Un dollar, une voix

 Elon Musk. Photo: Bret Hartman / TED.

Il y a quelques jours on apprenait que SpaceX, qui prépare son introduction en bourse et a donc dévoilé certains documents auprès de la SEC, avait prévu des clauses qui permettraient à Elon Musk de toucher quelques centaines de milliards de dollars en cas d’atteinte de certains objectifs. Parmi ceux-ci l’installation sur Mars d’une colonie de plus d’un million de personnes…

On ne s’arrêtera pas ici sur l’aspect quelque peu surréaliste de cette clause mais sur ce qu’elle nous dit de « l’ethos » de l’oligarchie de la Silicon Valley.

Musk est déjà la personne la plus riche du monde – au moment où j’écris ces lignes Forbes lui attribue une fortune de plus de 790 milliards de dollars, somme qui n’a déjà aucun sens – et quelques dizaines ou centaines de milliards de plus ne changeront strictement rien à son existence ou à celle de ses nombreux enfants ni aux enfants de ces derniers. En revanche on peut penser que cela flatte son ego d’être tout en haut de cette liste « prestigieuse » dans une espèce de concours viriliste, la première femme n’apparaissant qu’en 13ème position du classement de Forbes.

Mais au-delà de cette dimension assez évidente de mégalomanie il nous semble que deux autres problématiques sont cruciales dans cette folle course à la richesse : celle de l’élection, au sens de la prédestination, et celle de l’inégalité entre humains.

Ici il faut rappeler que les Pères Pèlerins du Mayflower, considérés comme les fondateurs des Etats-Unis en 1620, étaient des protestants dissidents, d’obédience calviniste. Cette « origine » de l’Amérique marque depuis plus de 400 ans la société américaine et a notamment inspiré à Max Weber son célèbre ouvrage « L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme ».

Pour le calvinisme, le rapport à l'argent est une donnée fondamentale de l’existence et la réussite matérielle un réel objectif.

Selon Jean Calvin, Dieu a déjà choisi ceux qui seront sauvés (les « élus ») et ceux qui seront damnés. Puisque personne ne peut connaître avec certitude son sort, la réussite professionnelle est devenue, au fil du temps, un indice de la faveur divine. Si vos affaires prospèrent, c'est potentiellement parce que Dieu bénit votre travail. Si vous êtes riche, très riche, c’est que vous êtes prédestiné.

Dans ce cadre, contrairement à la vision médiévale où le travail était une pénitence, le travail est une nécessité et chaque individu a une « vocation » terrestre. Travailler dur n'est pas seulement un moyen de subsistance, c'est une manière de glorifier Dieu. Gagner plus, toujours plus, est valorisé, et l’argent gagné doit être réinvesti, pour éviter qu’il ne soit consacré à des plaisirs ou des activités futiles.

Même s’ils ne sont pas protestants ou simplement croyants on peut penser que cette dimension d’élection imprègne la mentalité et les comportements de ceux qu’on appellera pour simplifier les « tech bros », d’où la volonté du toujours plus, et la frénésie d’investissements et de nouveaux projets qu’ils lancent. D’ailleurs pour revenir à Musk quand il prétend « sauver » le genre humain en allant coloniser Mars il y a bien cet enjeu de vocation, de mission quasiment mystique.

L’autre dimension qui nous semble pertinente pour analyser cette surenchère en matière de richesse est celle de l’inégalité ou de l’anti-démocratie. Les « tech bros », en tout cas une partie d’entre eux, comme Peter Thiel ou Musk, ne croient pas à la démocratie. Pour eux il s’agit d’un système obsolète, inefficace, et qui ne permet pas à la technologie de donner sa pleine mesure dans une vision où elle permettra de résoudre tous les problèmes de l’humanité, y compris ceux liés à la maladie ou à la mort. Dans ce paradigme l’Etat-nation doit être remplacé par une structure qui ressemble à une entreprise et doit être dirigée par un CEO. Ceux qui sont au sommet de la pyramide sont les meilleurs et des principes comme un homme/une voix sont considérés comme archaïques. L’inégalité entre personnes est assumée et reboucle avec la notion d’élection. Si je suis au sommet c’est parce que je le vaux bien.

Dans ce contexte quel est le moyen le plus simple pour déterminer les plus aptes à diriger ? Il faut un moyen qui ne puisse pas souffrir de contestation, et qui soit donc mesurable. La réponse est alors très simple : l’argent. Et ainsi plus j’ai d’argent plus je suis apte à décider, à conduire le monde. Dans une forme d’équivalence « disruptive » pour la conduite des affaires publiques, mais totalement habituelle avec le fonctionnement du monde des entreprises, on substitue au principe un homme/une voix, celui d’un dollar/une voix, et ainsi plus j’ai de dollars plus j’ai de voix, plus je suis « légitime » pour diriger.

La course à la richesse devient alors, non plus de façon secondaire ou adjacente, une course au pouvoir, c’est-à-dire à celui qui in fine, est l’égal d’un roi ou d’un empereur. Ici, entendons-nous bien, il ne s’agit pas de convaincre la « plèbe » du bien fondé de l’approche, puisqu’on tient le citoyen lambda pour quantité négligeable, mais de définir et d’affirmer son rang auprès de ses pairs, les milliardaires qui adhèrent à la même foi, aux mêmes « valeurs ». Accumuler les milliards c’est tenir sa place dans cette société nouvelle, et s’assurer de sa prééminence. Pour cela il faut donc continuer à faire grandir ses business, à profiter de toutes les opportunités, même les plus improbables, imaginer des schémas de rémunération de plus en plus délirants, et la notion de limite n’a plus aucun sens.

C’est à l’aune de cette idéologie qu’il faut comprendre les clauses irréelles, comme celles de SpaceX, qui sont désormais votées par les conseils d’administration et acceptées par les actionnaires.

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