« Le diable au corps » de Raymond Radiguet : Les prémices du roman psychologique.

 Raymond Radiguet (1903-1923) est un écrivain français au destin fulgurant, mort à 20 ans de fièvre typhoïde, laissant deux chefs-d'œuvre : Le Diable au corps et Le Bal du comte d'Orgel.


Au lendemain de la première guerre mondiale, c’est à un tout jeune homme, Raymond Radiguet (1903-1923), que revint l’honneur de renouveler la tradition française du roman d’analyse. Sa trop brève carrière se présente sous le signe d’un double prodige : une étonnante précocité qui rappelle Arthur Rimbaud et, chez un adolescent qui appartenait à l'avant-garde cubiste et dadaïste, une parfaite maîtrise des sentiments, de la pensée et du style, aboutissant à cette « banalité supérieure » qui, selon Gide, caractérise le classicisme.

« Le diable au corps », roman initiatique qui dépeint avec finesse ce que nous appelons désormais « la belle époque », offre une double intrigue, celle d’un roman à la fois d’amour et d’analyse. Le tournant vers le Nouveau Roman s’amorce. Le narrateur décrit avec précision les circonstances qui ont fait qu’il s’est épris de Marthe, donnant une place prépondérante à l’analyse psychologique. L’auteur s’inspire de son expérience personnelle pour la trame de son œuvre. Il a effectivement vécu une idylle amoureuse entre 1917 et 1919 avec une femme plus âgée mais comme il le rappelle : « Ce petit roman d’amour n’est pas une confession. C’est un travers trop humain de ne croire qu’à la sincérité de celui qui s’accuse ; or, le roman exigeant un relief qui se trouve rarement dans la vie, il est naturel que ce soit justement une fausse autobiographie qui semble la plus vraie. » Ainsi l’ambiguïté entre le romanesque, dont le champ des possibles s’étend à l’immensité qu’offre l’imagination, et le vécu, qui se limite à ce qui a été, fusionnent pour nous offrir une œuvre hybride qui redessine un passé somme toute imparfait.

I - Un long dimanche de fiançailles

Né au Parc Saint-Maur en 1903, Radiguet écrit des vers dès l’âge de quatorze ans ; à quinze ans il collabore à des revues ; à seize, il correspond avec André Breton et commence à écrire en 1923 « Le diable au corps. » Ainsi est-il précocement introduit dans le cénacle de Jean Cocteau et de Max Jacob, publiant en 1920 un recueil de poèmes, « Les joues en feu » , puis donnant grâce à son réseau une comédie absurde, « La famille Pélican. » Quand paraît le roman, il est déjà l’amant de Cocteau. Le nom de Radiguet prend d’ores et déjà des accents de scandale, aussi bien pour la vie dissolue qu’il revendique que pour l’œuvre sulfureuse qu’il vient de signer. Et pour cause, « Le diable au corps » raconte la liaison adultérine entre un adolescent de quinze ans et une jeune femme mariée dont le mari est au Front. Dès sa sortie, l’œuvre choque puisqu'elle est contraire à la morale bourgeoise et aux bonnes mœurs de l’époque. Qu’importe, le roman est un succès en librairie, inscrivant le nom de son jeune auteur au panthéon des nouvelles plumes en passe de révolutionner la scène littéraire de l’entre-deux-guerres. La mort précoce de Radiguet, des suites de la fièvre typhoïde, brise l’élan d’un auteur dont la modernité et l’attrait pour la psychologie le place aux panthéon des pères du Nouveau Roman français.

Lycéen au sein de la prestigieuse école Henri IV, le narrateur est - comme Radiguet - issu d’un milieu social privilégié. Son quotidien monotone d’adolescent se voit bouleversé par sa rencontre avec Marthe, fille des amis de ses parents, laquelle est fiancée à un autre. S’il ressent d’abord une fascination silencieuse pour la jeune femme, la timidité de la jeunesse retient son élan. Bientôt Marthe se marie, venant brimer des sentiments en germe qui se révèlent peu à peu réciproques. Le départ de son mari au Front vient changer la donne et faire éclore un lien fragile qui ne s’était pas encore approfondi. Une tendre passion se noue entre les jeunes gens qui se révèlent tous deux novices en matière de proximité affective, découvrant ainsi auprès de l’autre les joies d’un sentiment amoureux partagé. Et pour cause, bien qu’engagée, Marthe n’a que dix-huit ans et s’avère totalement ignorante en matière d’amour. S’en suit une passion teintée d’interdits, scandaleuse par l’adultère sur lequel elle se construit et amorale par l’absence de remords. Coup de théâtre : Marthe tombe enceinte. À nouveau, le couple ne regrette rien, se confortant dans un lien de plus en plus moralement répréhensible. La déchéance morale des jeunes gens se poursuit, à l’amour se substitue la vanité de ceux pour qui transgresser les règles gonfle l’orgueil et gomme le bon-sens. Fuir, mentir sur la paternité de l’enfant, recommencer ailleurs une nouvelle vie, si de nombreuses solutions sont évoquées, aucune ne se fonde sur l’amour. Aussi peut-on se demander s’il n’a jamais été présent, la tragédie de l’œuvre se tenant justement dans l’absence de la pureté inhérente à l’amour que ce soit entre les protagonistes principaux que dans les décisions qu’ils prennent. Il nous apparait peu à peu comme une triste évidence que le narrateur a voulu séduire Marthe par orgueil, pour ancrer symboliquement son passage à l’âge adulte. À l’instar de Julien Sorel, sa séduction est offensive, stratégique, froide, somme toute verticale. Il ne fait preuve d’aucune délicatesse et ses monologues intérieurs tendent souvent vers le dénigrement de sa partenaire. Quant à la jeune femme, à l’inverse de Madame de Rénal qui aime profondément son amant, nous ressentons que son attrait pour le narrateur repose sur des aspects superficiels. Si la liaison lui donne la possibilité de rompre l’ennui au sein duquel elle est vouée suite au départ de son époux, elle n’existerait pas sans les circonstances. Radiguet insiste sur le fait que le narrateur ait aidé sa future maîtresse à emménager l’appartement qu’elle occuperait après son mariage. Ceci n’est pas anodin attendu que cela démontre l’absence de considération de Marthe pour le narrateur. Non seulement elle ne l’envisage pas comme un partenaire romantique mais elle le considère implicitement comme inférieur. Aussi peut-on s’interroger sur le revirement amorcé suite au départ du mari pour le Front. Si le narrateur est, d’emblée, captivé par la jeune femme, l’intérêt de cette dernière n’apparaît que lorsqu’elle se retrouve seule. La question de sa sincérité reste donc ouverte.

Au regard que l’œuvre est inspirée de la liaison de Radiguet avec une femme mariée durant la Grande Guerre, cela laisse supposer que bien qu’il s’en défende, l’auteur dépose ses propres ressentis dans ce bref roman, et que ceux-ci sont emprunts de ressentiments ou bien embrumés par le mal de vivre. Ce qui, au fond, aboutit au même pessimisme.

II – Mourir d’aimer

Contre toute attente, Marthe meurt après avoir mis au monde son enfant. Celui-ci sera finalement élevé par le mari trompé, conférant au récit un ton résolument tragique. Mais, à l’inverse des héroïnes raciniennes, la mort ne lave pas la jeune femme de ses péchés puisqu’elle n’éprouve pas ni remords ni culpabilité. L’absurdité de la mort de Marthe, au moment où le couple adultérin agonise - la fin de la guerre rend le positionnement obligatoire or tous deux rejette cette idée - se révèle fort ironique. Le narrateur, incapable de trouver un lieu pour que sa compagne prenne du repos lors de leur périple parisien illustre son insuffisance. Il est encore trop jeune pour endosser les responsabilités d’un homme mais il est trop vieux pour se défiler. Et puis, passée l’ivresse de la séduction d’une femme inaccessible, ses motivations deviennent faiblardes pour ne pas dire inexistantes. Aussi trompe t-il son amante avec une amie de cette dernière afin de se prouver une indépendance émotionnelle pourtant indéniable. Le passage à l’acte, dans le lit qu’il a initialement choisi pour Marthe et son mari, possède une forte valeur symbolique puisqu’elle illustre la transgression la plus totale. Si Marthe l’a humilié en le plaçant dans une position de confident, il prend froidement sa revanche en souillant l’espace qui, s’il fût d’abord synonyme du lien conjugal, est surtout devenu le théâtre de leurs émois. Ce geste confirme l’absence de sentiments du narrateur et personnifie sa chute morale.

Quant à Marthe, quitter son mari reviendrait à quitter également sa famille, laquelle la renierait si le divorce devait être prononcé. Le narrateur, s’il a été un compagnon agréable, n’a pas l’envergure d’un père de famille. Elle le sait intuitivement. Et puis, à dix-huit ans, on est encore trop jeune pour endosser le rôle de la femme qui « initie » un jeune homme. Même à trente ans, celles qui, comme Madame Arnoux ou Madame de Rénal s’y sont risquées, ont perdu la partie.

La mort agit ici comme un « deus ex machina » venant libérer les héros d’une situation inextricable. Marthe nous apparait comme le versant moderne d’un personnage tragique, dans la lignée des héroïnes antiques. Si son destin se scelle non pas par volonté divine mais à cause des conséquences de son inconstance, elle n’est pas moins sacrifiée sur l’autel de l’amour - ou plutôt du manque d’amour. Incapable de s’aimer suffisamment pour prendre des décisions qui lui seraient salutaires ; dans l’incapacité de se mettre à la place d’autrui et donc de réfréner ses pulsions, l’absence d’empathie la conduit doucement – mais sûrement – à sa perte. Aussi, le titre de l’œuvre peut être lu, non pas comme une condamnation du narrateur mais plutôt comme une référence à l’inconduite de Marthe. Puisqu’elle n’est pas habitée par l’amour - donc par Dieu - elle ne peut l’être que par son direct opposé.

« Le diable au corps » offre un nouvel essor au roman d’analyse, ouvrant la voie au Nouveau Roman sans en revendiquer lui-même la paternité. Si l’œuvre comporte tous les éléments propres au mouvement : place prépondérance donnée à la psychologie des personnages, libération linguistique, analyse d’une époque etc ; elle s’émancipe par son pessimisme et par son classicisme. Radiguet propose une tragédie moderne où les héros manquent d’héroïsme, nous poussant intrinsèquement à nous interroger sur le rôle du courage dans la poursuite d’une quête morale. Un lâche peut-il rester vertueux ? Fuir une situation inconfortable pour se terrer dans la facilité ne revient-il pas à abandonner toute éthique ? Ainsi John Fitzgerald Kennedy se positionne clairement : « un homme fait ce qu’il faut en dépit des conséquences personnelles, des obstacles, des pressions. Ceci est la base de toutes les morales. »

Mais il ne faut pas oublier un point essentiel : le narrateur est un enfant du siècle, portant en lui un mal-être semblable à ceux des personnages issus de la Génération Perdue américaine. Trop jeune pour partir au Front mais trop âgé pour ne pas être sensible aux affres d’un conflit mondial, il fait partie des oubliés de l’histoire. Aussi peut-on lire « Le diable au corps » comme un témoignage, celui d’un enfant de la Belle Époque qui cherche une raison d’exister pendant les années folles, incarnant, malgré lui, la dualité d’une génération qui se refuse au sentimentalisme tout en subissant les affres de ce refus. Dessinant les prémices de l’analyse tout en refusant les bénéfices moraux d’une véritable introspection, cet « entre-deux littéraire » annonce, d’ores et déjà, le renouveau culturel que sera le Nouveau Roman français.

Laissez-nous un commentaire

Plus récente Plus ancienne