrement juridique de ces technologies ne doit pas être perçu comme un frein, mais comme une condition de leur légitimité.
Il ne s’agit pas d’ignorer leur utilité, mais de prévenir leurs dérives.
Un tel équilibre suppose plusieurs exigences fondamentales, la proportionnalité des dispositifs, leur limitation dans le temps et dans l’espace, la traçabilité de leur usage, et surtout l’existence de contre-pouvoirs effectifs.
À défaut, ce qui est présenté comme un outil de protection pourrait se muer insensiblement en instrument de contrôle généralisé.
Plus profondément encore, la question posée est celle de la confiance.
Dans une société démocratique, la sécurité ne peut reposer exclusivement sur la surveillance ; elle doit aussi s’appuyer sur l’adhésion des citoyens à un socle social commun. Là où la peur appelle le contrôle absolu, la maturité collective commande la mesure.
Ainsi, les échanges avec les Français de Shanghai éclairent moins un modèle à imiter ou à rejeter qu’une tension universelle à apprivoiser. Ils nous rappellent que la liberté n’est jamais définitivement acquise, mais qu’elle se construit, jour après jour, dans la confrontation des idées, dans la vigilance des institutions et dans la responsabilité des citoyens.
À l’heure où nos sociétés s’interrogent sur leur avenir, il serait illusoire de croire à une solution simple.
Cependant, il serait tout aussi dangereux d’abandonner, par facilité ou par crainte, ce qui constitue le cœur même de notre civilisation : la primauté de la personne humaine face à toute forme de pouvoir.
Car, en définitive, une nation véritablement sûre n’est pas celle qui surveille tout, mais celle dotée d’une justice efficace, qui sait faire nation, faire civilisation pour savoir sans risque jusqu’où elle refuse de surveiller.
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