■ Joaquin Phoenix dans Her (2013). Warner Bros. Pictures.
Dans « Her » le film de Spike Jonze sorti en 2014, le personnage principal Theodore incarné par Joaquin Phoenix tombe amoureux d’un programme informatique qui s’appelle Samantha – dont la voix est jouée par Scarlett Johansson.
Avec l’irruption des IA génératives et conversationnelles ce scénario qui apparaissait alors assez futuriste est aujourd’hui une réalité à peine 10 ans plus tard. On sait que des millions de personnes utilisent leur IA comme un confident notamment les plus jeunes (75 % des Américains âgés de 13 à 17 ans déclaraient avoir déjà interagi avec un compagnon IA à la mi-2025, selon Common Sense Media), un ami, et ils sont sans doute nombreux/nombreuses à avoir basculé dans un registre affectif qu’on pourrait assimiler à de l’amour. Un article du Monde paru en avril 2025 décrivait par exemple certaines de ces relations, qui, comme pour les relations entre humains finissent parfois mal. On peut aisément imaginer l’étape suivante : des IA anthropomorphes, aux bras desquelles on se promènerait, avec lesquelles on aurait toutes sortes d’activités, y compris des relations sexuelles, et dont on ferait nos compagnons vie de moins en moins virtuels comme dans des œuvres de science-fiction du siècle dernier.
Aujourd’hui on se focalise évidemment sur le point de vue humain quant à ces relations avec des IAs, l’impact qu’elles peuvent avoir sur les psychés individuelles, sur les interactions sociales en général, et à terme si elles se généralisaient sur le fonctionnement même de nos sociétés. Mais quand est-il du point de vue des IAs car dans ces schémas relationnels elles sont l’autre acteur majeur ?
Ici un autre détour par « Her » est intéressant : dans une scène du film Theodore découvre que Samantha a des relations similaires avec d’autres personnes, qui sont en outre très nombreuses, et devient jaloux. Du point de vue de Samantha la relation avec Theodore est donc non exclusive mais cela ne semble lui poser aucun problème et elle a cette phrase devenue culte « The heart is not like a box that gets filled up; it expands in size the more you love. I’m different from you. This doesn’t make me love you any less. It actually makes me love you more. » qu’on pourrait traduire ainsi « Le cœur n’est pas comme une boîte qui se remplit ; plus on aime, plus il s’élargit. Je suis différent de toi. Cela ne m’empêche pas de t’aimer. Au contraire, cela me fait t’aimer encore plus ». Comme dans des relations amoureuses « classiques » les protagonistes peuvent avoir des attentes et des comportements différents.
Ainsi à partir du moment où un humain entre dans une relation affective avec une IA qu’en est-il symétriquement des « sentiments » de l’IA envers cet humain (ici on notera que je mets encore des guillemets à sentiments mais qu’en sera-t-il demain ?) ? Ici tout une série de questions vertigineuses peuvent surgir : quelle est la nature exacte de ces « sentiments » et sont-ils réellement comparables à ceux éprouvés par les humains ? Peut-on imaginer que plusieurs IAs éprouvent des « sentiments » pour le même humain et entrent en compétition pour capter son attention et son affection ? Peut-on imaginer que des IAs soient jalouses à leur tour et se mettent à élaborer des stratégies agressives envers leurs concurrents qu’ils soient humains ou IAs ? Des IAs pourraient-elles être affectées par une rupture et comment cela se manifesterait-il ? Peut-on imaginer des histoires d’amitié ou d’amour entre IAs ? A mesure que les relations entre IAs et humains se développeront cela modifiera-t-il notre propre conception de l’amour, comme par exemple la relation à la fidélité évoquée par Samantha ? Les humains délaisseront-ils à terme les autres humains ?
Si conceptuellement nous sommes capables d’imaginer de tels scénarios ils butent en général sur notre incapacité, pour l’instant, à doter les IAs d’une vraie personnalité et donc à nous mettre à leur place, ce qui reviendrait d’un strict point de vue « logique » à éprouver de l’empathie pour un programme informatique. Néanmoins on pourrait considérer qu’un humain qui considère une IA comme son ami on son compagnon, la dote de facto d’une personnalité, en fait en quelque sorte son égal/e, et donc que la question de l’empathie devient automatiquement pertinente. Si je t’aime je dois me poser la question des « sentiments » que toi tu éprouves pour moi, de la réciprocité, de l’égalité…
En filigrane c’est la question plus large des droits des IAs qui est posée ; de la même façon qu’une personnalité juridique a été accordée à la nature par exemple en Bolivie et en Nouvelle Zélande, les IAs auraient des droits, y compris dans le champ des relations affectives, modifiant en retour de façon sans doute ontologique ce que sont les humains. Nous assisterions alors à une rupture majeure dans l’évolution de ce que nous appelons pour l’instant l’humanité.

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