■ Emmanuelle Riva et Philippe Noiret dans «Thérèse Desqueyroux», le film de Georges Franju sorti en 1962. Archives Centre François Mauriac de Malagar.
Mauriac a, quant à lui, opté pour l’écritures d’une fiction dépeignant la claustration de Thérèse, jeune bourgeoise confinée dans un mariage médiocre, des prémices de sa réclusion maritale à sa fuite finale. Dans ce bref roman, il décrit avec une minutie implacable la psychologie de son héroïne non pas pour en faire un objet d’expiation mais pour mettre en garde son lectorat contre un mal aussi invisible qu’intemporel, celui de l’absence de Dieu dans la société contemporaine.
I – Par delà le Bien et le Mal
Enfermée dans une vie qui ne lui apporte aucune satisfaction, Thérèse aurait pu se résigner en se contentant de sauver les apparences ; mais c’était sans compter sur son insatiable soif de liberté. Thérèse a pourtant tout fait pour dompter sa véritable nature : elle a joué le jeu des fiançailles puis du mariage, a tenté de trouver des qualités à Bernard et à sa belle-famille, a compté ses pins pour tuer l’ennui. En vain. Thérèse n’est pas femme à se complaire dans la vie de famille, pourtant elle n’a rien de l’héroïne féministe que l’on se plaît à voir en elle. Si elle est incapable de vie affective, c’est davantage parce qu’elle est une créature mauvaise que la fatalité ne peut que révéler. Elle a beau donner le change en tentant de canaliser son inadaptation à la vie humaine en suivant le modèle social, son essence maléfique prendra tôt ou tard le dessus.
Cette lutte contre sa véritable nature rappelle celle de Phèdre dont la monstruosité de la lignée prédestinera les désirs interdits. Descendante d’Hélios, « fille de Minos et de Pasiphaé », l’épouse de Thésée est le fruit d’une lignée divine particulièrement hideuse. Sa mère, tourmentée par Vénus, a eu une liaison avec le taureau blanc que son mari a refusé de sacrifier, donnant ainsi naissance au Minotaure. Thésée, l’époux que Phèdre dérobera à sa sœur Ariane, tuera, par la suite, son monstre de frère, pérennisant la malédiction qui plane sur les siens. Puis viendra le retour à Trézène, l’absence de son mari et le début de son amour pour Hippolyte. Bien qu’unilatérale et fantasmée, son inclination pour son beau-fils, par la lutte intérieure qu’elle engendre, finira par la détruire. Phèdre ne pouvant se battre à armes égales contre la volonté de Vénus, sa résistance ne fait que retarder ce qui ne peut qu’advenir. Si Sénèque avait tenu à faire d’elle une héroïne pathétique en insistant sur les infidélités de Thésée, Racine prend un parti différent. Faute de lui trouver des excuses, il oriente sa tragédie sur l’humanité de son héroïne. Bien qu’appartenant aux dieux par ses origines, les scrupules de Phèdre relèvent de la morale humaine, la rendant de ce fait « pas tout à fait coupable. » De plus, le fait que la reine se croit veuve lorsqu’elle avoue ses sentiments à Hippolyte lui retire une part considérable de culpabilité puisque le jeune homme devient un prétendant sérieux pour une union diplomatique future. Racine, en maintenant l’ambiguïté sur l’âge de son héroïne, n’exclut pas qu’elle soit davantage proche d’Hippolyte que de Thésée d’un point de vue générationnel, ce qui continue d’amoindrir ses responsabilités aux yeux du spectateur. Bien que Phèdre ne puisse pas échapper à son destin, force est de constater que l’historiographe de Louis XIV a déployé un sous-texte fort prolixe pour estomper la culpabilité de la femme de Thésée.
En ce qui concerne Thérèse, son auteur n’a utilisé aucun subterfuge narratif pour développer un sentiment de pitié chez son lectorat. Au contraire. L’héroïne mauriacienne nous apparait comme calculatrice, froide,« étrangère » à ce qui se passe hors d’elle, la plaçant dans la catégorie obscure des « fous » , « des insensés », « des impies » qui, d’après son étymologie grecque μωρός, ne forment qu’un. Ainsi nous avertit l’épigraphe de Baudelaire :
« Seigneur, ayez pitié, ayez pitié des fous et des folles ! Ô Créateur ! Peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire … »
Cette mise en garde en dit long sur Thérèse puisqu’elle induit qu’elle n’est pas pleinement responsable des événements qui vont suivre. Son manque de piété en fait un « monstre »qui ne correspond pas aux enfants que Dieu a créé à son image. Ne répondant de personne, Thérèse est donc isolée, ce qui la rend davantage réceptive au Mal. Comme la prophétie de Vénus pèse sur Phèdre, l’ombre de l’absence de Dieu plane sur le personnage mauriacien. Ainsi tenter de rationaliser le comportement de Thérèse puis son crime devient une entreprise vaine puisqu’il dépasse l’entendement humain. Rien ne pourra donc éviter ni la transgression morale ni la fin tragique.
II – Voyage au bout de la folie
Dès son plus jeune âge, Thérèse se réjouit du mal qu’elle cause à ses camarades, « qu’aucun remords n’altérait », nous apparaissant d’emblée comme un personnage dénué d’affect. Ses institutrices pointent du doigt un orgueil la rendant indifférente au règlement et aux punitions, ce qui donne un solide indice d’un trouble de la personnalité narcissique dont elle pourrait vraisemblablement être atteinte. Cette hypothèse se consolide par l’envie que Thérèse éprouve lorsqu’elle se trouve confrontée à des qualités qui lui font défaut. Quand elle remarque qu’Anne de la Trave, comparse qu’elle méprise pour « son ignorance », possède la pureté qu’elle n’a pas, elle n’aura plus qu’une obsession : ravir son innocence. Par la suite, alors que Thérèse se précipite vers un mariage qu’elle envisage déjà comme médiocre, Anne découvre la passion auprès de Jean Azévédo, un jeune homme cultivé et épris de liberté. La nouvelle précédant la nuit de noces, nous imaginons sans mal le rôle qu’elle a joué dans l’échec de ce moment capital pour les jeunes mariés. Comme elle glorifiera plus tard son « avant vie » maritale, le personnage de Mauriac cède encore à son penchant pour l’idéalisation. L’alchimie dépeinte dans la lettre d’Anne l’intrigue autant qu’elle la rend jalouse. Thérèse se promet de faire la connaissance de Jean et de ravir la place de sa rivale. Cette idée fort puérile illustre son absence totale d’empathie mais également sa méconnaissance totale du sentiment amoureux. Si son orgueil l’imagine capable de supplanter son amie dans le cœur de Jean, son absence de connaissance du comportement humain lui retire toute raison. Ce côté pulsionnel se retrouve dans son passage à l’acte. Thérèse veut éliminer Bernard parce qu’il fait obstacle à la vie dont elle avait rêvé. Elle agit davantage par instinct que par calcul, dans un geste destructeur qui se retournera très vite contre elle.
Cette référence indirecte à Phèdre, héroïne dont le désir s’ancre dans le fantasme de la transgression, continue de pousser le récit vers le tragique. Comme le disait Jean Touzot dans sa préface de l’œuvre, Mauriac se défendait de cette idée, fier d’avoir laissé différentes issues à Thérèse pour échapper à son destin. L’écrivain a d’abord songé à faire de son personnage une femme adultère en la plongeant dans une liaison avec Jean Azévédo. L’héroïne aurait alors emboîté le pas à sa jumelle littéraire, Emma Bovary, pour s’en aller rejoindre les tréfonds des intrigues passables de l’après-guerre. La seconde hypothèse aurait été plus intéressante. Fascinée par le jeune prêtre de sa paroisse, « sans communication » avec les fidèles, rejeté car considéré comme « trop bien » pour la bourgade, Thérèse aurait pu renouer avec l’Église. Les propos anticléricaux du Juif Azévédo se seraient noyés dans les méandres de l’oubli et ainsi aurait-elle pu connaître un salut véritable au terme d’une conversion réussie. Il s’en eût fallu de peu. Au fond, la tragédie de Thérèse s’apparente à une dystopie où Dieu serait absent. Livrés à eux-mêmes, les humains seraient condamnés à sombrer dans la folie. L’histoire de Thérèse n’étant qu’un exemple des dérives de l’athéisme.
Cette hypothèse est d’autant plus tangible au regard de la biographie de François Mauriac. Fervent catholique qui a grandi au sein des débats sur la séparation de l’Église et de l’État, l’écrivain a vingt ans lorsque la loi d’Aristide Briand devient effective. Le jeune homme intègre durant ses études de lettres le Sillon de Marc Sangier, pépinière de catholiques engagés qui désirent intégrer la religion aux questions sociales de son temps.
Dans le premier jet du roman, Mauriac glisse la confession de Thérèse au jeune prêtre de son village. À la différence du roman actuel, la jeune femme donne un sens rédempteur à sa tentative de meurtre, répondant à une volonté de sauver Bernard de sa médiocrité. Toutefois, en retirant le versant religieux de ses motivations, Mauriac nous donne une héroïne incomplète dont l’athéisme entrave ses capacités à donner un sens à ses actes. À l’instar de Phèdre, la jeune femme nous apparait - in extremis - comme n’étant « pas tout à fait coupable. »
Jusqu’au Café de la Paix, moment clé où Bernard la libère de son rôle d’épouse et de mère, elle demeurera incapable de se justifier, répondant par des jeux de langage aux demandes de clarification de son mari. Dans ses tourments, Thérèse cherche des réponses quant au mal qui la ronge mais son absence de foi l’empêche de « voir clair. » Autour d’elle déambulent des personnages étranges qui semblent vraisemblablement dépourvus de conscience chrétienne. Excluant un prêtre dont les homélies traduisent une intelligence remarquable, ils rejettent d’emblée ceux qui apparaissent comme supérieurs attendu qu’ils les renvoient à leur médiocrité morale et à leur néant spirituel. Les plus fragiles ne sont pas épargnés. Malades et vieillards finissent ostracisés, exilés pour ne pas entraver le quotidien des plus valides. On n’hésite pas à les chasser sans ménagement quand ils deviennent trop dépendants, comme le fera Bernard avec la débonnaire tante Clara. Même les mariages apparaissent comme des négociations dans le but d’agrandir des terres ou de faire fructifier des intérêts familiaux. Les serviles domestiques ne voient aucun mal à maintenir cloîtrée Thérèse dans une chambre insalubre tant qu’ils demeurent logés par leur maître. L’amour semble avoir déserté jusqu’à l’ombre de ce récit qui nous pousse à reconsidérer nos propres priorités dans une société qui tend parfois à oublier les siennes.
Pour conclure, jamais aucun autre auteur n’aura érigé Dieu au centre de son œuvre d’une telle manière. En illustrant les conséquences de son absence, il réussit également le tour de force de mettre en garde ses lecteurs contre la désacralisation de la société mais également contre les dangers de l’émancipation féminine, terreau de la destruction de la famille si la femme place sa liberté avant l’amour des siens. Ironie du sort, quand Thérèse, enfin arrivée à son but d’être « lâchée » dans Paris, se retrouve immergée dans les boulevards, nous confirmant que la noyade était inévitable. La fille de Thérèse, prénommée symboliquement Marie, fait office d’espoir dans cette fresque cauchemardesque. Peut-être pourra t-elle échapper à la monstruosité de sa lignée en ouvrant son cœur à la parole de Dieu, seul véritable antidote contre les pulsions de mort et la haine de l’autre.

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