■ Homme avec des jumelles, une oeuvre d'art de l'artiste belge Veerle De Vos (https://veerledevos.be/fr/).
Le monde politique et associatif utilise abondamment la notion de « projet de société ». Il s’agit de définir les propositions pour l’avenir de l’organisation considérée. Mais le concept de projet de société ambitionne aussi de dessiner les contours d’une société future, évidemment préférable au présent selon ses concepteurs. La démagogie, voire le populisme, risquent donc d’altérer l’idéalisme apparent et revendiqué.
Est-il bien utile de définir un projet de société ? Est-ce réaliste ? Ne s’agit-il pas toujours d’un subterfuge politicien, d’une tromperie ?
La supercherie historique des projets de société
Un certain recul historique permet de comprendre l’inanité du concept de projet de société. Les communistes du début du 20e siècle proposaient pour le futur une société sans classes, c’est-à-dire une égalité presque parfaite. Quelle fut la réalisation ? Le totalitarisme le plus étouffant et le goulag soviétique où tout opposant au parti communiste était enfermé.
Le fascisme et le nazisme voulaient instaurer une société hiérarchisée avec une gouvernance autoritaire. La liberté était l’ennemi conduisant à l’inertie et l’obéissance aveugle au chef apparaissait comme une vertu. Résultat final : guerre mondiale, extermination de cinq millions de juifs (des sous-hommes selon la doxa nazie).
L’histoire du 20e siècle ne plaide donc pas pour l’élaboration d’un vaste projet définissant l’avenir souhaitable. Mais les partis politiques des sociétés démocratiques ont malgré tout poursuivi dans cette direction par électoralisme. Les sociaux-démocrates ont partout proposé, avec une constance sans faille, un interventionnisme étatique coûteux dans tous les domaines. Le résultat apparait aujourd’hui : prélèvements obligatoires écrasants et d’une complexité inouïe, endettement public massif. Le projet reste globalement la mythique société sans classes, atteinte à bas bruit, sans révolution, par la redistribution publique.
L’extrême-gauche s’est aujourd’hui perdue dans le racialisme, la dénonciation du colonialisme (il n’y a plus de colonies !), le wokisme, le genrisme, la non-binarité de l’espèce humaine. D’une manière générale l’idée de domination sociologique est omniprésente. La population issue de l’immigration étant considérée comme dominée (le terme racisme est employé), le parti politique français LFI propose une « nouvelle France », multiculturelle, anticapitaliste, antiaméricaine, et évidemment très égalitaire par le biais de la coercition étatique.
La droite nationaliste se contente du populisme, c’est-à-dire de la dénonciation d’une élite dirigeante ne songeant qu’à ses privilèges tout en prétendant agir pour le bien du peuple. La promesse consiste à remplacer cette caste dirigeante par des gouvernants vertueux, lieu commun archi-classique du bon coup de balai. Une personnalité considérée comme charismatique fait en général figure de « chef ». Elle est glorifiée jusqu’au ridicule par ses partisans. Donald Trump en est l’exemple le plus caricatural.
Le bonheur n’a rien de politique
La propagande politicienne cherche donc toujours à faire miroiter un avenir idéalisé mais évidemment hors de portée. Il s’agit d’instrumentaliser les affects, de faire rêver à un monde meilleur. Allant de déception en déception, les citoyens des démocraties commencent à penser que la démocratie elle-même est en cause. Ne faudrait-il pas tenter autre chose ? Voie sans issue, évidemment, car le problème n’est pas là.
Le problème est tout simple : il n’appartient pas au politique de promettre le bonheur. Ce n’est pas sa fonction. Or, lorsque les politiciens dessinent les contours d’une société future idéalisée afin de capter des voix aux élections, le message reçu est : nous serons plus heureux. Cette ambiguïté volontairement entretenue ne peut conduire qu’au désenchantement. Le rôle des gouvernants est plus modeste : trouver des compromis acceptables pour gérer paisiblement et consensuellement nos sociétés complexes. Il importe de dissocier ce qui relève du politique et ce qui relève de la responsabilité individuelle. L’expression « tout est politique » est une absurdité qui ne peut conduire qu’à la croissance indéfinie du pouvoir politique et, in fine, au totalitarisme.
Ramener le politique à la raison et donc à une place plus modeste, voilà le seul projet acceptable. Il suffit d’un simple programme proposant, avec pragmatisme et réalisme, des solutions aux problèmes du moment. Nous éviterons ainsi l’envahissement politique par un récit mensonger promettant insidieusement l’éden sur Terre. Notre bonheur est notre affaire, pas celle des gouvernants. Aucun projet de société ne peut nous l’apporter.

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