■ Image d'illustration, par François Guery. DR.
Un article jadis m’avait vraiment plu : l’auteur expliquait qu’après la conquête des cités grecques par les Macédoniens, la philosophie avait cédé la place à la poésie élégiaque, une poésie convenue en apparence, mais traitant avec mélancolie de l’impermanence de toutes choses : chute des feuilles en automne, fleurs fanées, cours des saisons, et en général, la nature en tant qu’elle suit des cycles de naissance et de mort.
C’est une façon de parler de soi, quand on s’est perdu dans la défaite et l’occupation de son sol par des étrangers. On se retrouve tout de même dans le spectacle de ce qui se perd sans cesse, on reste soi, un soi qui observe les chutes et les effacements.
Le très jeune Nietzsche écrivait beaucoup, et on a gardé ses dissertations, ses carnets intimes, datés du temps de son adolescence mélancolique. Il est fasciné, en bon allemand, par le spectacle de la nature, ces paysages et ces états du monde auxquels des états d’âme s’attachent. Il insiste surtout sur cette impermanence, ces cycles de la vie, qui jettent chaque être vivant dans une course à la disparition. La couleur de ses pensées intimes est mélancolique, mais plus tard, il continue, avec son principe dionysiaque, à mettre l’accent sur la perte et la mort, avec la souffrance qui va avec, sans s’en attrister. Le principe contraste avec « la belle apparence » apollinienne, la forme épanouie et parfaite que la sculpture pérennise dans le marbre. Sous l’apparence marmoréenne, la pourriture, les chairs blettes, non : mort et renaissance !
Mais en même temps qu’il glorifie ce principe dionysiaque de mort attendue, de résurrection perpétuelle, il s’attaque à l’idéalisme en général, platonicien en particulier, parce qu’il a réagi à l’impermanence en posant l’immuable, l’Idée, au-dessus d’elle, au-dessus des cycles du vivant : l’idée persiste quand les choses meurent. Cet idéalisme, dit-il, ment, invente la fiction d’un arrière monde, et naturellement c’est le christianisme qui prend sa critique de plein fouet, lui qui adore l’éternel, alors que tout passe. L’éternel comme fiction, l’impermanent comme cruelle vérité, le dionysiaque oriental contre la mystique chrétienne, c’est son système. Avoir le courage d’assumer la disparition de ce qu’on aime, des siens, de soi-même, pris dans les cycles de la nature vivante. Il s’en prend à Platon, mais pas directement : au platonisme de Schopenhauer, lui-même responsable de la conversion qui le bouleverse de Wagner, ses deux idoles célébrées dans ses Considérations inactuelles.
Mais le voici en même temps qui invente son éternel retour ! Tout revient, et je reviens ! Mille fois, une éternité de fois, et le mot « éternité » l’obsède, hors du cadre chrétien dont il veut s’arracher.
Massimo Cacciari est un étrange auteur, il a écrit sur la naissance de Jésus, donc sur Marie, et il a aussi publié un « Le jésus de Nietzsche » bien intriguant. Son hypothèse est que Jésus n’a pas proclamé l’existence et la sublimité d’un royaume des cieux, éternel quand tout passe ici-bas : il a fait l’inverse, il a divinisé le séjour des mortels sur cette terre, il a chanté et illustré la vie de l’homme serein, innocent, disant « oui » à sa vie et à lui-même. Jusque dans la souffrance indicible de la flagellation et de la croix, il a tout de même dit « oui », oui au tout de la vie mortelle, de la vie qui a ses douleurs et ses joies. Sa félicité ou sa sainteté tient à cette acceptation, qui tourne le dos à tous les pessimismes et à la détestation de la condition humaine.
Le « royaume » divin serait donc en nous, déjà là, attaché à la vita mortalis, qui dès lors a une connivence avec une certaine éternité : vivre toujours, si la vie est divine, vouloir revivre tout, jusque dans les détails.
Cacciari ne pense pas tout cela, il le lit chez Nietzsche, il s’en fait le porte parole. L’Antichrist, c’est l’anti chrétien, si être chrétien consistait à opposer le Ciel à la terre, à dénigrer la terre et la vie. On comprend le fameux Hymne à la vie de Lou, que Nietzsche met en musique et célèbre sans mesure. Une mystique dionysiaque vient contrer l’autre mystique doloriste, et les souffrances viennent rejoindre les joies dans un hymne emporté par un bonheur de vivre.
Il y a donc une équivoque dans l’idée élégiaque d’une nature impermanente, et pour cela amère et cruelle comme le serait la vie : la nature donne plutôt l’exemple, elle orchestre une grande approbation de la vie, elle nous englobe dans son cycle des naissances et des disparitions.
Ce serait un surprenant retour à « nos valeurs chrétiennes » que de sentir, d’agir, de mourir et renaître comme Dionysos, en ces temps orageux où la menace se matérialise de tous côtés autour de la vieille Europe.

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