16 octobre 2020 : Samuel Paty, des mots pour ne jamais oublier

 Samuel Paty.
 
Montaigne aimait à dire qu’il n’enseignait pas, mais racontait. Avec sa « chronique terrienne », Michel Dray, en sa qualité d’historien, raconte « son » époque, avec humour et parfois avec dérision.

Aujourd’hui : « 16 octobre 2020 : Samuel Paty, des mots pour ne jamais oublier. ».


Du 15 au 19 avril dernier, à la Maison du Barreau de Paris, le groupe de théâtre amateur du Barreau de Paris, (1) sur une mise en scène de Basil Ader a donné la pièce d’Émilie Frèche « Le Professeur » retraçant les derniers jours de Samuel Paty : acte pédagogique autant que citoyen.

Delacroix et Hugo dînaient ensemble ; au menu, Honoré Daumier et la puissance du trait. « N’oubliez jamais mon cher Maître, que la caricature est à la Liberté ce que la peinture est à l’Humanité » Ainsi parla l’auteur des Contemplations (2) Deux siècles plus tard, un jour sombre d’octobre 2020 un hussard de la République, faisait sans le savoir, son DERNIER cours. Son thème ? La puissance de la caricature dans tout ce qu’elle de tolérance et d’insolence. Un fanatique lui répondit en lui tranchant la gorge. Il pensait assassiner au nom d’Allah, mais c’est au nom de l’obscurantisme qu’il a tué.

La mort de Samuel Paty n’est pas seulement un meurtre islamiste, c’est aussi un assassinat de la pensée, un égorgement de la raison, un républicide. La pièce d’Émilie Frèche « le Professeur » (3) nous renvoie à la gueule une vérité pas toujours agréable à entendre. Samuel Paty a beau être auréolé aujourd’hui de toutes les valeurs républicaines, il n’en reste pas moins que dans la patrie de Voltaire et de Diderot, la lourde et puissante administration académique dont relevait Paty n’a jamais pris en compte les menaces à l’encontre de ce professeur. Un silence qui l’a conduit à son insoutenable décapitation. Pusillanimité coupable d’une République embourbée dans le « pas-de-vaguisme », expression ô combien hypocrite !

Six ans on passé. De plus en plus d’établissements scolaires et même de rues, portent désormais le nom de Samuel Paty. Pourtant nous savons tous, que lire un nom sur le frontispice d’un collège, d’une école, d’une médiathèque, ou sur une plaque de rue, à force de passer devant, le regard finit par s’habituer. Le livre publié par Mickaëlle Paty, la sœur de Samuel, intitulé le « Cours de Monsieur Paty » (4) comme la pièce d’Émilie Frèche, sont des outils mille fois plus pédagogiques qui ont toute leur place dans les classes. Ils racontent l’histoire d’une « dé-raison », autrement dit comment l’obscurantisme veut extraire de chaque être humain, ce qui le grandit : sa Raison. Je l’ai souvent dit, l’enseignement de l’Histoire est de plus en plus sacrifié sur l’autel des disciplines scientifiques plus « rentables ». Mais l’Histoire ne sera jamais une discipline anodine, elle forme notre Moi national, elle nous apprend les brassages successifs, elle nous rend comptables de l’héritage à laisser aux générations futures. Je vous rassure, je ne suis pas en train de virer « nationaliste » ; bien au contraire. La mort de Samuel Paty nous invite à resserrer les coudes autour de ce pays qui a donné au monde l’Encyclopédie, la loi de séparation des Églises et de l’État, la liberté d’association, l’inscription dans la Constitution de l’IVG, pour ne citer que ces temples inscrits dans le marbre de notre mémoire collective. Le Drapeau, la Nation, l’École Laïque et Obligatoire, tout cela appartient à tous les Français, quels qu’ils soient et quelle que soit leur confession. Combattre l’ignorance, voilà la priorité absolue. L’École doit rester un sanctuaire. Dans un monde d’écrans, d’applications, de réseaux sociaux où le dernier qui parle à forcément raison , pour peu que ce dernier-là fasse le « buzz ». Il faut bien peu de choses pour que la pensée se brouille ; si nous ne faisons rien, nous finirons dans un univers orwellien.

Le XXème siècle a été celui de tous les totalitarismes, de tous les irrespects des êtres humains, de tous les assassinats concentrationnaires, de toutes les larmes d’Hiroshima et de Nagasaki, de toutes les bombes au napalm, de toutes les armes chimiques et de toutes les décapitations au nom d’un Dieu à figure de Diable. Le XXIème siècle a commencé son premier quart avec les attentats du 11-Septembre et l’a fini avec le massacre du 7-Octobre. Il a été aussi celui de tous les populisme toxiques de gauche comme de droite. La mort de Samuel Paty, beaucoup l’ont exploitée sans la moindre vergogne. Quitte à choquer, sa mort s’inscrit dans le côté sombre de l’Histoire des Hommes. Au nom d’Allah on lui a coupé la tête comme voilà des siècles, au nom de l’Église catholique romaine on a tué des Juifs, des Cathares, des Protestants. L’histoire a un gros défaut, quand ça l’arrange elle a toujours la mémoire courte.

Il est primordial, vital même au sens le plus étymologique du terme, que la mort de Samuel Paty soit enseignée aux élèves, qu’elle entre au programme au même titre que les bûchers de l’Inquisition, que l’Affaire Calas ou que les camps de concentration. Sa mort ne doit jamais être un fait divers, mais au contraire, c’est un fait majeur. Comment faire transmettre cela à des ados ? Question essentielle. Une des réponses possibles : mettre l’accent sur l’héritage fondamental des Lumières européennes, ne pas occulter les grands philosophes musulmans, tels Avicenne et Ibn Khaldoun, faire redécouvrir la puissance poétique d’un Iran jadis exemplaire, évoquer Omar Khayam, Cervantes, Shakespeare, Molière ; enseigner les valeurs véhiculées par leur langue. Il y a tant à dire, tant à faire ! L’enseignement est le plus beau métier du monde.

En lui coupant la tête - cette image doit rester en chacun de nous - c’est la République qu’on a étêté. Et si à l’extrême-gauche à la manière de Tartuffe qui voulait qu’on cachât ce sein qu’il ne « fallait » pas voir, on cache le côté islamiste de ce crime ; si à l’extrême-droite, on nous parle de la faillite de l’Occident chrétien, une chose doit rester présente à notre esprit : Samuel Paty est mort au service de la République. Il appartient à la France et à ses enfants.

Paty aimait et respectait ses élèves, l’obscurantisme le lui a fait payer.

Notes

  1. On pouvait noter l’amicale participation du député de l’Essonne, Jérôme Guedj
  2. Sous la direction de Jean Massin, Œuvres complète analytique de Victor Hugo, Le Club du Livre 1967 (in volume 17)
  3. « Le Professeur » d’Émilie Frèche, Albin Michel, l’Avant-Scène, 2024
  4. Mickaëlle Paty « Le cours de Monsieur Paty » Albin Michel 2024

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