Assumer ensemble notre destin commun

 Me Jean-Philippe Carpentier. 

Par Me Jean-Philippe Carpentier - Avocat au barreau de Paris, consul honoraire du Luxembourg avec juridiction sur la Normandie et Président du Corps consulaire de Normandie.

Je suis un ancien maire et je participais, la semaine dernière à l’assemblée générale de l’ADAMA (Association des Anciens Maires et Adjoints).

Cette assemblée fut conclue par une présentation de l’ancien député-maire de Rouen, Pierre Albertini qui présentait les attentes des Français en commentant les résultats d’une enquête de l’Institut Jean Jaurès.

Son propos maculé d’inquiétude concluait en substance que la France serait à un tournant de son histoire et risquait même de sortir de l’Histoire, faute d’un horizon restant à chercher et à incarner.

Mes réflexions de la semaine sont parties de cette base, car sortir de l’Histoire, ce n’est pas disparaître, c’est pire encore.

C’est continuer d’exister sans dessein, sans mémoire active, sans puissance d’entraînement, sans capacité à proposer au monde autre chose que le spectacle de ses divisions.

Une nation sort de l’Histoire lorsqu’elle ne sait plus pourquoi elle demeure, ce qu’elle transmet, ni vers quel horizon elle marche.

Tel fut le cas de l’Empire romain.

Je ne pense pas que l’on puisse s’y résoudre.

La France ne manque ni de talents, ni d’énergie, ni de ressources.

Mais, disait Pierre Albertini, sans pour autant proposer de solution, elle manque d’un cap et d’une incarnation.

Ce sont donc mes propres réflexions que je vous partage pour prolonger les propos de cet ancien élu.

Ce cap, c’est une parole qui rassemble, un projet commun qui ne soit pas seulement être une addition de mesures, mais une architecture de destin, une perspective nouvelle, de grande ampleur, capable de dépasser les appartenances fatiguées, les fidélités mécaniques et les oppositions devenues stériles.

Ce cap ne peut naître que d’un grand rassemblement.

Il ne s’agit pas d’un rassemblement de façade, réduit à quelques accords d’appareil ou à des calculs électoraux, mais d’un rassemblement véritable, fondé sur une idée simple et exigeante, sur laquelle je reviens si régulièrement car elle est chez moi séminale, le bien commun.

Tout doit repartir de là.

Le bien commun n’est ni un slogan, ni une abstraction pieuse.

Il est ce point d’équilibre où l’intérêt particulier accepte de se dépasser, où la liberté individuelle rencontre la responsabilité collective, où la nation cesse d’être une addition de solitudes pour redevenir une communauté de destin, où l’Homme redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, le sujet central.

Ce cap c’est une vision sur le temps long, pour réformer en profondeur en ordonnant un projet autour de quelques priorités cardinales : restaurer l’autorité de l’État sans brutalité inutile ; restaurer l’école comme lieu de transmission ; réconcilier la justice sociale avec l’effort ; réindustrialiser le pays sans renoncer à l’exigence écologique ; rendre aux territoires leur dignité ; replacer la culture, la langue, la mémoire et la souveraineté au cœur de l’action publique.

Notre époque appelle en effet une parole de réunion.

Elle ne supporte plus les caricatures.

Il faut parler à la France des villes et à celle des villages, à la jeunesse inquiète et aux anciens qui craignent de ne plus reconnaître le pays qu’ils ont servi, aux entrepreneurs qui créent, aux fonctionnaires qui tiennent, aux familles qui transmettent, aux travailleurs qui doutent, aux territoires qui se sentent oubliés.

Il faut dire à chacun que le destin national ne se reconstruira pas contre lui, mais avec lui.

C’est là que ce cap impose une rupture épistémologique : cesser de commencer par demander : « Qui combattons-nous ? » et d’abord demander : « Que voulons-nous servir ? »

Cette inversion est décisive pour sortir de l’épuisement moral où conduit la politique réduite à la dénonciation permanente en substituant à la logique du soupçon une logique de contribution.

Ce cap repose aussi sur une exigence de vérité.

Dire la vérité sur l’état du pays : sur la dette, sur l’école, sur la violence, sur la désindustrialisation, sur l’effacement culturel, sur la crise de l’autorité, sur la fragilisation des classes moyennes, sur la perte de confiance envers les institutions est important.

Mais dire aussi la vérité sur les forces françaises : une créativité intacte, une profondeur historique incomparable, une capacité d’engagement qui ne demande qu’à être respectée, une puissance territoriale, maritime, agricole, scientifique et culturelle qui demeure considérable est tout aussi fondamental.

Il faut une espérance instruite, une espérance qui ne nie pas les fractures, mais refuse d’en faire une fatalité ; une espérance qui ne promet pas le retour impossible à un âge d’or, mais propose la reconquête patiente d’un avenir maîtrisé.

Le bien commun pourrait alors devenir la colonne vertébrale d’une société renouvelée.

Ce cap, c’est, aussi, une méthode fondée sur trois vertus cardinales : écouter avant de décréter, associer avant d’imposer, évaluer avant de proclamer.

Ce cap implique aussi une morale de gouvernement : refuser les clientélismes, préférer le long terme au coup médiatique, tenir ensemble l’autorité et la proximité, la souveraineté et la coopération.

La France n’a jamais été grande lorsqu’elle s’est pensée petite.

Elle n’a jamais été fidèle à elle-même lorsqu’elle a renoncé à parler au monde. Mais elle ne peut parler au monde que si elle se parle d’abord à elle-même.

Ce projet de grand rassemblement nécessite pour reprendre les mots de Louis XIV de « laisser agir le bon sens » d’avoir une méthode, d’agir avec hauteur et audace.

Il devra parler à la raison, mais aussi à l’imaginaire. Il devra être précis dans ses engagements, mais ample dans son inspiration. Il devra réconcilier les Français avec l’idée que la politique peut encore être noble lorsqu’elle se met au service de ce qui dépasse les intérêts immédiats.

La France est peut-être à l’un de ces instants où tout peut encore basculer.

Le pire serait de croire que le destin national se décidera sans nous. Le pire serait de laisser d’autres écrire, dans l’indifférence ou la résignation, la page que nous n’aurions pas eu le courage d’ouvrir.

Il faut peut-être, au fond, renouer avec la devise simple et exigeante de l’ADAMA, « servir encore », servir cette France qui ne se réduit ni à un espace, ni à une organisation, ni à un système économique, mais qui demeure une promesse historique qui doit être acceptée, lucidement, courageusement, comme une charge à reprendre et un héritage dont il nous appartient de redevenir les dépositaires responsables.

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