Jet d’Eau - Dans la « capitale occupée », 4eme partie

 Donald Trump. DR.

Par Paul Vallet - Historien et politologue franco-américain, résident à Genève où il est Associate Fellow du Geneva Center for Security Policy. Diplômé de, et a enseigné à Sciences Po Paris, la Fletcher School of law and diplomacy de Tufts University. Il a reçu son doctorat en histoire de l’Université de Cambridge.


La dérive internationale des Etats-Unis

L’inflexion idéologique et pratique de la politique extérieure américaine avait déjà été constatée sous le premier mandat de Donald Trump. Cependant, cette nouvelle occupation a résulté en un changement bien plus substantiel, avec des méthodes destinées à le rendre peut-être irréversible. C’est d’autant plus le cas que c’est bien dans le domaine de la sécurité nationale et de la politique étrangère que Trump et ses proches se sont heurtés, pendant le premier mandat, aux fameux « adultes dans la pièce », c’est-à-dire des personnels expérimentés et professionnels, qui, pour autant qu’ils soient disposés à servir une administration républicaine, restaient attachés aux lignes traditionnelles, presque intemporelles et bipartisanes, de la politique suivie depuis l’accès des Etats-Unis au rang de superpuissance mondiale.

Pas cette fois ci. Dans la capitale occupée par les forces trumpistes, ces éléments de résistance à la volonté du chef comme à la volonté de réécrire intégralement les règles des relations internationales, on s’emploierait tout simplement à les casser. La toute-puissance de « l’exécutif unitaire » serait employée, tout en se référant à un argumentaire de supposée rationalisation de la gestion et d’économie des deniers publics. Les personnels des agences fédérales, civils et militaires, en lien avec les relations extérieures des Etats-Unis, seraient non seulement purgés des éléments jugés incompatibles, mais également drastiquement réduits.

Le Department of Government Efficiency a joué un rôle de premier plan en se voyant investi de cette mission présentée sous l’apparence de la recherche d’économies. Comme on l’a vu, en se saisissant par effraction des données personnelles des agents conservées par le Département du Trésor, le DOGE a pu désigner les charrettes de fonctionnaires à éliminer en même temps que leurs institutions. L’un des auteurs du « Project 2025 », Russell Vought, a été chargé comme directeur du budget de couper les financements à ces institutions, souvent créées par des lois du Congrès, et donc difficiles à abolir sans son accord, afin de les mettre hors-jeu ou de les fondre dans des structures où elles perdraient le sens.

Par décret, les financements des Etats-Unis aux principales agences multilatérales où la voix américaine comptait se sont évaporés. Par d’autres décrets, les Etats-Unis ont été retirés de leur siège dans plusieurs autres, en particulier de l’Organisation Mondiale de la Santé. L’USAID, principal canal de financement de l’assistance extérieure américaine bilatérale et multilatérale a été éventrée. Faute de pouvoir être dissoute sans l’avis du Congrès, elle est réduite à une simple sous-direction du Département d’Etat. Jusqu’aux stocks d’assistance nutritionnelle, prêts à être expédiés en différents points du globe, achetés par l’Etat fédéral aux agriculteurs américains, et qu’on a simplement laissé pourrir sans distribution dans des entrepôts, parce que les contrats de transport de cette aide alimentaire avaient été annulés.

L’ancien sénateur républicain de Floride, Marco Rubio, un temps rival de Trump pour l’investiture, a été récompensé de sa soumission par le poste de Secrétaire d’Etat. En fait il ne dirige plus guère la diplomatie américaine, directement contrôlée par Trump et son cercle de familiers, et se trouve cantonné à la politique concernant la région dont est originaire sa famille, l’Amérique latine. Il se trouve parfois missionné, non pas en priorité mais en rôle complémentaire, pour aller parler aux alliés des Etats-Unis lorsqu’il quelqu’un de plus « gentil » pour apaiser les sensibilités froissées par d’autres membres de l’administration.

C’est pourquoi à maintes fois l’année passée, les puissances européennes ont cru trouver en Rubio un interlocuteur utile. Il n’en n’a rien été, tant l’homme a été exclu du cercle décisionnel. Pour ajouter à l’ironie, Trump a multiplié les casquettes empilées sur sa tête, pour mener des administrations marginalisées : le corps diplomatique, mais aussi le Conseil National de Sécurité après le dégagement de Mike Waltz, et même les Archives nationales… Pour tous les dossiers d’importance, Trump n’emploie que des émissaires personnels pris parmi ses relations d’affaires, tranquillement confondues avec la diplomatie.

L’amateurisme candide aux commandes

Ainsi, le rôle invraisemblable, confié dès janvier 2025, à Steve Witkoff, vieil associé d’affaires de Trump, et dont le propre fils gère l’entreprise de cryptomonnaies du groupe Trump. Witkoff a été successivement chargé des négociations au Moyen Orient, puis de celles avec la Russie, puis de celles portant sur les relations commerciales, recevant de façon improbable presque autant de fonctions hétéroclites que Rubio. Répondant directement à Trump, Witkoff n’a jamais été auditionné ou confirmé par le Congrès pour le moindre rôle officiel.

L’amateurisme et l’ignorance profonde de la politique internationale de Steve Witkoff l’ont rendu parfaitement manipulable par tous ses interlocuteurs, les Russes en tête. Amateurisme qu’on a constaté aussi dès février-mars 2025, chez d’autres membres du premier cercle de Trump. Lors d’une brève confrontation avec les Houthis yéménites, on a découvert que l’éphémère prédécesseur de Rubio au conseil de sécurité nationale, l’ancien militaire et élu floridien Mike Waltz, communiquait les détails d’un raid aérien américain imminent avec les principaux membres de l’administration sur une messagerie téléphonique ordinaire. Waltz avait par mégarde inclus un journaliste dans la boucle de discussion…

C’est l’une des raisons qui a vu Waltz être déchargé des fonctions de conseiller à la sécurité nationale, et expédié ailleurs, pour représenter les Etats-Unis aux Nations Unies, en septembre 2025. Etant donné le peu de considération de l’ONU au sein de l’administration Trump, ce poste n’est pas une promotion. La précédente titulaire de ce poste, la représentante Elise Stefanik, a été rappelée à Washington par crainte que son siège newyorkais ne soit perdu aux élections partielles et réduise encore la mince majorité républicaine de la Chambre. Comme on l’a vu, Marco Rubio a succédé à Waltz, mais entretemps, le personnel spécialisé du conseil de sécurité nationale avait été décimé par les renvois et les mutations.

Quelques mois après la bévue de Waltz, alors que les Etats-Unis entraient une première fois en campagne aérienne contre l’Iran aux côtés d’Israël, le secrétaire à la défense Pete Hegseth la récidivait, par l’usage de cette même messagerie décryptée, envoyant des informations confifentiels à des collègues en y incluant cette fois… son épouse et son frère. Il a ensuite été aisé pour une aventurière sortie des milieux conspirationnistes numériques, Laura Loomer, de venir à la Maison Blanche pour expliquer à Trump en personne que ces couacs montraient qu’il fallait encore davantage purger le bureau exécutif, le Pentagone, le Département d’Etat et autres de toutes les têtes pensantes coupables de « ne pas adhérer à la pensée MAGA ».


C’est à la suite cette réception personnelle de Loomer par Trump, et avec le remplacement annoncé de Waltz par Marco Rubio, que le personnel du Conseil National de Sécurité, qui assurait la veille stratégique et géographique au sein même de la Maison Blanche, ainsi que les liaisons avec les différents départements fédéraux, le corps diplomatique, les forces armées, les services de renseignement, a été drastiquement réduit.

Plusieurs centaines d’agents expérimentés, notamment par le suivi des différents points chauds de la planète, ont été écartés de toute possibilité de conseiller l’exécutif. Du point de vue de l’administration Trump, cela veut dire que ces professionnels ne sont pas en mesure de contrer le fameux « instinct » qui est prêté à Trump pour juger des situations et décider des politiques à poursuivre. Il n’est pas impossible qu’en plus de vouloir se prémunir contre des avis divergents émanant de ces spécialistes, la nouvelle administration cherchait aussi à éviter ce qui était survenu en 2019.

À cette époque, c’est du Conseil National de Sécurité, et notamment d’un officier militaire qui y était assigné, Alexander Vindman, qu’avait été signalée la tentative de chantage exercée par Trump sur le nouveau président ukrainien Volodymyr Zelensky pour qu’il lui fournisse, en contrepartie de l’assistance militaire des Etats-Unis, des éléments compromettants sur les agissements en Ukraine de Hunter Biden, fils de l’ancien vice-président qui s’apprêtait à candidater contre Trump l’année suivante. L’affaire était allée jusqu’au premier impeachment de Trump par la majorité alors démocrate de la Chambre des Représentants.

Toutes les puissances qui ont eu affaire aux Etats-Unis dans le second mandat de Donald Trump ont pu ainsi constater, à divers degrés, la pauvreté de jugement des principaux responsables de l’administration en sus de celle de son plus éminent membre. Dès août 2025, le Financial Times pouvait estimer que la réduction du personnel du Conseil National de Sécurité, sur laquelle Marco Rubio ne s’est aucunement prononcée, a « largement cassé le processus traditionnel de politique étrangère de Washington ». La préférence pour les conseils d’associés en affaires de la famille Trump, sans parler du dialogue direct engagé avec des dirigeants étrangers adeptes de la flatterie tels que les Russes ou les émirs du Golfe est loin d’avoir simplifié ou ajouté en cohérence à la politique extérieure américaine. Cela a été constaté sur la plupart des dossiers.

Le choix des représentants américains à l’étranger a aussi donné lieu à des nominations controversées. Le premier mandat de Trump avait eu son lot d’ambassadeurs quelque peu problématiques. On y avait distingué Richard Grennell, nommé à Berlin, et s’étant rapidement distingué par son rôle bien plus appuyé de critique de la politique allemande plutôt que de conciliateur entre celle-ci et celle des Etats-Unis. Grennell est devenu, pendant le mandat de Joe Biden, un membre du premier cercle de Trump après l’avoir appuyé dans la contestation des résultats électoraux, et on lui prêtait, avant janvier 2025, un probable rôle politique de premier plan dans la nouvelle administration. Il a en fait été nommé émissaire itinérant, mais avec beaucoup moins d’entregent semble-t-il que celui d’un Wikoff ou d’un Kushner. C’est Grennell en particulier qui était chargé de négociations d’arrière-cour avec le régime vénézuélien, et dont l’échec devait mener à la montée des tensions avec Caracas à la fin 2025.

Mike Huckabee, ancien gouverneur de l’Arkansas où sa fille, autrefois porte-parole de Trump pendant le premier mandat, lui a succédé, s’est vu confier le poste sensible d’ambassadeur à Jérusalem. Membre éminent de la frange chrétienne fondamentaliste du parti républicain, Huckabee épouse en réalité sans grand remords l’agenda expansionniste et suprémaciste porté par le gouvernement de Benyamin Netanyahu. À ce poste, Huckabee n’est pas forcément des mieux placés pour s’impliquer plus largement dans la complexe diplomatie du Moyen-Orient. Il allait le montrer en déclarant, début 2026, que selon les précédents bibliques, Israël serait fondé de revendiquer des territoires aux dépens de tous ses voisins arabes, dépassant de loin les limites de l’ancien mandat international de Palestine agréé en 1920. Cela explique le rôle plus ample joué par Witkoff et Kushner, mais aussi, au cas par cas, par Tom Barrack, qui est nominalement le représentant à Ankara, mais qu’on a vu très impliqué sur les questions de la Syrie et du Liban…

La proximité familiale n’est pas forcément une garantie de relations améliorées ou d’un contact privilégié avec Donald Trump. Trump ayant accordé une grâce au père de son gendre, l’ancien promoteur immobilier Charles Kushner, condamné pour malversations et chantage à la sextape exercé sur ses associés, Kushner senior s’est trouvé nommé… ambassadeur à Paris. Dans ces fonctions, il s’y est rapidement illustré par sa propension aux faux pas, au point que par deux fois, convoqué au Quai d’Orsay pour y recevoir notification officielle de protestations contre les actions inamicales de son gouvernement ou contre son propre comportement, il s’est défaussé de la convocation pour y envoyer son chargé d’affaires à sa place. Malheureusement pour Paris, il parait fort difficile de se débarrasser de ce provocateur, ancien repris de justice dont la diplomatie française a eu l’incroyable légèreté d’accepter l’accréditation.


De manière générale, les nominations diplomatiques du trumpisme trainent en longueur en raison de la polarisation politique au Sénat, qui compliquent les confirmations d’envoyés sélectionnés plus pour leur soumission et leur idéologie que leurs dons financiers à la campagne électorale, puisque c’est surtout Elon Musk qui a permis à celle-ci de surnager. Pendant le premier mandat, nombre de postes n’avaient pas été pourvus et sont restés aux mains de chargés d’affaires. Cette option est plus délicate pour le second mandat du fait de la réduction volontaire des personnels du carrière du Foreign Service, réduisant d’autant la réserve de diplomates capables de prendre en charge une mission à l’étranger.

Anarchie dans le commerce international

Le sabotage en règle des relations commerciales américaines avec leurs partenaires les plus essentiels, y compris des alliés proches et fiables, a aussi procédé de cette volonté de casser les codes, de casser les relations, et d’y substituer des transactions. Ces dernières sont l’essence des relations entretenues notamment avec les pétromonarchies du Golfe, dont le Qatar, qui ne s’est même pas caché de l’énormité de son pot de vin en offrant un Boeing 747 valant 400 millions de dollars pour l’usage personnel de Trump. Les hommes d’affaires suisses l’ont aussi compris, eux qui se sont substitués aux négociateurs officiels de la Confédération pour apporter de précieux cadeaux à Trump et conclure une réécriture des relations commerciales enlisées dans les canaux officiels.

Les partenaires commerciaux des Etats-Unis ont eu à subir non seulement la remise en question de régimes d’échanges prévisibles et ordonnés, mais aussi des mouvements d’humeur au sein d’une administration où le pouvoir décisionnel a été centralisé autour de la personne de Donald Trump, même pour les aspects les plus secondaires. Cela a garanti des processus de renégociation eux-mêmes complexes, caractérisés par des rebondissements, des imprévisibilités, et une grande lenteur. Les délégations étrangères se sont retrouvées face à des interlocuteurs qui confessaient n’avoir pas le pouvoir de négocier et disaient s’en remettre à la décision finale de Trump en personne. En définitive, beaucoup de ces dialogues n’ont pas, au terme de 2025, vraiment débouché sur de nouveaux accords formalisés. Plusieurs de ceci se résumaient à des memoranda d’entente, jusqu’à ce que la Cour Suprême finisse par déclarer en février 2026 que les tarifs décrétés par Trump en avril 2025 étaient invalides, car ils relevaient d’une interprétation abusive de la loi et qu’il n’appartenait pas à l’exécutif de les décréter.

C’est d’abord le souci de communication politique intérieure, plus que de rationalisation économique, qui a dominé dans les façons de procéder de l’administration. Celle-ci s’est convaincue que les différents secteurs économiques américains ne pouvaient que partager la vision MAGA, sans prendre en compte que même dans des domaines de haute compétition, les chaines d’approvisionnement internationalisées sont des réalités incontournables. Renverser la table et jeter aux orties le régime commercial ordinaire ne pouvait que créer non seulement un climat d’affaires instable, mais pouvait aussi compromettre des relations de travail délicates, et parfois pour longtemps.

Le Canada comme le Mexique ont pu mesurer que même leurs concessions importantes dans la renégociation, pendant le premier mandat, de l’ancien Accord de Libre-échange Nord-américain, ne les protégeait pas de nouvelles exigences et accusations de pratiques commerciales inéquitables. Donald Trump a mêlé sans vergogne la question du trafic de drogue, et notamment du fentanyl, avec les relations commerciales ordinaires avec les deux pays voisins, s’en servant comme instrument de pression. La réplique ne s’est pas fait attendre : malgré des concessions de forme, c’est surtout une réaction nationaliste défavorable au commerce américain qui a été provoqué au nord et au sud.

L’Union Européenne comme l’Inde, des puissances commerciales qui pouvaient aussi prétendre au rôle d’allié stratégique, se sont trouvés particulièrement maltraités par les mesures commerciales trumpistes, sans considération des coûts politiques et stratégiques que cela pouvait entrainer pour les Etats-Unis.

La trahison de l’Ukraine et de l’Europe

Dès le début de février 2025, parce que la télévision a été conviée à le montrer, le monde entier a vu le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, venu effectuer une première rencontre de Trump à la Maison Blanche, subitement pris à partie et insulté par le vice-président JD Vance et quelques autres courtisans présents dans le Bureau Ovale, sous les yeux d’un Trump jugeant utile cette remise en place. Bien qu’ayant répondu dignement aux agressions verbales, Zelensky a été ensuite contraint de quitter les lieux, sans que quoi que ce soit ait été agréé, et surtout pas une participation ukrainienne aux discussions que Trump engageait avec Poutine. Il s’en est suivi la crainte que les Etats-Unis ne stoppent brutalement toute assistance militaire et toute communication de renseignement aux forces ukrainiennes, alors même que les Russes mettaient la pression sur plusieurs fronts.

Cette agression parfaitement inutile est d’ailleurs allée à l’encontre de la supposée volonté de négocier rapidement la paix en Ukraine que Trump avait promise à ses électeurs crédules. En premier lieu, parce qu’il a fallu plusieurs semaines avant que les canaux de discussion ne se reconstruisent, en particulier grâce à des occasions fortuites. Le pape François étant subitement décédé à Rome, aussi bien Donald Trump que Volodymyr Zelensky se sont rendus à Rome pour la messe d’obsèques. On a donc beaucoup glosé sur un entretien complètement impromptu des deux hommes pendant quelques minutes après la fin de l’office. Encore que les discussions qui ont suivi ont principalement porté sur un accord un peu prématuré sur l’exploitation future de ressources minérales ukrainiennes par les Etats-Unis, une fois que les hostilités auraient cessé. Soucieux de ne pas se faire complètement abandonner, le gouvernement ukrainien a fini par agréer un tel contrat au début de l’été.

La collusion de Trump avec le régime de Vladimir Poutine en Russie, qui aurait pu déboucher sur sa destitution pendant le premier mandat, s’est trouvée pleinement assumée. Par le truchement de Steve Witkoff, auquel s’est rajouté depuis le gendre de Trump, Jared Kushner, on a cherché à imposer à l’Ukraine combattante une capitulation sans condition devant les termes exigés par Moscou, sous prétexte de « faire la paix ».

Poussé en ce sens par Witkoff et Kushner, Trump a par ailleurs multiplié les compliments envers Poutine, l’exonérant généralement de la responsabilité de la guerre. Il ne reste, dans la capitale américaine occupée, aucun des « adultes dans la pièce » pour questionner cette orientation. Par ailleurs, Vance et Musk, avant la disgrâce de ce dernier, avaient été chargés, en un acte d’ingérence caractérisé, de semer la discorde parmi les alliés européens en remettant en cause les codes de leurs systèmes politiques et électoraux au profit des partis d’extrême droite.

Là encore, le mois de février 2025 fut instructif des orientations décidées par le nouvel ordre. Munich accueillait comme chaque année sa grande Conférence de Sécurité, réunissant ordinairement les grands responsables de la diplomatie et de la défense de la communauté transatlantique, en sus de quelques invités choisis. C’est à Munich qu’en 2007 Vladimir Poutine avait prononcé une attaque en règle de ce qu’il jugeait être l’hégémonisme occidental.

Cette année, le coup de massue fut administré par JD Vance, venu en représentant des Etats-Unis, qui stupéfia ses hôtes allemands et le reste de l’audience par un discours d’une violence et d’une arrogance sans bornes envers les alliés les plus loyaux de l’Amérique depuis huit décennies. Régurgitant une vision nationale-conservatrice du monde, Vance déclara sans ambages que les menaces sur le continent européen ne provenaient pas de la puissance agressive à l’Est, la Russie. Il fit le procès des démocraties européennes, et en particulier de l’Allemagne fédérale, coupables à ses yeux à ses yeux de se défier des partis identitaires et d’extrême droite.

L’Ambassadeur d’Allemagne Christian Heusgen, président de la conférence, en fut si bouleversé qu’il en pleura en public. Vance devait ensuite aggraver son cas en refusant un entretien avec le chancelier sortant Olaf Scholz, pour aller rencontrer Alice Weidel, la dirigeante de l’Alternative für Deutschland, dont il souhaitait publiquement la victoire aux prochaines élections dans moins de trois semaines. À cela s’ajouta le fait qu’Elon Musk avait annoncé soutenir financièrement l’AfD en faisant fi de toutes les convenances, ou même de la loi allemande sur le financement des partis politiques.

Le soutien trumpiste n’a cependant pas permis à l’AfD de conquérir une majorité, même si la formation d’extrême droite enregistra son meilleur score de toute l’histoire post 1945 en République Fédérale d’Allemagne. Pour la quatrième fois en un quart de siècle, la RFA a dû une nouvelle fois former un gouvernement de « grande coalition » alliant les chrétiens démocrates aux sociaux démocrates, mais la vigilance est restée de mise en raison des possibilités accrues que l’AfD ne s’impose dans des scrutins et parlements régionaux, y compris en dehors de son bastion traditionnel en Allemagne orientale.

N'ayant pas fait basculer l’Allemagne, la politique trumpiste n’a pas manqué de s’appuyer sur un autre relais, le gouvernement national-conservateur de Viktor Orban en Hongrie, lequel a même tenté de s’incruster dans la collusion Trump-Poutine en proposant son pays comme « pont entre l’Est et l’Ouest ». Au fil des mois, la politique de Budapest, quand elle ne contribuait pas à des difficultés décisionnelles au sein de l’Union Européenne pour octroyer des aides à l’Ukraine, s’est fait de plus en plus ouvertement anti-ukrainienne à l’instar de la rhétorique de Trump et de Vance.

Non content de transférer aux Européens le poids financier de l’aide militaire à l’Ukraine en arrêtant toute aide directe américaine, Trump a continué à présenter l’Ukraine comme responsable de la poursuite du conflit, exigeant des « compensations » pour ce qu’auraient subi les Etats-Unis.

Au début de l’été 2025, les Ukrainiens, souhaitant encore se concilier les bonnes grâces de l’occupant de la Maison Blanche, avaient accepté de signer un accord léonin qui entendait l’octroi aux Etats-Unis de revenus sur la future exploitation de minéraux critiques extraits d’Ukraine… Accord qui, sans arrêt des hostilités russes, ne pourrait véritablement entrer en force.

Se reposant sur Steve Witkoff et Jared Kushner, Trump a laissé entendre pendant tout le printemps et l’été 2025 qu’un accord avec la Russie était à portée de main, si seulement les Ukrainiens voulaient bien être raisonnables. Les Ukrainiens ont signalé à plusieurs reprises leur disposition à négocier, pour peu que la Russie fasse de même, mais le Kremlin a habilement manœuvré, notamment en circonvenant Witkoff puis Trump, les persuadant que Kyiv refusait les demandes russes.

Soucieux de montrer que son initiative allait quelque part, Trump est allé jusqu’à convier Vladimir Poutine en août 2025 sur le sol américain, à Anchorage, pour un sommet censé conclure, sans présence ukrainienne, la suspension d’hostilités. Le président russe a été trop heureux de venir sur territoire américain pour y démontrer son impunité vis-a-vis de son inculpation pour crimes contre l’humanité. Après quelques heures de discussions et une visite dans un cimetière orthodoxe de l’ancienne colonie russe, Poutine repartit sans s’engager à rien, laissant Trump bredouille. Trump repartit de son côté à Washington pour faire face à une visite des responsables européens, entourant physiquement Volodymyr Zelensky pour sa nouvelle venue dans la capitale américaine et empêcher qu’il ne soit de nouveau agressé comme il l’avait été en février.

Ce second sommet résultait du fait qu’Ukrainiens comme Européens ont été soigneusement écartés de la rencontre d’Anchorage. Trump, comme à son habitude, a décrit le rendez-vous alaskan décevant comme un succès inégalable. C’était pure vacuité de sa part, puisque jamais les forces russes n’ont suspendu leurs offensives ni avant, ni après. Poutine a compris que le degré d’attention de Trump aux affaires se limite toujours plus, et il parie sur le désintérêt progressif de son interlocuteur, sûr que ce dernier en imputera la faute à Kyiv et non pas à Moscou. Les échanges entre Trump, Zelensky et le groupe de dirigeants européens n'ont pas plus servi à dépasser des formules convenues.

Il n’y a eu, à l’automne et pendant l’hiver, aucune progression de ces négociations, Trump ayant perdu patience. L’Ukraine est restée ferme dans ses résolutions de ne pas céder à toutes les demandes russes, quelle que soit l’insistance de Trump. Ce n’est qu’en marge de cela que l’administration Trump a déclenché d’autres crises diplomatiques avec les pays européens, souvent pour des motifs et des comportements parfaitement puérils de Trump lui-même, assorties de régulières menaces de « quitter l’OTAN », une décision qui n’appartient d’ailleurs pas à Trump mais relève du Congrès qui a ratifié le Traité de l’Atlantique Nord en 1949 et l’a fidèlement renouvelé depuis.

Les tâtonnements européens

L’Europe a eu du mal à se remettre du choc de Munich. À partir de février 2025, elle a tenté, comme elle l’avait fait auparavant, de raccommoder les liens avec les dirigeants de l’administration en employant les mêmes vieilles recettes de diplomatie personnelle destinée à flatter Donald Trump. Le Secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte y a perdu beaucoup de sa réputation, en tentant humoristiquement de présenter Trump comme un « Papa sévère », tenu de rappeler à l’ordre les Européens encore chiches sur leurs dépenses de défense. La vérité impose de dire qu’Emmanuel Macron a pratiqué la même chose, sans guère plus de résultat, et le gouvernement britannique aussi, en offrant à Trump les fastes d’une visite d’Etat comprenant un séjour au Château de Windsor.

La politique de recherche d’accommodement de Donald Trump a tourné, pour les Européens, autour de deux axes : la question du renforcement des efforts européens de défense au sein de l’Alliance Atlantique à préserver, ainsi que celle d’une solution négociée face la guerre commerciale lancée par Trump. Dans chacun de ces domaines, Trump et ses soutiens se vantent d’avoir obtenu les effets recherchés de leur politique d’intimidation, même s’ils n’admettent pas un effet de plus long terme, la perte des confiances extérieures envers les Etats-Unis, ce qui correspond certainement à une érosion de la puissance d’attraction et d’influence américaine, dite « soft power ».

En effet, si les Européens ont choisi d’investir davantage dans leur défense, il est généralement entendu que ce soit aussi par une amplification des achats d’armes et d’équipements prioritairement aux Etats-Unis, par souci d’interopérabilité mais aussi pour se concilier les bonnes grâces de l’administration. Cette politique transactionnelle se relie aisément à la politique commerciale en générale, puisque la ligne de négociation de la Commission européenne, institutionnellement chargée de mener l’affaire, a consisté en la recherche d’une baisse possible des tarifs annoncés à l’origine envers les marchandises européennes. Cela voulait dire renoncer à contester la légitimité même des tarifs, ou de faire inclure les échanges de services dans les calculs, démontrant pour les Etats-Unis une position nettement moins déficitaire que ne le prétendait la posture victimaire de Trump. L’ironie principal du dossier commercial est que l’Europe a négocié sans attendre le verdict de la Cour Suprême, déclarant illégaux les tarifs décidés par Trump.

Si, ostensiblement, l’administration a pu se dire satisfaite que les Européens soient allés dans son sens général sur les deux dossiers, elle a bien entendu fait abstraction de la colère et du ressentiment que ses façons de procéder ont généré jusque chez leurs alliés les plus dévoués. Le principe « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent » s’applique ici non pas aux adversaires des Etats-Unis mais à leurs partenaires habituels… qui ne sont plus loin de considérer que ce partenariat d’antan est bon à jeter. En cela les objectifs géopolitiques trumpistes rejoignent de plus en plus ouvertement ceux poursuivis par le régime du Kremlin de Moscou et de la Cité Interdite de Pékin.

Le mirage de l’expansion territoriale

On avait déjà pris note, dans les derniers mois de la campagne présidentielle de 2024 et pendant la période de transition, que Donald Trump émettait, au grès de ses humeurs, des revendications territoriales nouvelles dans les Amériques.

Il a d’abord évoqué la « reprise » de la zone du Canal de Panama, rétrocédée en 1999 et dont le principe, agréé vingt ans plus tôt, n’a jamais été remis en question par aucun président américain depuis Jimmy Carter, pas Ronald Reagan, pas les Bush père et fils, pourtant soucieux de manifester la puissance américaine.

Suivirent plusieurs déclarations de Trump voulant faire du Canada « le 51ème Etat ». Ces discours répétés ont été extrêmement nocifs pour la relation de voisinage, et elles ont même fini par anéantir les espoirs des conservateurs canadiens de reprendre le pouvoir aux élections du printemps 2025. Le premier ministre libéral sortant Justin Trudeau a abandonné son poste à un successeur énergique, l’ancien banquier central Mark Carney, qui a ensuite victorieusement conduit la campagne électorale d’abord jugée perdue d’avance contre le « Trump canadien » Pierre Poilièvre. Depuis sa reconduction, Carney a incarné une volonté de résistance souveraine face aux tentatives d’intimidation, et sa politique activiste s’est trouvée particulièrement illustrée dans un discours très remarqué au Forum de Davos en janvier 2026 élaborant la réponse des « puissances intermédiaires » face au trumpisme.

Enfin vint la revendication, avec des accents parfois obsessionnels, de Trump sur le Groenland. Ce territoire ultramarin à autonomie interne du Danemark ne présentait a priori aucun problème géostratégique aux Etats-Unis, qui l’ont occupé pendant la Seconde Guerre Mondiale. Dans le cadre d’accords bilatéraux et du Traité de l’Atlantique Nord dès le début de la Guerre froide, les Etats-Unis ont toujours pu y stationner des forces de défense importantes. Dans les années 1950, les premières installations de la ligne d’avertissement « Distant Early Warning » pour prévenir une frappe nucléaire soviétique y ont été mis en place.

Raisonnant en homme de l’immobilier, Trump a développé une véritable fixation autour de « l’achat » du Groenland, alors que le gouvernement danois a toujours indiqué que le territoire n’était pas à vendre, ce que le gouvernement autonome groenlandais ne souhaite même pas. Furieux d’être contrarié, Trump a évoqué en janvier 2026 la possibilité que les Etats-Unis montent une expédition militaire pour se saisir du territoire par la force, débouchant sur une crise transatlantique d’une tension extraordinaire. Cela n’a fait que dessiller les Européens, et conduit le parlement de l’UE à suspendre l’application du nouveau régime commercial agréé avec les Etats-Unis quelques jours avant que la Cour Suprême ne rende ce même accord caduc.

Il n’est pas impossible que l’insistance de Trump à se saisir du Groenland ait été alimentée par la conviction que ce territoire est très riche en minéraux et terres rares inexploités sous la glace. Or, à l’été 2025, la Chine est parvenue à prendre le dessus lors de ses délicates négociations commerciales avec les Etats-Unis en décrétant une suspension de ses exportations de terres rares, en invoquant notamment la sécurité nationale car ces matériaux sont critiques pour un certain nombre d’armements américains essentiels. La Chine a ensuite monayé la baisse des tarifs réclamés sur ses marchandises en accordant, en grand seigneur, la levée de cet embarrassant embargo. Trump ne veut manifestement pas se faire prendre de court une seconde fois et certains de ses conseillers l’ont persuadé que se saisir du Groenland valait bien une brouille avec les Européens.

Ces accrocs répétés entre partenaires transatlantiques se sont déroulés sur le fond de la collusion poussée entre Trump et Vladimir Poutine, par le truchement de Steve Witkoff, tombé sous l’emprise intellectuelle et probablement financière de son interlocuteur Kirill Dimitriev, envoyé spécial de Poutine chargé de toutes les grandes affaires économiques. La logique de ceci est que Dimitriev fait miroiter à Trump comme à Witkoff et enfin à Jared Kushner la perspective d’investissements juteux sur le marché russe, une fois la guerre arrétée et les sanctions contre la Russie, forcément, levées. Au mépris de toutes les consignes et pratiques établies pendant des décennies de négociations soviéto- puis russo-américaines, Witkoff a rencontré Dimitriev en privé à de multiples reprises aussi bien en Russie qu’au Moyen Orient et sur le territoire américain, puisque l’agent russe y possède des logements.

L’extorsion à tout va

On a vu comment a procédé l’administration Trump en imposant à l’Ukraine un traité de concession des profits éventuels de ses minerais critiques, sous prétexte de « participation à la reconstruction », en cas de suspension des hostilités. Cette démarche semble sortir tout doit des « traités inégaux » que les puissances européennes imposaient à la Chine, à l’Egypte, au Maroc, aux républiques d’Amérique latine pendant le XIXème siècle. La démarche a été étendue à d’autres questions et touche de près la diplomatie américaine quelle que soit la région et quelle que soit la nature du problème.

Envers l’Amérique latine, l’arme commerciale est dégainée à tout propos. Si Trump veut que le Mexique combatte les narcotrafiquants et limite les flots de fentanyl en direction du territoire américain, il menace Mexico de rétorsions commerciales et économiques encore plus facilement qu’il ne menace d’intervenir militairement directement sur le sol mexicain.

Si Trump veut que le pouvoir judiciaire du Brésil exonère son camarade Jair Bolsonaro, poursuivi pour tentative de coup d’Etat, ce sont aussi des sanctions commerciales et financières qui sont brandies contre le gouvernement de Lula da Silva.

Si Trump veut apporter un coup de pouce à son homologue argentin Javier Milei lors d’élections délicates de mi-mandat du Congrès argentin, ce sont des facilités financières américaines qui sont conditionnées au résultat du vote des Argentins, censés voter pour les partisans de Milei s’ils veulent bénéficier d’une aide.

Enfin, le Venezuela a été l’objet d’un traitement particulier. Considéré par Rubio et le reste de l’administration comme une béquille indispensable à Cuba car devant lui fournir des hydrocarbures, c’est la principale raison, et non pas le souci du bien-être de la population, qui a poussé Trump à rechercher un « changement de régime » à Caracas. Trump a ainsi amplifié les accusations de complicité de narcotrafic contre le président chaviste vénézuélien Nicolas Maduro. Sur ce plan, quelques indications existaient en effet de cette coopération entre les chavistes et les cartels, mais principalement à des fins d’enrichissement personnel plutôt que dans le but stratégique de profiter des addictions américaines.

Après des négociations indirectes confiées comme on l’a vu à Richard Grennell, à partir de l’automne 2025, Trump a décidé d’amplifier la pression militaire. C’est peu avant le débu de nouvelles opérations dans la Mer des Caraïbes que les officiers généraux américains de toutes les armées et tous les commandements du monde ont été conviés à Quantico pour s’entendre signifier qu’ils pouvaient soit obéir aux ordres de Trump et de Hegseth, soit remettre leur démission. Quelques semaines après, l’amiral Alvin Holsey, en charge du commandement sud couvrant l’Amérique latine, a été poussé à demander sa retraite anticipée, bien qu’il n’ait servi qu’à peine un an dans ce poste.

Son successeur a ensuite commencé à ordonner des frappes aériennes et navales sans sommations tout le long de la côte vénézuélienne sur des petits navires et des vedettes soupçonnées de porter des cargaisons de drogue. Plusieurs dizaines de personnes, que les autorités américaines ne s’embarrassaient pas d’identifier, ont été tuées, et même, dans un cas, achevées sur un second passage alors qu’ils s’accrochaient aux débris flottants de leur bateau. À la fin octobre, l’administration annonça avec tapage qu’elle retirait de Méditerranée le groupe aéronaval du porte-avions USS Gerald Ford pour l’envoyer au large du Venezuela, alimentant les rumeurs d’invasion imminente. Le régime Maduro n’était du reste pas faché de chercher à rallier autour de lui une population découragée par les privations sur le thème de la résistance à l’impérialisme yankee.

2025 passa à 2026. Au Venezuela comme au Moyen Orient et en Europe, les initiatives erratiques de l’administation Trump depuis sa capitale occupée allaient encore davantage bouleverser le monde…

(Suite et fin dans le prochain épisode de « Dans la capitale occupée »)

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