■ L'heureuse lauréate du prix Cazes 2026, Adèle Rosenfeld. DR.
À la brasserie Brasserie Lipp, le Prix Cazes a, mardi 14 avril, couronné Adèle Rosenfeld pour « L’Extinction des vaches de mer » second roman d’une singulière concision, ouvragé sans ostentation, où la disparition du vivant est élevée à la dignité d’une matière littéraire première. La cérémonie marquait en outre le quatre-vingt-dixième anniversaire d’un prix institué en 1935, demeuré fidèle à son ancrage germanopratin comme à son inclination pour les ouvrages qui se soutiennent d’eux-mêmes, sans béquilles d’époque.
Il y avait, comme toujours en ces lieux, ce composé subtil de mondanité policée, de fidélité presque liturgique et d’une gravité légère, convenant aux distinctions parisiennes lorsqu’elles n’abdiquent pas tout à fait leur discernement. La salle, sonore de propos croisés et de verres entrechoqués, laissait affleurer une sociabilité d’un autre âge, où le boulevard des lettres, sans ignorer son propre déclin, persiste à rejouer ses rites avec une élégance légèrement surannée, mais non point caduque. Le décor ici ne relève pas du simple apparat : il constitue la scansion même du prix, son cérémonial et, pour ainsi dire, sa mémoire incarnée.
Nommer, connaître, effacer
Le livre primé prend appui sur un fait d’histoire naturelle : en 1741, le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe une grande espèce marine bientôt désignée sous le nom de « vache de mer », avant que celle-ci ne s’évanouisse avec une célérité presque indécente. De cette donnée, l’autrice ne tire ni un prétexte ni une simple anecdote, mais une méditation serrée : il s’agit moins de narrer une extinction que de saisir cet instant fugitif où un être est nommé, circonscrit par le regard, puis voué à l’effacement.
Adèle Rosenfeld transmue ce matériau en une trame à la fois d’exploration, d’enquête et de remémoration. L’histoire n’y est jamais reléguée au rang d’ornement : elle se fait expérience de pensée, presque spéculation tacite sur les opérations de la connaissance - décrire, classer, inventorier - et sur la menace qu’elles recèlent, comme si toute nomination portait déjà en germe une forme d’atteinte.
La disparition comme expérience intime
Ce qui saisit tient à l’alliance peu commune d’une précision quasi scientifique et d’une prose d’une sensibilité retenue, proche de la méditation. L’ouvrage suggère qu’un animal peut périr deux fois : d’abord dans le réel, puis dans la langue, si nul ne se soucie d’en conserver la trace. Il y a là une réflexion sur l’oubli qui procède par insinuation, par sédimentation lente, plutôt que par proclamation.
Le roman ne se borne pas à exhumer une espèce abolie : il articule cette disparition à une interrogation plus intime, touchant à la mémoire, à l’héritage familial et à ces silences que l’on charrie sans toujours en démêler l’origine. C’est en ce point que le texte acquiert sa profondeur la plus sûre, opérant un passage du large au for intérieur sans jamais verser dans l’emphase.
Un choix salubre dans un paysage saturé
Le jury, présidé par Léa Santamaria , réunissait notamment Claude Guittard, Mohammed Aïssaoui , Mahilde Brézet , Marie Charrel, Gérard de Cortanze, Nicolas d’Estienne d’Orves, Christine Jordis et Eric Roussel.
Non point un cénacle fortuit, mais un aréopage où se conserve, avec ténacité, une mémoire des lettres et une exigence qui ne se dément pas.
Plusieurs personnalités issues du monde intellectuel, littéraire, médiatique ou universitaire français ont rendu honneur par leur présence à ce prix de renom et parmi elles : Marie de Hennezel, Stéphanie Janicot, Elisabeth Lévy, Franck Ferrand, Bruno de Cessole, Romaric Sangars, Marie Binet, Eugénie Bastié, Julien Cendres, Michel Maffesoli, Mylène Vignon, Noëlle Châtelet, Irène Frain, Yannis Ezziadi, Ivan Rioufol …
En distinguant Adèle Rosenfeld, le Prix Cazes accomplit un choix heureux, presque salubre, à rebours d’une production souvent alignée sur les recettes dominantes. Rien ici de tapageur ni d’aisément substituable : un livre au sujet inattendu, d’ambition mesurée mais d’exécution ferme.
Le jury du Prix Cazes 2026 devant la mythique brasserie Lipp. DR.
Depuis sa fondation en 1935, le Prix Cazes distingue romans, essais, biographies, mémoires ou nouvelles, et s’est souvent fait le révélateur d’écritures appelées à compter. En cette quatre-vingt-dixième édition, il rappelle qu’une récompense littéraire peut encore se prévaloir d’une utilité simple : faire surgir un texte qui mérite d’être lu avant d’être glosé.
La distinction accordée à « L’Extinction des vaches de mer » dit enfin quelque chose de l’état présent des lettres : au milieu du verbiage ambiant, une œuvre brève, précise, habitée par la perte et par le vivant, peut encore atteindre juste. Modeste victoire, sans doute, mais victoire néanmoins.
On sourira toujours des cocktails, des jurys et des liturgies de brasserie ; il n’en demeure pas moins que ces rituels, en certaines occurrences, préservent l’essentiel. Chez Lipp, la littérature ne s’est point proclamée triomphante : elle s’est tenue, simplement, défendue avec tact, goût et une obstination feutrée.
Ainsi le Prix Cazes 2026 consacre-t-il un ouvrage qui affronte la disparition sans abdiquer la beauté phrastique. Dans une saison prompte à hausser le ton, Adèle Rosenfeld propose une voix qui écoute, fouille et confère au manque une forme intelligible - presque, au sens ancien, une forme juste.

À lire
« L'Extinction des vaches de mer », 2026
Par Rosenfeld Ajouter
160 pages

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