La morale chrétienne dans l’œuvre austénienne

■ Portrait de Jane Austen, par sa soeur Cassandra Austen.


Tout au long de la florissante œuvre austénienne se sont succédé des figures indissociables de la gentry anglaise de la fin du XVIIIe siècle. Parmi les plus marquantes, se trouvent les clergymen, ces pasteurs qui occupent une place prépondérante au sein des intrigues. Il faut dire que l’influence anglicane présente dans l’univers littéraire de Jane Austen s’explique par sa vie personnelle. George Austen, son père, ainsi que James et Henry, ses frères, sont tous trois pasteurs. L’auteure connaît mieux que quiconque les enjeux d’une telle carrière pour en avoir observé les différentes problématiques. À l’instar du mariage et du sentiment amoureux, Jane Austen dresse un portrait fort réaliste de la place du clergé dans la société britannique de son époque. Elle y incorpore également sa propre conception de la foi à travers les valeurs de ses héroïnes et la morale de ses romans.

I – Le clergé anglais au temps de Jane Austen

L’œuvre romanesque de Jane Austen comporte de nombreux personnages d’ecclésiastiques, lesquels répondent souvent à deux archétypes distincts. Le bon pasteur, représenté par Edmund Bertram ( Mansfield Park) ou encore Henry Tilney ( Northanger Abbey), jeunes hommes débonnaires qui incarnent les valeurs chrétiennes au quotidien, face à la vocation factice des opportunistes tels que William Collins ( Orgueil et préjugés) et Philip Elton (Emma). Nous retrouvons également des figures caricaturales comme celle du Dr Grant, décrit comme Musset dépeindra plus tard Maître Bridaine, « gavé de bonne chère », « apoplectique » dans de brefs passages de « Mansfield Park » le représentant sciemment hors de célébrations liturgiques ; mais aussi des héros aux motivations plus complexes. En effet, Edward Ferrars (Raison et sentiments) s’avère probablement l’un des pasteurs en devenir de l’univers austénien dont la position se révèle la plus discutable. Le jeune homme n’aspire qu’à la sérénité qu’il envisage comme « une vie tranquille et retirée, de bonheur domestique » ; aussi, la carrière ecclésiastique lui apparaît comme la seule pouvant satisfaire ses ambitions après avoir été renié par les siens. Dans son cas, ce choix de vie se révèle le seul compromis viable puisqu’il lui apportera la rente annuelle confortable que son statut de cadet ne lui permet pas d’acquérir. À l’époque de Jane Austen, nombreux étaient les seconds fils issus de la gentry, mais également des classes sociales intermédiaires à s’orienter vers une carrière religieuse afin de contracter une situation financière stable. Il faut dire que bien que les rentes annuelles des pasteurs ne dépassent pas 1000£, les avantages sociaux sont conséquents : accès aux événements réservés à la haute société, rapports privilégiés avec la noblesse et dîme parfois réglée en nature (dons de meubles, de bois, de nourritures ou de services). Edward Ferrars, présenté comme un personnage dépourvu de « ce qui peut séduire au premier moment », avec « peu de grâces » et l’esprit simple, devient pasteur par défaut, ce qui nuance grandement la réussite de son union avec Elinor Dashwood. Si, de prime abord, le couple semble prometteur - d’un point de vue austénien, seuls les mariages reposant sur un amour mutuel et réfléchi se pérennisent, ce qui est le cas pour les jeunes gens - il nous apparaît finalement comme une union par défaut. En effet, durant la majeure partie de l’œuvre, Edward était prêt à se marier avec Lucy Steele. Malgré son attirance pour Elinor, il n’aurait pas dérogé à sa parole, et ce, en dépit de l’affliction qu’il inflige à la jeune femme. Si sa fiancée ne lui avait pas préféré son aîné, son mariage aurait été célébré sans qu’il n’émette la moindre résistance. Que ce soit son choix de carrière ou son choix matrimonial, Edward Ferrars semble agir dans une seule et unique quête : celle d’acquérir à tout prix la tranquillité. Aussi aurait-il pu embrasser une autre activité si celle-ci lui avait offert quiétude et stabilité ; tout comme il aurait pu épouser une autre prétendante qu’Elinor, si celle-ci s’était montrée moins conciliante, afin de connaître le bonheur domestique auquel il aspirait. Le jeune religieux ignore que la paix intérieure ne peut s’acquérir en se montrant irrespectueux avec les autres, ce qui laisse planer une ombre d’envergure à la fois sur sa vie pastorale et sur son ménage.

« Orgueil et préjugés » comporte un ecclésiastique qui possède les mêmes défauts qu’Edward Ferrars sans disposer de la sensibilité intermittente qui complexifie le personnage. William Collins est un cousin éloigné de la famille Bennet. À ce titre, il héritera à la mort du patriarche du vaste domaine de Longbourn dans le Hertfordshire attendu qu’au sein de l’Angleterre géorgienne, les successions excluent les femmes. William Collins, curé de Hunsford, incarne un archétype peu flatteur du clergyman de la fin du XVIIIe siècle, celle du parvenu qui doit son installation à de précieuses relations. Il est commun au temps de l’auteure que la noblesse interfère avec l’Église, imposant sur ses terres des curés et des recteurs triés sur le volet. Protégé de Lady Catherine de Bourgh, Williams Collins dispose d’un orgueil sans borne et d’une préciosité ridicule. Très vite, nous nous apercevons qu’il est davantage préoccupé par sa protectrice que par Dieu. « Dépourvu d’intelligence », il est dépeint comme un sot dont « ni l’éducation, ni l’expérience ne l’avaient aidé à combler cette lacune de la nature. » C’est donc pour échapper au jugement du voisinage plus que pour « dédommager » la famille qu’il entreprend de demander la main d’une des sœurs Bennet. Si son choix se porte d’abord sur Jane, c’est finalement à Elizabeth qu’il fait sa demande. Sa démarche, empreinte de condescendance, avorte suite aux refus successifs de la jeune fille. Il en faut tout de même davantage pour affliger le curé de Hunsford. Quelques semaines plus tard, il épouse par dépit Charlotte Lucas, amie et voisine des Bennet, jeune femme sans personnalité au physique plutôt ingrat. Nous comprenons très vite que cette volonté quasi obsessionnelle de se marier est instiguée par sa protectrice qu’en flagorneur servile, il redoute de décevoir.

Si William Collins se vante de son statut de curé dès qu’il en a l’occasion, il use surtout du vocabulaire religieux pour se valoriser lorsqu’il se trouve en société. À l’image du « rameau d’olivier » qu’il prétend tendre aux Bennet en leur rendant visite ou du style empathique qui ponctue sa correspondance pompeuse, il compense son manque de singularité par un besoin de se transformer en archétype. Facilement impressionné par les titres, il est avant tout désireux de flatter les personnes de haut rang et ne recule devant aucune occasion de se mettre en avant. Intuitivement, le cousin d’Elizabeth sait qu’il n’existe que par le statut qu’on a bien voulu lui donner, ce qui conforte son comportement outrancier.

Paradoxalement, il n’est jamais représenté en train de préparer un sermon ou de faire preuve de charité envers ses fidèles, ce qui trahit son manque de foi et plus largement, de philanthropie. Il n’éprouve aucune compassion envers les mésaventures de Lydia Bennet, y voyant même un prétexte pour humilier la famille. La missive pédante qu’il envoie à son cousin pour l’occasion retranscrit même une forme de jubilation malsaine que l’on pourra retrouver dans les lignes consacrées au mariage d’Elizabeth.

Rancunier, il tiendra d’ailleurs rigueur à la jeune femme d’avoir refusé sa propre demande. Lorsque celle-ci rend visite au jeune couple, Collins n’aura de cesse de mettre en avant ses possessions ou sa promiscuité avec Lady Catherine afin d’induire un sentiment de regret chez la jeune fille. Une attitude puérile qui ne fera que la conforter dans sa décision.

À travers le lien étroit unissant Collins à Lady Catherine de Bourgh, Jane Austen pointe du doigt l’influence de la noblesse qui dessert l’Église dans un contexte particulièrement tendu pour l’anglicanisme. Comme dans « Raison et sentiments », l'auteure met en lumière le triste sort des femmes veuves et des filles célibataires à la mort du père de famille. Ne pouvant jouir d’un patrimoine ou d’une somme d’argent, elles demeurent dépendantes de la générosité de l’héritier. Cette situation, Jane Austen la connaît parfaitement puisqu’au décès de son père, elle devra compter sur la bonne volonté de son frère. Sans compter que la retraite des pasteurs, au-delà de n’accorder aucune aide financière, engendre le départ du presbytère, ce qui peut créer une grande précarité pour certains foyers. Nous le savons, l’auteure est fille de pasteur. Elle connaît mieux que personne les enjeux du milieu ecclésiastique tout comme elle n’ignore rien du quotidien parfois instable des familles. C’est pourquoi le poids de l’ironie qui pèse sur le personnage du pasteur Collins a une double saveur, « piquant » à la fois les opportunistes qui débutent tout en symbolisant un avenir douloureux pour les Bennet. Ce double postulat cristallise la petitesse de son caractère, exacerbant l’injustice que subira inexorablement la famille.

Nous retrouvons des caractéristiques similaires chez Philip Elton, pasteur maniéré qui rêve d’épouser Emma Woodhouse dans « Emma ». Attaché à l’idée de faire une union avantageuse, il n’hésitera pas à humilier la jeune Harriet Smith, pourtant éprise de lui, tout en l’utilisant pour se rapprocher d’Emma Woodhouse. Doté d’un physique avantageux, le pasteur entend bien jouer de son charme pour faire sa conquête. Il essuiera un refus qui le conduira à épouser par dépit une fille de marchand laide et sans fortune, à peine plus riche qu’Harriet qu’il considérait comme son inférieure. À l’image de Collins, Philip Elton n’est jamais décrit dans l’exercice de ses fonctions. Pourtant témoin de la précarité de Jane Fairfax, il ne se montre nullement charitable. L’attrait de monsieur Elton pour l’argent l’empêche d’entendre la parole qu’il prêche de temps à autre. Il nous apparaît comme un archétype particulièrement détestable qui, à l’instar de William Collins, présente au lecteur un portrait acerbe des ecclésiastiques opportunistes.

En revanche, Edmund Bertram de « Mansfield Park » incarne le personnage le plus pieux de l’œuvre austénienne dont la vocation sacerdotale résonne comme une évidence tout au long du récit. Edmund est un jeune homme prévenant, animé de hautes valeurs morales et désireux de toujours donner le meilleur de lui-même. Dès l’arrivée de sa cousine Fanny Price à Mansfield, il ne cessera de la rassurer et de lui donner confiance en elle, à l’inverse de sa famille qui se montre particulièrement dédaigneuse à son égard. D’une nature tendre et réservée, Edmund aspire dès son plus jeune âge à entrer dans les ordres. L’alignement de son caractère avec son choix de carrière confère au personnage une sérénité constante. Sa rencontre avec la séduisante Mary Crawford, belle-sœur du pasteur Grant, marque un tournant majeur dans son existence. Le jeune homme découvre une nouvelle part de lui-même, celle de l’amoureux inconditionnel. Et pour cause, Edmund offre son cœur sans retenue, idéalisant Mary au point de chérir un être fantasmé somme toute issu de ses nombreuses lectures. Au grand dam de Fanny, il refusera de voir le véritable visage de Mary, se montrant parfois aveugle devant d’innombrables évidences. Une fois confronté à la vision mondaine de Henry Crawford qui envisage son ordination comme un subterfuge pour continuer à vivre à Mansfield tout en jouissant de son salaire de pasteur, Edmund prend conscience du manque de profondeur des protégés du Dr Grant. Les préjugés de Mary quant à la vocation ecclésiastique font le reste. Persuadée que les pasteurs sont à l’image de son beau-frère, elle dénigre les ambitions d’Edmund pour qui elle envisage une carrière davantage lucrative. Ainsi la jeune femme ne cache pas sa volonté de voir Tom Bertram, frère aîné d’Edmund, périr de ses blessures afin que ce dernier devienne l’héritier du domaine de Mansfield. La cupidité de Mary désormais mise à nu, le jeune homme se détache d’elle en dépit de ses sentiments pour finalement épouser Fanny Price qui l’aime en secret depuis toujours. Personnage contesté pour le mal qu’il cause à sa cousine en s’entichant de Mary, Edmund n’en demeure pas moins un modèle de vertu. En effet, la peine qu’il cause à Fanny est involontaire et jamais il ne cessera de la protéger. S’il ne s’insurge pas lorsque Henry Crawford lui demande sa main, c’est parce qu’il nourrit le désir de conserver une proximité avec Fanny. De plus, cette union aurait offert à la jeune fille la possibilité de quitter la maisonnette de la méchante madame Norris et l’influence oppressante de Sir Thomas, ce qui aurait été profitable à son bien-être. Edmund est dévoué au bonheur de Fanny auquel il contribue parfois activement - il lui permet d’acquérir un poney pour qu’elle puisse se distraire - ou de manière indirecte en lui indiquant des lectures promptes à aiguiser son esprit. Par ailleurs, pour qu’un mariage soit réussi, Edmund estime que la « fraternelle tendresse » doit être le ciment du bonheur conjugal. Or, dès l’intégration de Fanny à Mansfield, le jeune homme n’aura eu de cesse de se montrer galant et attentionné, incarnant d’emblée l’homme idéal austénien. Edmund représente un clergé de robe et d’esprit, un personnage dont les valeurs chrétiennes personnifient l’ensemble du caractère.

Nous pouvons constater des qualités analogues chez Henry Tilney, jeune ecclésiastique dont s’éprend Catherine Morland dans « Northanger Abbey ». D’une nature compatissante et discrète, il montre une abnégation toute particulière pour Eleanor, sa jeune sœur de santé fragile. Bien qu’il ne soit pas proche de son frère et de son père, Henry demeure fidèle au souvenir de sa défunte mère. Avec Catherine, il se montrera prévenant tout en s’effaçant parfois pour offrir à Eleanor l’amie dont elle avait si souvent rêvé. Comme Edmund, son amour se lit dans sa tendresse constante plus que dans les démonstrations éloquentes. Aussi, son idylle avec Catherine est marquée par la douceur de l’implicite qui aboutit finalement à un mariage réussi.

Une nouvelle fois, Jane Austen nous donne un modèle de religieux « total » qui transpose discrètement les préceptes du christianisme à sa vie personnelle.

À l’inverse de William Collins qui utilise sa fonction pour se positionner comme un être supérieur ou de Philip Elton dont la charge lui offre la possibilité de s’immiscer dans le monde, Edmund comme Henry vivent leur foi pour eux-mêmes tout en faisant le bien autour d’eux. C’est donc par ce seul biais que la paix et l’amour deviennent possibles.

II – Une spiritualité implicite comme modèle théologique

Nous le savons, la foi est indissociable du quotidien de Jane Austen. L’auteure prie avec ses sœurs, dans le secret du salon familial. Bien que son père soit pasteur, elle tend à privilégier une mise en pratique discrète du discours théologique, ce qui n’est pas rare à la fin du XVIIIe siècle. En outre, se rendre chaque dimanche à la messe pouvait être davantage perçu comme une volonté de représentation qu’un besoin de pratiquer sa religion. Le développement du méthodisme depuis 1784 contribue à fragiliser l’Église anglicane qui souffre, à l’aube du XIXe siècle, d’une scission de ses fidèles. Jane Austen choisit de ne pas représenter ce nouveau courant dans ses œuvres, se concentrant sur un modèle religieux traditionnel et inclusif. L’auteure dote ainsi ses héroïnes d’une éthique irréprochable et ses récits d’une morale chrétienne systématique les érigeant quasiment en contes paraboliques.

Aussi, pour prétendre au titre honorifique de femme « accomplie », les héroïnes austéniennes doivent se montrer humbles, charitables et résilientes. L’acquisition de ses valeurs chrétiennes marquera la fin de leur initiation, symbolisée par l’apprentissage du discernement qui débouche sur un mariage heureux. Bien sûr, il faudra que l’héroïne dispose de l’ensemble de ces qualités pour pouvoir prétendre au bonheur matrimonial, le moindre manquement se soldant par un ménage dysfonctionnel. L’amour reposant sur une pleine connaissance de l’autre et de soi mais également des valeurs chrétiennes, l’idéalisation s’inscrit comme un antagoniste de choix dans l’univers austénien, en témoigne la déconvenue de Edmund, personnage au cœur pur, ainsi que celle de Marianne Dashwood dans « Raison et sentiments ».

Fanny Price incarne, sans aucun doute, le personnage féminin disposant des plus hautes valeurs chrétiennes. La jeune fille est présentée dès ses dix ans comme une enfant altruiste, réservée et particulièrement ouverte d’esprit. En dépit de la méchanceté de sa tante Norris, Fanny refuse de la juger, se montrant extraordinairement clémente dans des situations pourtant proches de la maltraitance. Comme Edmund, elle est de nature débonnaire, choisissant de voir les qualités de ceux qui l’entourent au lieu de s’attarder sur leurs défauts. Ainsi se montre t-elle patiente envers Mary Crawford dont elle distingue très vite la versatilité, et peu rancunière envers son oncle, qui pourtant la chasse sans ménagement après son refus d’épouser Henry Crawford. Par ailleurs, Fanny est le seul personnage de « Mansfield Park », à l’exception de son cousin, à condamner sévèrement l’esclavagisme, se montrant « horrifiée » à l’évocation de Antigua. Ses positions ouvertement abolitionnistes se voient cependant nuancées par sa crainte de blesser Sir Thomas. Nous pouvons y lire l’ambivalence de l’auteure dont la morale rejetait la traite des Noirs mais qui ne pouvait aller à l’encontre de la politique officielle du gouvernement britannique par crainte de voir sa famille ostracisée. Toutefois, les longs monologues intérieurs de Fanny au sujet des colonies en font une héroïne précocement sage et porteuse des idéaux chrétiens.

On peut légitimement considérer que les qualités de la jeune fille sont nées de sa proximité avec Edmund. Amoureuse du futur pasteur depuis ses dix ans, elle se montre particulièrement réceptive lorsque celui-ci lui recommande des lectures ou des attitudes à adopter. Son comportement en miroir avec celui de son cousin a contribué à lui inculquer un accomplissement précoce. À l’inverse d’Elizabeth Bennet, de Catherine Morland ou encore de Marianne Dashwood, Fanny est mûre dès son plus jeune âge, ce qui lui donne suffisamment de discernement pour ne pas faire de mauvais choix. Ainsi devient-elle l’héroïne la plus stoïque de Jane Austen, celle qui surpasse bien des religieux de l’univers austénien par sa grandeur d’âme. Le couple qu’elle forme avec Edmund s’inscrit comme le plus prometteur attendu que tous deux partagent des valeurs communes, une grande compatibilité et une alchimie manifeste.

« Raison et sentiments » nous offre également un modèle de vertu chrétienne en la personne du Colonel Brandon. Épris de Marianne Dashwood depuis leur première rencontre, celui-ci saura se montrer attentionné et délicat afin de susciter les sentiments de la jeune fille. Homme aimant et profondément tourné vers les autres, il sera un soutien pour la famille Dashwood durant la maladie de Marianne et ce, bien que la jeune fille lui en ait d’abord préféré un autre. Il faudra attendre la fin de son voyage initiatique pour que la sœur d’Elinor ouvre les yeux quant à l’évidence de son mariage avec le Colonel Brandon, un homme bon dont l’amour se lit dans la bienveillance constante. À l’inverse, l’égoïsme d’Edward Ferrars, perceptible par son manque de considération envers autrui, peine à donner une image optimiste de sa vie maritale et de son sacerdoce. Si le Colonel Brandon se montre généreux en lui donnant la jouissance du presbytère compris dans son domaine, nous ne pouvons oublier que c’est avec Lucy Steele qu’il comptait emménager. L’aide extérieure qui profite finalement à Elinor provient de la philanthropie de son beau-frère et non de la volonté d’Edward d’améliorer sa qualité de vie. Le manque de consistance du personnage en fait l’un des héros les plus complexes de l’ensemble de l’œuvre austénienne.

Le point de vue de Jane Austen est très clair : pour qu’un mariage soit réussi, les deux époux doivent posséder de hautes valeurs chrétiennes tout en ayant dépassé leurs illusions juvéniles. Ils doivent également s’aimer d’une « fraternelle tendresse», ce qui exclut les unions intéressées et les mariages de raison. Ce modèle s’applique aussi à la pratique religieuse. Pour être un bon pasteur, le clergyman doit être motivé par une foi inébranlable et par une soif d’évangélisation. Les discours théologiques doivent prendre vie dans les actes du religieux pour qu’ils se concrétisent. Un tel choix de vie engendré par des motivations strictement pécuniaires, par l’envie de s’immiscer dans la haute société ou par défaut ne peut qu’apporter un ministère malheureux et, intrinsèquement, affaiblir la propagation de la parole de Dieu.

L’auteure induit donc que la fragilité que rencontre l’anglicanisme repose sur l’ordination de mauvais pasteurs, laquelle étant indissociable de la pression qu’exerce la noblesse sur le clergé. Elle glisse également une description fine de la précarité de certains religieux qui, une fois retraités, sombrent, faute de soutien, dans la plus totale indigence. Cette situation qu’elle a traversé à la mort de son père fait écho à celle des femmes de son temps, écartées des successions et, par conséquent, dépendantes de la générosité d’autrui. Le personnage de William Collins symbolise la perte inévitable du domaine de Longbourn pour madame Bennet et pour ses filles, lesquelles se retrouvent contraintes de faire un mariage avantageux pour subvenir aux besoins de leur mère.

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