■ L’Etranger, adaptation du roman d’Albert Camus par François Ozon, avec Benjamin Voisin dans le rôle de Meursault ©Gaumont.
L’obsession du héros de « L’écume de tes yeux » pour le personnage de Meursault a de quoi faire sursauter les lecteurs de « L’Étranger », croyant avoir bien compris l'absurdité du roman camusien. Les plus grands romans de la littérature ne connaissent pas de fin. Ils sont comme intemporels, offerts à un investissement narratif par d’autres auteurs, qui viendront exhumer les tourments d’un personnage pour mieux tenter de les expliquer. Richard Saint-Gelais évoquait ce phénomène comme « une proposition d’expansion », à travers une transfiction qui la pérennise. C’est le cas pour « L’Écume de tes yeux » de Pierre-Henri Murcia publié aux éditions Localement transcendantes qui nous propose une réécriture dense du chef-d’œuvre camusien.
Meursault au temps des réseaux sociaux
« L’Étranger » n'a cessé de fasciner critiques et lecteurs mais le tour du sujet n’a pas été fait ; et le sera-t-il un jour ? Roman existentialiste ou conte de l’absurde, on ne peut nier sa portée philosophique. Quant au personnage de Meursault, maintes fois analysé, décortiqué, mis en parallèle avec une myriade d’anti-héros, peut-on seulement remonter le fil de sa pensée ? Lui qui se prétend « comme tout le monde » n’est-il pas l’incarnation d’un mal rare, celui de la clairvoyance quant à l’absurdité de l’existence humaine ? Comme Holden Caulfield, Antoine Roquentin ou K, n’incarne-t-il pas un vent littéraire contraire ? Un contre-courant qui refuse de se laisser aliéner par une société qui ostracise ceux qui ne se soumettent pas à ses injonctions ?
« L’écume de tes yeux » poursuit les vies parallèles de « L’étranger », insistant subtilement sur la notion de contre-enquête. Une réactivation par Murcia du fait divers dépeint par Camus, déplaçant ainsi le cœur du roman vers une intrigue policière indissociable de la transfiction. Sam Roman nous apparaît, de prime abord, comme un anti-Meursault, un comédien enorgueilli par une ascension rapide qui entend jouir des privilèges qu'offre la notoriété. Peu à peu, les idées reçues autour de son personnage cèdent la place à une personnalité plus complexe. Derrière l’image archétypale d’acteur populaire se cache un homme tourmenté qui peine à trouver sa place dans le monde qui l’entoure. Tout bascule lorsque Sam est choisi pour interpréter le personnage de Meursault dans une nouvelle adaptation cinématographique. Si, jusqu’alors, le héros camusien occupait ses pensées, il se superpose peu à peu à sa personnalité au point de s’y confondre. Sam semble désormais « étranger » aux autres, y compris à sa propre mère qu’il ne prend pas la peine de visiter. Une brève allusion qui renvoie directement à l’indifférence contre-nature de Meursault et qui, comme pour son double littéraire, amorce sa dépersonnalisation. Par ailleurs, Sam nourrit une obsession pour Clara, une influenceuse qui l’attire sans la connaître. Pour prendre contact avec elle sans risquer le rejet, il créera un compte Instagram au nom de « docteur Jivago ». Une initiative qui illustre le flou au sein duquel évolue le personnage. Rien n’avance vraiment attendu que Sam dissimule à la fois sa véritable identité et son attirance naissante pour Clara. Le faux compte le retranchant dans un no man’s land digital qui l’empêche de se connecter véritablement aux autres. Cette démarche illustre cette facilité somme toute contemporaine avec laquelle se superposent les masques 2.0. Sam peut se mirer en l’espace de quelques minutes en un avatar doté de l'assurance qu’il n’a pas. Il est capable de mettre son véritable « moi » de côté pour se rapprocher de la jeune femme qu’il convoite et ce geste, loin d’être anodin, amorce sa descente aux Enfers. Cette transposition de l’errance de Meursault à la fuite digitale de Sam marque un des points forts de cette transfiction. Murcia nous invite à réfléchir sur la dépersonnalisation qu’engendre un usage malsain des différents médias sociaux et plus largement sur les affres de notre époque. De plus, le fait que Clara soit une influenceuse littéraire qui possède un certain pouvoir dans le milieu nous apparaît comme fort ironique au regard de son absence de légitimité. Le sous-texte de l’auteur est clair, renvoyant directement à l'absurdité de la société au sein de laquelle nous évoluons. L’absence de légitimité intellectuelle d’une personne qui se veut experte d’un domaine n’interroge nullement ceux qui consomment son contenu ; au contraire, attendu que la qualité d’une analyse se mesure désormais au nombre de « likes » reçus. Quand Franck, le réalisateur du film, embauche Elda, une créatrice de contenus pour adultes, pour interpréter le rôle de Maria, la satire atteint son paroxysme. Après avoir pressenti Clara sous prétexte qu’elle avait une grande communauté, le choix se porte finalement sur la seconde influenceuse du roman. Franck ne s’intéresse ni à la qualité de jeu de sa comédienne potentielle ni à la compatibilité de son casting. Pour lui, le fait qu’Elda soit davantage « suivie » que les actrices qu’il pressent, supplante le reste. De plus, sa carrière dans le contenu pornographique semble une garantie supplémentaire pour le succès du film. Ainsi, l’absurde frappe l’adaptation cinématographique de « L’étranger » et, par ricochet, le roman de Murcia. La filiation est parfaite, nous poussant à nous interroger sur les dérives de notre époque.
Un procès perdu d’avance
Le personnage de Kevin nous apparaît à la fois comme le double littéraire de Sam et comme un prolongement de Moussa, l’Arabe tué par Meursault. Devenu auteur lors d’un séjour en prison, il se considère comme un descendant de Moussa. Aussi obsédé par ce dernier que Sam l’est par Meursault, les deux personnages se révèlent finalement complémentaires. En effet, leurs destins sont liés par un fil conducteur qui semble dépasser les limites de la littérature. Nous le savons, la mort de l’Arabe a conduit Meursault à la mort puisqu’elle a révélé l’ampleur de son indifférence au monde. Celle de Kevin ne parvient pas à libérer Sam. Au contraire, elle nous apparaît comme un sacrifice inutile. Sam met à mort la partie de lui qu’il considère responsable de son mal- être et rien ne se passe. Il n’est ni soulagé ni « réparé » et perd tout espoir d’un avenir meilleur. Ici, le sacrifice est vain. Kevin meurt et rien ne se passe. Compagnon médiocre pour Clara, fils d’une mère qui oublie d’évoquer la relique qu’il vénère au point de se considérer comme descendant de Moussa, écrivain médiocre, personne ne le regrette. La mort de Kevin montre l’indifférence de notre époque pour les liens les plus nobles. L’amour devient un échange de bons procédés : En échange d’une critique élégiaque, Kevin effectue des travaux chez Clara. Si la proximité les rapproche, ils ne s’aiment pas et vivent ensemble pour ne pas être seuls. La mère de Kevin semble peu émue par le décès de son fils, son indifférence lors de l’audience joue même en faveur de Sam. Si autrefois Meursault a été condamné à cause de son indifférence au monde, aujourd’hui celle-ci est devenue monnaie courante. Aussi, les veuves éplorées se sont transformées en compagnes occasionnelles et les mères débonnaires en glaciales génitrices. Par le passé, Meursault se posait des questions quant à sa différence. Désormais, l’indifférence s’est généralisée au point de devenir la norme. Sans surprise, l’ incarcération de Sam se solde par un échec. À l’inverse de Meursault qui se révèle à lui-même, Sam sombre davantage. Pour prendre conscience de son mal, encore faudrait-il qu’il perçoive chez autrui une alternative. Or, les autres ne valent pas mieux que lui. Il s’éloigne de Clara sans s’être vraiment rapproché d’elle. Même le livre qu’il débute ne parvient pas à retenir son attention. Quant aux rares personnes qui lui rendent visite, il s’en désintéresse totalement. Le crime qui a sauvé Meursault condamne Sam à une errance perpétuelle. Une vérité nouvelle frappe alors le lecteur. Si Sam a la vie sauve, il ne s’en sort pas mieux que Meursault, au contraire. Et pour cause, la véritable quête des deux personnages est la liberté, pourtant l’un comme l’autre, ils peinent à le verbaliser. Face à l’aumônier de la prison, Meursault y parvient in extremis. Le fait que Camus soit un philosophe n’y est pas étranger ; l’œuvre étant la mise en abime de sa conception de l’existentialisme. Du côté de Sam, les choses sont plus compliquées. Écrasé par le poids de l’absurdité de l’existence, il n’a pas les armes pour se libérer. Sam est prisonnier de la solitude : « L’enfer, c’est de croire que je suis seul en enfer. Malgré mon succès et ma popularité, malgré ma gloire, je suis toujours le même. Je suis comme tout le monde. Le même que tout le monde. Toutes nos différences ne sont que des apparences. Nos divergences, ce ne sont que des prétextes ». Noyé dans la masse indifférente, Sam se dépersonnalise peu à peu. Nul passage à l’acte ou départ précipité ne pourrait le sauver. Comme K à l’issue de son procès, il se dirige vers son effacement le plus total.
L’écume de tes yeux » est un roman riche qui prolonge l’œuvre de Camus sans la réécrire. Avec une plume déliée qui n’est pas sans rappeler l’oralité présente chez Sébastien Japrisot, Pierre-Henri Murcia immerge le lecteur au sein d’un récit entêtant. Les personnages possèdent une singularité de caractère qui les distinguent d’emblée de ceux qui hantent encore les inconditionnels de Camus. Sam n’est pas un second Meursault mais plutôt un fils spirituel né d’une intolérance intemporelle à l’absurdité de la vie humaine.

« L'Écume de tes yeux »
Par Pierre-Henri Murcia, 2026
156 pages

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