■ Me Jean-Philippe Carpentier.
Dans de nombreuses démocraties, le rejet de l’autre l’emporte désormais sur l’attachement au semblable.
C’est à cette fracture silencieuse que s’attaque une collaboration scientifique d’une ampleur inédite, récemment analysée dans la revue américaine Nature, à partir de l’étude des mécanismes de diffusion de l’information sur Facebook et Instagram lors de l’élection américaine de 2020.
Les travaux, conduits conjointement par des chercheurs indépendants et par les équipes de Meta, confirment ce que beaucoup soupçonnaient : les fils d’actualité favorisent la visibilité de contenus politiquement consonants avec les préférences des utilisateurs.
L’architecture algorithmique crée ainsi des environnements informationnels homogènes, souvent qualifiés de « chambres d’écho ».
Mais la véritable surprise réside ailleurs.
Lorsque ces algorithmes sont volontairement modifiés afin de réduire l’exposition à des contenus idéologiquement proches, la polarisation politique ne diminue pas de manière significative.
Cette conclusion, contre-intuitive pour les partisans d’une régulation technique du débat public, invite à une remise en question profonde.
Elle révèle que la polarisation ne procède pas uniquement de l’offre informationnelle, mais de dispositions cognitives, émotionnelles et identitaires plus anciennes et plus enracinées.
Autrement dit, l’algorithme amplifie, mais ne crée pas ex nihilo la division.
Dès lors, la tentation de la censure, qu’elle soit étatique, réglementaire ou privée, apparaît non seulement vaine, mais potentiellement contre-productive.
Restreindre les contenus, filtrer les opinions, prétendre « corriger » le débat public par l’ingénierie numérique revient à traiter les symptômes en ignorant les causes.
L’étude publiée dans la revue Nature met en lumière les limites structurelles de cette approche : modifier le flux ne transforme pas le regard.
C’est ce qu’expérimenta le roi des Français, Louis-Philippe dont le régime, la monarchie de Juillet, mit en place dès 1833 une politique plus autoritaire envers les journaux, culminant en 1835 avec les « lois scélérates » qui ne l’empêchèrent pas de finir, du fait des scandales finalement connus du public, comme un « vieux souverain déchu, en route vers l'exil, » qui « n'aurait eu de cesse de répéter : « Pire que Charles X cent fois pire que Charles X… ».
Pour nos sociétés contemporaines focalisées sur l’impact des réseaux sociaux, l’enseignement est clair.
La cohésion démocratique ne se reconstruira ni par l’opacité algorithmique ni par la moralisation autoritaire des échanges.
Elle suppose un investissement plus exigeant, autour du bien commun, centré sur l’éducation critique, la responsabilité individuelle et la réhabilitation du dissensus civilisé.
À défaut, la censure des réseaux sociaux ne sera qu’un écran supplémentaire, masquant mal l’impuissance collective à penser le pluralisme.

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