Les Chroniques terriennes de Michel Dray : Laideur et misère du fanatisme

 Michel Dray.
 
Montaigne aimait à dire qu’il n’enseignait pas, mais racontait. Avec sa « chronique terrienne », Michel Dray, en sa qualité d’historien, raconte « son » époque, avec humour et parfois avec dérision.

Aujourd’hui : « Laideur et misère du fanatisme. ».


Le fanatisme a besoin de mots pour commettre sa tyrannie

Là où des centaines de millions de gens lisent de gauche à droite, de droite à gauche, ou de haut en bas, le fanatique lit de travers et écrit tordu et pense en rampant. Il sait choisir les mots, les gestes, les attitudes, à défaut, les invente si cela peut aider à sa puissance. Il s’arrange pour en faire des armes de destruction massive, c’est même sa marque de fabrique. L’assassinat de Rabin par un fanatique juif ultra-orthodoxe a été d’abord le fait d’une violente campagne d’insulte à l’égard du premier ministre israélien. Ce meurtre dont on dit à juste titre qu’il fut celui de la Paix, a été encouragé par la parole d’hommes dont certains sont ministres aujourd’hui ? De même personne a oublié que les assassins du 7 octobre ont tué avec des mots de haine à la bouche et le couteau à la main. Le fanatique sait la force de mots, cette force létale démonétise l’homme, n’y voyant plus que l’objet de son pouvoir.

Quand les majuscules finissent en lavage de cerveau.

Rien n’est plus dangereux, plus nocif, plus mortel qu’une vision-du-monde fondée sur le dogmatisme surtout quand on use un peu trop des majuscules. Écrire vérité avec un V majuscule, peuple avec un P majuscule ou absolu — le mot le plus dangereux de tous — avec un A majuscule. Tout cela appartient à un catéchisme qui trempe son encre dans le mysticisme. Les mots n’ont pas besoin de majuscules, ils exigent au contraire humilité. Aujourd’hui comme hier, sans doute comme demain, les fanatisés sont comme des cancres, jamais très loin du radiateur de la classe. « Ne cherche pas la vérité, cherche l’erreur » disait l’écrivain et homme de théâtre Guy Suares, tant chercher l’erreur est un excellent antidote à la paresse. Or, les fanatiques détestent tout ce qui contrevient à leur bouclier de certitude. Les fanatiques nagent dans les eaux troubles de l’invective, se gargarisent d’imprécations et se délectent de la peur qu’ils suscitent, tout cela avec un art consommé du mensonge. Horrifique et terrifiante dialectique de la haine ! On emprisonne, on torture, on assassine, on déshumanise au nom de la Cause — avec un C majuscule évidemment — et cela s’appelle lavage de cerveau.

La pensée unique, cigüe du XXIème siècle.

De même qu’il y existe une tectonique des plaques, il y a une tectonique du temps. Occident et Orient, qu’on le veuille ou non ne répondent pas au même GPS temporel. Les anthropologues le savent si bien qu’ils n’ont jamais tenté d’étudier une civilisation en se référent à une autre. Huntington en ayant mis en avant la notion de choc des civilisations n’a rien apporté à la réflexion pour la bonne et simple raison qu’il y aura toujours un choc civilisationnel, hier comme aujourd’hui et assurément demain, et que ce choc participe à la marche de l’humanité, laquelle n’est pas uniforme et c’est peut-être cela sa chance. On ne saurait comprendre le progrès humain sans garder à l’esprit tout le danger que représente la pensée unique. S’enrichir intellectuellement les uns les autres demeure la seule solution pour ne pas sombrer dans la tyrannie. « De la guerre, la barbarie est l’essence » écrit Marc Bloch dans un texte célèbre intitulé « que demander à l’Histoire » Et pour aller plus loin dans la réflexion de celui qui, le 23 juin prochain entrera au Panthéon, gageons que la civilisation est l’antinomie de la barbarie. C’est certes, enfoncer une porte ouverte, mais il est parfois bon de se le rappeler.

Du cannibalisme civilisationnel et de ses conséquences guerrières.

Depuis les temps les plus reculés, disons-le tout net, rien de nouveau sous le soleil. Ce qui me fait dire allègrement qu’il n’ y a aucune différence à se rebeller contre l’Inquisition, contre l’Être suprême robespierriste, contre le nazisme, contre le stalinisme, contre la mollarchie iranienne ou contre la terreur Nord-coréenne, pour ne citer que les diableries les plus incontournables de l’Histoire. Parler de la tyrannie, décrypter les affres de la dictature, s’interroger sur le devenir de l’Homme nous pousse nécessairement à réfléchir sur ce que j’appelle le « cannibalisme civilisationnel ». Aucune civilisation n’est supérieure à une autre. Aussi la pensée unique n’est-elle rien d’autre qu’une perversion intellectuelle dont la conséquence première est l’abrasion de l’esprit. Il est là l’ennemi du genre humain, dans cette volonté mortifère où l’être humain n’est plus ce roseau pensant si bien décrit par Pascal, mais objet démonétisé au service de l’absolutisme.

Le wokisme ou l’art de SE déconstruire.

Camp du bien contre camps du mal ? Poser une telle question revient à réfléchir en terme manichéen, ce qui n’est jamais bon pour lutter contre une pensée unique. Vous ne verrez personne être pour la guerre, fût-il lui-même un dictateur. La vraie question est de savoir en revanche si on est pour ou contre la haine. En 1923, l’anti-stalinien Evgueni Zamiatine publie Nous, premier grand roman dystopique du XXème siècle. Vingt-cinq ans plus tard, Orwell publie 1984 en créant le concept de novlang, matrice même du wokisme. Il est là, le grand danger de notre siècle, dans le « dressage des mots » Pour autant, le wokisme ce n’est pas une affaire de gauche ou de droite, c’est une perversion de la pensée tout court. N’est-ce pas là le plus court chemin pour aller de la pensée unique à la pensée obligatoire ? La dictature n’est ni de gauche ni de droite, elle est mortifère. Donc ennemie du genre humain. C’est pour cela qu’il nous faut la combattre. Pour reprendre Bloch : « Je suis historien parce que j’aime la vie »

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