La fidélité au réel, ou l’art de résister aux récits consolants

Daniel Horowitz.
 
Par Yves-Alexandre Julien -
Critique littéraire.

Daniel Horowitz, issu de la communauté juive ashkénaze d’Anvers, autodidacte, polyglotte et mélomane, a mené une carrière de diamantaire avant d’émigrer en Israël. Dans son ouvrage La fidélité au réel – Mémoire, vérité et responsabilité morale publié chez FYP éditions il déploie une réflexion forgée au fil d’une vie, au croisement de l’histoire juive, de la culture européenne et de la morale contemporaine, avec une exigence simple et rude : ne pas laisser les récits consolants recouvrir le réel.

Mémoire et continuité

Horowitz ouvre son livre sur une phrase qui donne la mesure de son propos : « Je n’ai pas choisi d’être juif » (p.31). L’identité n’y est pas une pure décision individuelle, mais une continuité reçue, transmise, travaillée par le temps. Lorsqu’il compare la judéité à une « nappe phréatique » (p.15), il dit bien ce qui traverse tout le livre : une mémoire profonde, discrète, mais irréductible, qui nourrit l’existence sans se montrer au premier plan.

Cette idée de profondeur n’est pas sans rappeler Spinoza, pour qui l’être humain se constitue dans la durée des affects, des relations et des traces. Elle évoque aussi Proust, chez qui le passé ne s’abolit jamais tout à fait, mais revient par sédiments, par réminiscences, parfois à l’insu du sujet. Horowitz ne cherche pas à faire de la judéité une essence abstraite ; il la présente comme une fidélité de civilisation, une manière d’habiter le monde sans se couper de ce qui l’a formé.

Une haine déplacée

L’une des formules les plus fortes du livre tient en une phrase : « ce qu’on n’ose plus dire des Juifs, on le dit d’Israël » (p.14). Horowitz montre ainsi que l’antisémitisme ne disparaît pas ; il change de langage, de cible, de légitimité apparente. Le vieux soupçon se déplace du Juif vers l’État juif, comme si l’accusation politique permettait de recycler une haine plus ancienne.

Cette logique rappelle Hannah Arendt, attentive aux mécanismes modernes de l’assignation et de la stigmatisation, ainsi que Sartre, pour qui l’antisémitisme est moins une opinion qu’une construction hostile du regard. Les pages que Horowitz consacre à ses souvenirs d’enfance sont, de ce point de vue, décisives : l’injure « Sale Juif, retourne en Palestine ! » (pp.34-35) dit la violence d’une société où l’identité est perçue comme une faute, et où l’on veut renvoyer ailleurs ceux qu’on refuse d’intégrer ici.

Sansal et la dépossession

C’est ici que le rapprochement avec Boualem Sansal prend tout son sens. Le 23 juin 2026, l’écrivain algérien rappelait sur Europe 1 que la prison commence par une dépossession symbolique : « dès que vous arrivez en prison, la première chose qu’on vous enlève, c’est votre identité ». Il ajoutait encore avoir du mal à la retrouver, comme si l’enfermement poursuivait son œuvre au-delà des murs.

Ce témoignage fait écho au livre de Horowitz par un autre versant. Chez Sansal, l’identité n’est pas seulement héritée : elle peut être attaquée, suspendue, désorientée par la violence politique. Chez Horowitz, elle est menacée par les récits qui la réduisent, la caricaturent ou la déplacent sur un plan purement polémique. Dans les deux cas, la même question revient : comment rester soi lorsque le monde vous arrache à votre continuité intérieure ?

Le rapprochement est d’autant plus fort que les deux hommes, chacun à sa manière, font de l’écriture une forme de résistance. L’un revient de la prison avec une mémoire blessée ; l’autre écrit contre l’effacement de la mémoire collective. L’un dit la difficulté de « retrouver cette identité » ; l’autre rappelle qu’une identité niée finit toujours par devenir objet de soupçon.

Israël fil d’Ariane

Horowitz écrit que « parler d’Israël aujourd’hui, c’est entrer dans une zone saturée de projections » (p.65). La formule est juste : Israël n’est pas seulement un sujet de politique internationale, il est un miroir des culpabilités occidentales, des simplifications militantes et des aveuglements contemporains. Le pays est lu à travers des grilles idéologiques qui oublient sa profondeur historique et la fragilité de son existence.

L’auteur défend une lecture qui rejoint en partie Georges Bensoussan, lorsqu’il pense Israël comme une forme de « décolonisation du sujet juif ». Il s’oppose ainsi aux réductions qui font du sionisme une simple déclinaison de la domination occidentale. Ici, le conflit n’est pas nié ; il est replacé dans un ordre de réalité plus vaste, où la souveraineté juive répond aussi à des siècles de dépossession.

Cette perspective permet à Horowitz de critiquer les discours qui s’autorisent de l’universel pour mieux délégitimer. Il ne s’agit pas de nier les souffrances ni les contradictions, mais de refuser les récits qui substituent à l’analyse d’une morale automatique.

Justice et responsabilité

Le livre prend toute sa force lorsqu’il aborde la question morale. Horowitz y défend une exigence précise : préférer « la vérité inconfortable » à « la consolation mensongère » (p.143). Cette formule résume son refus des postures qui donnent bonne conscience sans affronter les faits. Il ajoute que « le combat moral se transforme en croisade puritaine » (p.155), là où la nuance se regarde sous l’angle de la suspicion et où la contradiction est traitée comme une faute.

On entend ici la pensée de Camus, pour qui la justice ne pouvait être séparée de la mesure et de la responsabilité concrète. On entend aussi Maïmonide, chez qui la loi n’a de sens que rapportée à l’action réelle, et non à une abstraction vide. Horowitz prolonge cette tradition d’une pensée qui refuse les absolus commodes et préfère l’exigence du jugement.

Il rejoint aussi, par un autre chemin, Raymond Aron et Tocqueville, sensibles aux illusions morales des sociétés modernes, à leur besoin de simplifier le monde au risque de le falsifier. Chez Horowitz, le réel n’est jamais confortable ; mais c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être regardé.

Une civilisation qui doute

Au-delà d’Israël, le livre dessine le portrait d’un Occident qui perd ses repères. Horowitz écrit que l’on a « déplacé la frontière entre critique politique et stigmatisation » (p.84), signe d’une société qui ne sait plus très bien ce qu’elle peut affirmer sans s’excuser. Cette inquiétude touche à la culture elle-même : que transmet-on encore, et au nom de quoi ?

Cette interrogation peut se lire avec Steiner, pour qui l’Europe porte à la fois une grandeur culturelle et une faille morale irréparable. Elle peut aussi se rapprocher de Nietzsche, lorsque la lucidité exige de tenir le regard sur le tragique sans chercher refuge dans l’illusion. Horowitz ne propose pas de réenchantement ; il demande une tenue, une discipline, un courage.

C’est là que son livre devient plus qu’une méditation sur le judaïsme ou sur Israël. Il procède quelque part d’une réflexion sur la fragilité des civilisations quand elles cessent de distinguer le vrai du commode, le juste du consolant, le réel du récit.

Tenir l’identité

La phrase de Sansal revient alors comme un contrepoint essentiel. « Je suis, quelque part, encore un prisonnier », disait-il, en évoquant les réflexes laissés par l’enfermement. Ce prisonnier-là, comme le sujet juif de Horowitz, montre que l’identité n’est pas un simple label : elle peut être blessée, défaite, menacée, mais aussi reconquise par la parole et la mémoire.

Horowitz conclut presque à l’inverse de toute consolation : il faut accepter un monde où « la raison ne sauve pas, où la liberté ne garantit rien, où le sens n’est jamais donné d’avance » (p.226). Cette citation donne le ton final du livre. Elle dit que la fidélité au réel n’est pas une posture savante, mais une manière de tenir debout quand les mots d’ordre, les récits et les assignations s’effondrent ou se contredisent.

À ce titre, La fidélité au réel dialogue autant avec Spinoza, Maïmonide, Camus, Arendt, Proust, Steiner, Bensoussan et Sartre qu’avec la parole de Boualem Sansal. Tous, à leur manière, disent qu’il faut sauver quelque chose de soi contre les puissances d’effacement, plus proche de nous encore contre la cancel culture qui désinstruit. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, la forme la plus exigeante de la liberté.


À lire

Laissez-nous un commentaire

Plus récente Plus ancienne