■ Caton l'Ancien, né en 234 av. J.-C. et mort en 149 av. J.-C.
Par Me Jean-Philippe Carpentier - Avocat au barreau de Paris, consul honoraire du Luxembourg avec juridiction sur la Normandie et Président du Corps consulaire de Normandie.Caton l’Ancien ne se contentait pas d’une opinion stratégique, il installait dans le Sénat romain une logique, presque une obsession, répétée jusqu’à devenir une nécessité morale.
Peu importait le sujet débattu, finances, provinces, mœurs, la conclusion revenait, inlassable, comme si toute pensée politique devait finir par ce point aveugle.
Carthage, à dire vrai, ne menaçait plus immédiatement Rome. Elle avait été vaincue, surveillée, contenue.
Mais elle persistait et dans cette persistance, Caton voyait moins un danger militaire qu’un désordre historique, une guerre inachevée est une faute de cohérence. Ce qui n’est pas tranché revient toujours.
Caton est moderne et nous plonge dans grammaire politique très élaborée.
Caton n’appelait pas tant à détruire qu’à clore. Il ne supportait ni l’entre-deux, ni la paix provisoire, ni l’équilibre instable.
Pour lui, une puissance rivale, même affaiblie, demeurait une hypothèse ouverte et toute hypothèse non résolue finit par gouverner ceux qui la tolèrent.
Depuis lors, Delenda est Carthago est devenue une forme mentale, une figure de rhétorique stratégique.
Elle réapparaît chaque fois qu’un État, une institution, ou une communauté internationale se trouve face à un problème qu’elle encadre sans le résoudre, qu’elle réglemente sans l’assumer, qu’elle désigne sans oser le nommer pleinement.
L’Iran, aujourd’hui, occupe dans ce débat une place singulière. Non par analogie historique directe, ce serait une paresse intellectuelle, mais par fonction.
La poudrière du proche orient est l’exemple même d’un dossier mondial maintenu dans une tension permanente, sanctions répétées, négociations suspendues, menaces implicites, accords provisoires aussitôt fragilisés, ni ennemi déclaré, ni partenaire reconnu ; ni intégré, ni détaché.
Ce qui frappe, ce n’est pas tant la fermeté affichée que la difficulté à conclure.
Le langage diplomatique s’y répète, se raffine, s’auto-limite.
On gère l’Iran, on ne le pense plus jusqu’au bout. Et l’on feint parfois de croire que la durée, à elle seule, produira une solution.
Or l’Histoire est rarement patiente avec les équilibres indéfinis. Elle tolère la transition, mais se méfie de l’installation du provisoire.
Caton l’avait compris, l’indécision prolongée n’est pas une prudence, c’est une usure.
Louis XIV le rappelait en faisant graver sur ses canons Ultima ratio regum.
À force de différer, la puissance doute d’elle-même, et le rival, réel ou supposé, finit par structurer toute la pensée politique.
Il ne s’agit pas ici d’un appel, encore moins d’un mot d’ordre.
Notre monde n’est plus celui de la Troisième guerre punique. Le droit international, la dissuasion, la mémoire des catastrophes imposent une autre rigueur.
Mais l’enseignement demeure.
Aucune civilisation ne peut éternellement vivre avec une question centrale qu’elle refuse de résoudre symboliquement.
Carthage, chez Caton, était déjà autant une idée qu’une ville.
De même, l’Iran est aujourd’hui moins un territoire qu’un miroir, celui de nos hésitations, de nos peurs, de notre incapacité à choisir entre l’inclusion réelle, la dissuasion assumée ou la rupture claire.
À force de répéter les mêmes formules, on finit par croire qu’elles agissent encore. Mais dès qu’un mot n’ouvre plus d’horizon, il cesse d’être politique pour devenir incantatoire.
Caton répétait sa sentence pour contraindre Rome à regarder ce qu’elle fuyait.
Il savait que les problèmes que l’on maintient dans l’ombre finissent toujours par gouverner la lumière.
Et peut-être est-ce là, aujourd’hui encore, la seule leçon véritable, ce ne sont pas les puissances que l’on désigne qui menacent le plus, mais celles que l’on n’ose pas penser jusqu’au terme.
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