Marie de Rabutin-Chantal, dame de Sévigné : Clarinte libre devenue l'Ecrivain féminin du Grand Siècle...

 La marquise de Sévigné, brillante épistolière du Grand Siècle.

Par Sofia Azzouz Ben Manson, historienne de l'Art, Jean-Philippe Carpentier, avocat au Barreau de Paris et Jean-Baptiste Collomb, ancien chargé d’enseignement des Facultés de Droit d’Aix-Marseille Université et collaborateur parlementaire.

Il est des noms qui résument, à eux seuls, une civilisation.

Celui de Madame de Sévigné appartient à cette lignée rare.

Marie de Rabutin-Chantal ne fut pas seulement une femme de lettres. Cette femme à la trajectoire absolument remarquable, que la postérité connaît sous le nom de « Madame de Sévigné », incarna l’une des formes les plus accomplies de l’esprit français ; cette alliance singulière de distinction, de liberté et de mesure par laquelle le Grand Siècle porta la langue à son point de vérité.

Madame de Sévigné est parfois réduite au charme d’une correspondance, comme si son génie relevait seulement de la grâce mondaine. C’est méconnaître sa nature profonde : le cœur n’a pas de ride écrivit-elle un jour à sa fille...Madame de Sévigné n’est pas une plume aimable, elle est une autorité ; non une autorité de doctrine ou de système, mais une autorité de regard.

Dans l’œuvre de Madame de Sévigné, il n’est rien de pesant, de démonstratif. L’intelligence n’assène pas, elle éclaire. Le style ne se montre pas, il s’impose par l’évidence. Il semble que par sa plume puissante, profonde et tourmentée, la langue française, affranchie de l’apparat, ait trouvé une respiration plus humaine sans rien perdre de sa majesté.

Ses lettres, à cet égard, ne sont pas « belles » selon les règles, elles sont mieux que cela : elles vivent. Il fut dit, au sujet de Madame de Sévigné, que sa beauté n’était pas régulière. Il en va de même de son style. Il ne procède ni de la symétrie ni de la correction scolaire, mais d’une justesse souveraine. C’est le privilège d’une femme de qualité pour qui l’esprit n’est pas un ornement, mais une manière d’être au monde.

Là où d’autres composent, elle respire ; là où d’autres construisent, elle laisse paraître.

À l’occasion du 400ème anniversaire de sa naissance en l’honneur duquel le Musée Carnavalet de Paris, au 23 rue Madame de Sévigné, organise une remarquable exposition de ses « correspondances parisiennes », exposition qui durera jusqu’au 23 août 2026 ; il importe de la reconnaître pour ce qu’elle est vraiment : l’un des visages les plus accomplis de l’émancipation culturelle au féminin.

Madame de Sévigné ne revendique rien, elle incarne. C’est là le secret de sa puissance. Elle s’impose sans bruit, par la seule autorité d’un ton juste. Dans un siècle qui pardonnait rarement aux femmes d’être pleinement intelligentes, elle donne à la sensibilité féminine non le prestige fragile de l’exception mais la force tranquille d’une magistrature du goût.

Née en 1626, très tôt orpheline, admirablement formée dans l’univers des Coulanges, elle traversa la vie sans se laisser dissoudre par le monde. Mariée, mère, veuve prématurément, elle observa la Cour, les mœurs, les ridicules et les grandeurs avec une distance sans froideur. Madame de Sévigné n’écrit pas contre le monde : elle élève le monde par l’écriture. Sous sa plume, le quotidien cesse d’être anecdotique. Il devient révélateur. Les douleurs sont dites sans ostentation, les éclats sans servilité, les faiblesses sans cruauté.

La mémoire collective oublie, bien souvent, que l’œuvre épistolaire, monumentale, de Madame de Sévigné vient d’une troisième séparation qu’elle vivra comme un troisième deuil : après avoir été séparée de ses parents et de son époux par la mort, Madame de Sévigné voit partir sa fille « à l’autre bout du monde ».

Françoise quitte Paris et la Bretagne pour la « Cour d’Aix-en-Provence » et le Château de Grignan dans la Drôme provençale. L’Histoire étant rarement avare en clins d’œil, sa fille bien aimée, Françoise, épousa François (de Castellane) Adhémar de Monteil de Grignan, Lieutenant Général du Roi en Provence, descendant de l’union datant du XVIème siècle entre M. de Castellane de Grignan et Mademoiselle Adhémar de Monteil ; dans ce pays de Provence où les femmes, aussi, règnent et transmettent à leurs enfants leurs noms, titres et armes. D’aucuns diraient « féminisme d’avant-garde », d’autres diraient « curieuses façons », les Provençaux répondent « Tradition » latine et méridionale où la femme occupe une place digne d’elle.

C’est entre Valence et Avignon que cette forteresse médiévale considérablement développée par les Adhémar de Monteil, qui s’y fixèrent définitivement au XIIIème siècle, se transforma en joyau de la Renaissance et qui connut ses plus grandes heures de gloire pendant le Grand Siècle ainsi que la ruine dont il fut sauvé in extremis au XVIIIème siècle grâce à l’œuvre de Mme de Sévigné.

En déambulant dans Grignan, un des plus beaux villages de France, on y voit sa chapelle Saint Vincent ainsi qu’une statue de Madame de Sévigné surplombant la fontaine du village dont le flux constant et calme dans un silence de cathédrale apaise les cœurs et les âmes. Ce cheminement littéraire se poursuit par les flâneries dans le Jardin de Sévigné créé en 1996 pour enfin venir méditer dans la « Grotte » de Rochecourbière toujours habitée par le souvenir des heures passées par Madame de Sévigné à écrire, encore et encore...

Entre Madame de Sévigné et sa fille Françoise, la lettre devient présence, la langue devient lien, et l’intime accède à l’universel ainsi que le dépeignit Isabelle Brocard dans son film « Madame de Sévigné » réalisé en 2022, dont l’avant-première eut lieu en Haute Provence, où l’on découvre Karine Viard incarnant Madame de Sévigné dans toute sa splendeur mais aussi dans toute sa fragilité.

Ce que nous lisons aujourd’hui n’est pas seulement un chef-d’œuvre de style, mais une leçon de civilisation : écrire, non pour paraître, mais pour discerner.

Il y a chez Madame de Sévigné une aristocratie de l’âme qui explique tout : une noblesse sans pose, une tendresse sans faiblesse, une autorité sans dureté. Et peut-être fallait-il, pour que cette voix atteignît sa pleine lumière, l’éloignement de la Provence. À Grignan, sous le ciel clair, parmi la pierre blonde et le silence mesuré, sous son soleil brûlant et son Mistral puissant, la langue semble se dépouiller encore, se simplifier, se hausser.

Comme si la France, en la lisant, avait trouvé là non seulement des lettres, mais une lumière. Car lire Madame de Sévigné aujourd’hui ne revient pas à céder à la nostalgie d’un Grand Siècle idéalisé ou fantasmé, mais à retrouver une certaine idée de la France : celle où la langue est une manière d’être, où l’esprit s’exerce sans domination, où l’intime éclaire le commun.

À travers ses lettres, c’est un art de vivre et de juger qui se transmet, discret mais souverain, attentif aux êtres plus qu’aux effets. Tout est là, dans ce mélange de tendresse et de tenue, de liberté et de retenue, qui fait la marque des véritables autorités morales.

Aussi n’est-il pas indifférent de se souvenir de ces quelques mots, apparemment anodins, où tout son génie affleure : « Mme Scarron a reçu votre embrassade ». En un instant, par ce qu’il était coutume d’appeler à la Cour de France « le bel esprit » ; Madame de Sévigné transforme un geste privé en événement de langue, donne à l’affection la dignité du style et rappelle que la civilisation commence souvent par une phrase juste qui naît, selon la méthode de Mozart, en cherchant les petites notes qui s’aiment...

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