« Un rayon de lumière » de Danielle Steel, ou le combat d'une mère

 Danielle Steel - Photo Copie d'écran/Time.


Le nom de Danielle Steel est, bien souvent, indissociable de la littérature sentimentale contemporaine. Pourtant, son œuvre dépasse largement les contours de la romance où de nombreux critiques ont tenté de l'enfermer. Romancière prolifique, Danielle Steel a également écrit sur des thèmes forts comme la seconde guerre mondiale mais aussi sur des problématiques actuelles telles que les inégalités sociales étasuniennes.

Nous sommes en 1998 lorsqu’elle emprunte un chemin inédit. Alors en plein deuil de son fils aîné, Nick Traina, elle décide de de se faire, une dernière fois, la voix du jeune homme. « Un rayon de lumière » est la biographie d’une étoile filante, le témoignage de l’amour inconditionnel d’une mère pour son fils. Danielle Steel, avec pudeur et élégance, nous confie son combat contre la psychose maniaco-dépressive de son garçon et plus largement de la difficulté des États-Unis à reconnaître - et à traiter - les maladies mentales.

I - « Incroyable »

Danielle Steel a trente et un ans lorsqu’elle donne naissance à Nick. Déjà maman d’une petite Beatrix, issue d’un premier lit, la jeune femme s’aperçoit très vite de la différence de son bébé. En effet, dès son premier anniversaire, Nick « formait des phrases, ce que tout le monde jugeait remarquable. » Si, à force de s’entendre qualifier d’incroyable, l’enfant a fini par croire qu’il s’appelait ainsi, de toute évidence une telle précocité n’annonce rien qui vaille. Avec le recul, nous savons aujourd’hui qu’il s’agit même de l’un des premiers signes d’un désordre mental, ici de la psychose maniaco-dépressive. Nick ne s’est pas arrêté là. À deux ans, l’enfant maîtrise couramment l’anglais et l’espagnol, exprime avec verve sa volonté de ne pas apprendre le français, langue pourtant adorée par sa mère. Cette dernière, alors séparée de Bill, son second mari et père de son fils, est sur le point de percer en tant qu’auteure. En effet, ses romances commencent à convaincre critiques et lecteurs si bien que sa renommée s’accroît rapidement.

Forte de son nouvel équilibre, elle décide d’entamer une relation avec John Traina, un ami fraîchement divorcé dont elle admire le parcours de vie. L’année suivante, le mariage est célébré en grandes pompes. C’est un déchirement pour Nicky qui craint que cette nouvelle union ne vienne lui ravir l’amour de sa mère. D’unique garçon du duo Beatrix / Danielle, il devient le troisième fils de la famille. Et pour cause, John a déjà deux fils d’une précédente union ce qui trouble fortement le petit garçon.

Perturbée par les larmes de son fils, Danielle Steel laisse partir son nouvel époux et les enfants en lune de miel. Elle ne regrettera pas sa décision puisque tous deux vivront cette parenthèse comme un moment privilégié. Le calme est de courte durée. La romancière découvre rapidement sa grossesse. Quelques mois plus tard, une petite Samantha vient agrandir la famille mais tardera 
à être acceptée par Nick. Ils finiront néanmoins par tisser un lien fort aux dix ans de la fillette si bien qu’elle deviendra celle qu’il appellera « sa sœur préférée. »

Jusqu’à son entrée au collège, Nick est considéré par son entourage comme un enfant précoce. Ses enseignants vantent une intelligence hors du commun, couplée à un grand sens de la camaraderie. À la maison, le petit garçon se montre affectueux bien qu’il éprouve le plus grand mal à se plier à des règles simples comme le port d’un costume lors d’événements familiaux. Seule sa mère perçoit sa différence, ce qui les isole du reste de la famille en construction. Après plusieurs grossesses successives, John entreprend des démarches pour l’adopter. Si Nick est heureux de devenir un Traina, il craint plus que tout le rejet de ses frères et sœurs. Aussi, implore t-il ses parents de garder le secret de son adoption. Son souci d’être semblable aux autres se révèle particulièrement révélateur de son caractère. Au fond de lui, avec sa compréhension de petit enfant, il sait qu’il n’est pas comme les autres mais il préfère donner le change. Une conscience de lui-même fort significative qui, lorsque nous connaissons la totalité de son chemin de vie, nous immerge au sein de sa souffrance. Nick sent qu’il n’est pas « normal » tout en étant dans l’incapacité de lutter contre ses démons. Les rares fois où il y parvient, les tentatives se soldent par un échec.

À douze ans, le petit garçon perd sa meilleure amie, fauchée dans sa jeunesse par un chauffard. Au deuil impossible se substitue la dépression. Or, chez les maniaco-dépressifs, la tristesse et la mélancolie s’exacerbent, plongeant le malade dans une brouillard mental semblable à un cauchemar se perpétuant après le réveil. Danielle Steel prend alors conscience de la gravité des symptômes de son fils et commence à toquer aux portes des meilleurs psychiatres de San Francisco. C’est le début d’une longue nuit pour la jeune femme qui mettra tout en œuvre pour sauver la vie de son fils.

II - Peu de hauts pour beaucoup de bas

« Je veux mourir. Je veux que tout soit terminé. Pourtant j’aime la vie, j’aime les gens, j’aime tout le monde, sauf moi »

Tels sont les mots griffonnés par Nick dans son journal intime. Nous sommes en février 1992, il n’a que treize ans et pourtant l’enfant songe déjà au suicide. ́De son vivant, Danielle Steel a toujours préservé l’intimité de son fils en refusant d’ouvrir ses carnets. Ainsi, tombera t-elle des nues quand elle découvrira l’ampleur de son mal-être juvénile. Ironiquement, la même année Nick pose déjà un diagnostic sur lui-même : « je suis tellement déprimé … peut-être suis-je maniaco-dépressif », tandis que tous les spécialistes se contentent de le qualifier de garçon brillant.

Lorsqu’elle insiste sur ses comportements problématiques, on rétorque à la romancière que l’adolescence est proche, et que tous les jeunes gens traversent tous une période difficile. Une réponse systématique qui ne fait qu’isoler Danielle Steel qui perd peu à peu foi en la médecine.

Seule à comprendre Nicky, leur relation déjà exceptionnelle devient fusionnelle. Face à l’adversité, John reste en retrait. Comme de nombreux personnages masculins qui traversent ses romans, il s’efface avant de disparaître. Nous pouvons aisément comprendre d’où vient l’inspiration de l’auteure.

À son entrée en quatrième, Nick devient ingérable. Il ne dort que deux heures par nuit tout en multipliant les actes insensés. Pour le dîner, le jeune garçon refuse systématiquement de s’habiller, se présentant à table torse nu. Il multiplie les sautes d’humeurs et son impulsivité prend un nouveau tournent. Si, jusqu’alors, il se contentait de s’impliquer avec fougue dans ses passions pour le cinéma et la musique ; désormais, il se teint les cheveux dans des couleurs improbables. Bientôt, la drogue viendra empirer les choses et dégrader considérablement son fragile équilibre.

Exclu de différents établissements scolaires, Nick est finalement envoyé dans un camp réservé aux enfants difficiles. Il en reviendra plus malheureux que jamais. Un second séjour dans une institution douteuse le plongera dans un désespoir innommable. Psychologues et psychiatres continuent de nier l’évidence. Danielle Steel, de son côté, culpabilise. Le dernier établissement étant insalubre, elle regrette de s’être séparé de Nick pour l’abandonner à un sort si cruel. À la maison, elle se consacre désormais entièrement à lui, multipliant les rendez-vous chez les spécialistes le jour et écrivant la nuit. Son propre état mental se dégrade. L’impression toujours plus intense de négliger le reste de sa famille ne la quitte pas. C’est alors qu’elle fait une rencontre décisive.

Nick a quatorze ans quand une connaissance de la famille recommande à sa mère une jeune femme spécialisée dans le traitement de l’addiction. Bien que Nick n’entre pas dans cette catégorie, Julie Campbell accepte de s’occuper de lui. Le courant passe immédiatement entre eux. Au fil du temps, la jeune femme se lit d’une amitié profonde pour cet atypique duo mère/fils, les accompagnant quotidiennement. Un « co-maternage » - pour reprendre les mots de Nick - qui durera jusqu’à la fin de sa jeune vie.

III - Entrer dans la lumière

À l’âge de seize ans, après autant d’années de montagnes russes émotionnelles, Nick est enfin diagnostiqué maniaco-dépressif. Un psychiatre de New-York a donc consenti à lui prescrire le traitement adéquat pour le plus grand soulagement de sa famille. Il faut dire qu'au fil du temps, l’état de l’adolescent s’est progressivement dégradé au point qu’il soit désormais incapable d’effectuer de simples tâches de la vie quotidienne.


Depuis plusieurs mois, Danielle Steel a même été contrainte de l’envoyer vivre chez Julie Campbell attendu que la proximité de Nick devenait de plus en plus oppressante pour les plus jeunes enfants. Bien qu'il n’ait jamais été un danger pour les autres - seulement pour lui-même -, vivre sous le même toit que ses frères et sœurs s’est révélé impossible.

Le traitement a un effet extraordinaire sur l’adolescent qui voit sa qualité de vie considérablement s’améliorer. Pendant cette période, il est de nouveau scolarisé, se sociabilise et concrétise son amour pour la musique en formant un groupe, Link 80. Apaisé, il devient le confident de sa mère alors en plein divorce et se rapproche de sa sœur Samantha. Beatrix, devenue psychiatre, l’épaule dans le réajustement de ses dosages. On peut donc aisément convenir que l’année 1996 est une année heureuse pour Nick mais aussi pour Danielle Steel qui retrouve simultanément l’amour et la tranquillité d’esprit. Le succès est très vite au rendez-vous pour le groupe et le jeune garçon connaît une ascension fulgurante. Au zénith de sa carrière, les groupies se pressent pour effleurer ses longs bras tatoués. Les salles ne désemplissent pas si bien qu’une grande tournée internationale est envisagée. Japon, Europe, les Link 80 sont en passe d’emboîter le pas aux Rolling Stones. Pour la première fois, une admiration mutuelle étreint la mère et le fils. Une étoile est née.

À dix-huit ans, Nick est déjà une icône connue pour la plupart des jeunes américains de son temps. Les démons ne tardent pas, hélas, à pointer le bout de leur nez. Désormais majeur, il n’est plus obligé de suivre son traitement, lequel devient facultatif. Quant aux hospitalisations, il faut dorénavant qu’il soit consentant pour intégrer le moindre protocole. Le statut de Beatrix ne pouvant, en aucun cas, changer la donne. Or, nous le savons, un patient atteint de psychose maniaco-dépressive ne peut savoir ce qui est bon pour lui. Nick fait donc sa première tentative de suicide suite à une phase maniaque. À l’hôpital, il intente, une seconde fois, à ses jours. Son avenir semble plus que jamais incertain.

S’il finit par reprendre son traitement, Nick restera à jamais marqué par cette sinistre période. Il décide néanmoins d’honorer ses engagements en ne renonçant pas à la tournée qui approche. Afin de protéger le jeune homme, Julie Campbell est du voyage ainsi que deux assistants en psychiatrie. Les membres du groupe ignorent tout de la maladie qui ronge leur leader ; aussi, comme au temps où Nick taisait son adoption à sa fratrie, il demande à ses accompagnants une totale discrétion. Mais, en dépit des efforts du jeune homme et du soutien de ses précieux alliés, il est contraint d’interrompre prématurément sa tournée. S’en suit une période de dépression dont il peine à émerger. Nouveau miracle : le jeune homme réussit à remonter à la surface. Fondant un nouveau groupe et écrivant des textes inédits, le jeune homme rebondit pour le plus grand bonheur de sa mère.

Alors que tout semble aller pour le mieux, il finit par mettre fin à ses jours. Nick Traina a alors dix-neuf ans et son geste intervient à un moment où personne ne s’y attend. Le choc est d’autant plus important pour Danielle Steel qui a passé près de deux décennies à vivre au rythme de son fils. Le vide qu’il laisse est abyssal et ne pourra jamais être comblé. Avec lui s’envole l’espoir d’une vie meilleure pour un garçon « incroyable ».

De là où il est, Nick a œuvré, par le biais de la fondation que sa mère lui a consacré, à la reconnaissance de la psychose maniaco-dépressive aux États-Unis. Aujourd’hui encore, 8,3 millions d’américains présentent un trouble mental similaire et ne sont toujours pas traités alors qu'environ 3,4% de la population serait éligible à un suivi régulier. Le tragique destin de Nick Traina, raconté par la plume sobre mais néanmoins touchante de celle qui l’a le plus aimé, ouvre une réflexion puissante sur la reconnaissance de la santé mentale aux États-Unis. Parmi les principales lacunes du système de santé étasunien, on retrouve, dans les années 1990 comme aujourd’hui, l’absence de médicamentation chez les mineurs, chose qui conduit de nombreux spécialistes à retarder les diagnostics.

Quant aux cliniques spécialisées, elles n’accueillent que les majeurs. Ceux-ci doivent être consentants à la prise en charge, ce qui exclut un bon nombre de pathologies. Ainsi, les malades se retrouvent souvent livrés à eux-mêmes. Si les plus chanceux peuvent compter - à l’instar de Nick - sur l’accompagnement de leurs proches, la plupart se retrouvent livrés à eux-mêmes. Cette absence de prise en charge qui perdure engendre un état de fait particulièrement inquiétant : aux USA, la majeure partie des sans-abris se compose de malades mentaux. Il nous est alors impossible de ne pas faire le parallèle avec le meurtre récent de la jeune Iryna Zarutska dans un tramway de Charlotte en Caroline du Nord à l’automne 2025. Son meurtrier, Decarlos Brown, un schizophrène de trente-cinq ans, était sans-domicile fixe depuis plusieurs années. Aussi, quand Donald Trump envisage publiquement de traiter son cas par la chaise électrique tout en multipliant les invectives, on peut se demander qui est le véritable « monstre » de l’histoire. Le malade qui a finit par commettre l’irréparable ou le chef d’état qui, depuis deux mandats, ne voit aucun mal à abandonner ses citoyens les plus fragiles ?

Une chose est sûre, l’histoire de Nick Traina et de sa mère est une leçon de vie pour chacun de nous.

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