■ Me Jean-Philippe Carpentier, à Paris, aux côtés d'agriculteurs syndiqués de la Coordination rurale.
Ces mots de Saint Vincent de Paul, prononcés en 1633, résonnent aujourd’hui avec une acuité presque douloureuse. Ils semblent traverser quatre siècles pour atteindre, en ce début de 2026, un pays où gronde une inquiétude sourde : celle d’un monde agricole au bord de la rupture, d’une paysannerie épuisée, mais qui refuse encore de renoncer.
Car la France agricole traverse une crise d’une densité rare.
Après l’intermède trompeur des fêtes, les campagnes se sont de nouveau levées : autoroutes entravées, barrages filtrants, convois se dirigeant vers Paris comme autant de processions séculaires cherchant justice et dignité.
Cette mobilisation, d’une remarquable cohérence syndicale, est le symptôme d’un malaise bien plus profond que la seule conjoncture.
Les causes sont connues mais trop souvent reléguées dans l’ombre des discours technocratiques : érosion continue des revenus, chute des cours céréaliers, flambée du prix des intrants, fragilisation de la ferme France par une dépendance accrue aux marchés mondialisés.
À ces maux économiques s’est ajoutée la violence silencieuse de l’épizootie de dermatose nodulaire contagieuse, apparue en Savoie en juin 2025, qui a déjà décimé dans plus de 117 foyers. Malgré une vaccination accélérée, couvrant désormais 80 % du cheptel dans le Sud-Ouest, des patrimoines génétiques entiers ont été anéantis, emportant avec eux des années d’efforts, de sélection et d’espoirs.
Mais l’inquiétude ne s’arrête pas là.
À l’horizon plane la menace de l’accord de libreéchange UE–Mercosur, validé par une majorité d’États membres de l’Union Européenne.
Les agriculteurs y voient l’avènement d’une concurrence déloyale, l’entrée massive de produits sudaméricains ne respectant ni les normes environnementales, ni les exigences sanitaires, ni les standards sociaux qui structurent le modèle européen.
Audelà du seul enjeu économique, c’est bien la souveraineté alimentaire et l’âme même du pays rural qui semblent menacées.
Les réponses gouvernementales, annonces budgétaires, triplement du fonds hydraulique, aides sectorielles, fermeté affichée à Bruxelles, peinent à apaiser la colère.
L’Union européenne évoque un déblocage anticipé de 45 milliards d’euros, mais l’impression demeure que le cœur du problème échappe à l’arithmétique des aides.
Comme me le confiait Albert, agriculteur en Artois, qui « ne cherche pas l’aumône » et aspire seulement à « vivre dignement » de son métier, l’essentiel réside dans la possibilité de produire « des produits français de qualité » sans être « sacrifié sur l’autel d’une mondialisation asymétrique ».
Se dessine ici un risque sociétal majeur.
Thierry Boucard de la Coordination Rurale de Charente-Maritime et Florian un agriculteur qui campaient sous l’Arc de Triomphe me confiaient leur désarroi.
Il résonne comme un avertissement, car lorsque ceux qui nourrissent la nation en viennent à douter de leur avenir, c’est la cohésion même du pays qui vacille.
L’exaspération pourrait, faute d’écoute véritable, glisser vers une radicalisation aux conséquences imprévisibles : polarisation territoriale, rupture entre ville et campagne, défiance généralisée envers les institutions, voire remise en cause du pacte républicain.
La crise agricole, loin d’être sectorielle, apparaît comme un miroir grossissant des impasses de notre modèle économique, de la fragilité de notre rapport au vivant et de l’oubli progressif de ce qui constitue la substance même d’une nation : sa capacité à nourrir son peuple.
Le froid de janvier freinera peutêtre l’épizootie, et l’accord avec le Mercosur sera signé, avec en contrepoint une France affaiblie au sein d’une Europe où sa voix aura été minoritaire et faiblement audible.
Mais rien ne changera durablement sans une refonte profonde de notre politique agricole, de nos choix commerciaux, de notre vision de la ruralité.
C’est toute une conception du progrès qu’il faut réévaluer, pour redonner sens, valeur et avenir à l’acte premier de toute civilisation : cultiver la terre.
« La force d'un royaume réside dans la prospérité de ses campagnes », rappelait Louis XIII.
Qu’attendons-nous, en 2026, pour entendre enfin cet avertissement ?

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