■ Michel Dray.
Montaigne aimait à dire qu’il n’enseignait pas, mais racontait. Avec sa « chronique terrienne », Michel Dray, en sa qualité d’historien, raconte « son » époque, avec humour et parfois avec dérision.
Aujourd’hui : « La Silicon Valley et la tentation "neuro-totalitaire" ».
L’esprit critique, ce magnifique poil à gratter de la pensée ! Que n’est-il aussi fort en ces temps numériques ! On « scrolle », on « surfe » sans chercher à séparer le vrai du faux. Aujourd’hui il faut savoir, pas forcément comprendre.
Relisez le Don Juan de Molière, particulièrement l’apostrophe de Sganarelle faite à Don Juan : « Avec mon petit sens et mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous vos livres (…) le monde n’est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. » (Acte III, scène 1). Me vient alors le souvenir de Monsieur Feuillard, mon professeur de philo : « Vous retiendrez peu de choses de tout ce que le programme m’oblige à vous apprendre, nous disait-il, mais si je réussi à vous faire comprendre l’importance de l’esprit critique, alors j’aurais accompli ma mission. »
Le Numérique, est un âge tout aussi fondamental que fut l’Âge du Bronze, car, comme tous les grands âges, il modifie la façon dont nous nous confrontons avec notre Moi. Il suffit d’observer la jeune génération rivée à son écran comme la moule à son rocher. Pour peu qu’un téléchargement rame, le consommateur cybernétique trépigne d’impatience. Le Numérique c’est l’éloge de la vitesse, le blâme de la lenteur.
L’algorithme dans tous ses états
Difficile de ne pas échapper à l’emprise des réseaux sociaux. Le monde cybernétique est un univers alvéolaire composé de quelques réseaux sociaux — pas si nombreux que cela finalement — qui attirent vers eux une multitude de chaînes YouTube, des centaines de milliers « d’influenceurs », des millions de « folowers » et un débouché juteux pour les publicitaires. À l’inverse du « village global » tant vanté par le sociologue Marshall McLuhan, le web crée de l’identitaire. Nous surveillant jusqu’à l’intime, des centaines de millions d’algorithmes construisent, tissent, prévoient et analysent chacun de nos comportements. Les algorithmes aspirent à l’invisibilité totale. On peut les sentir à l’œuvre mais sans jamais les voir. Ils font office de boîte noire dont les rouages industriels sont particulièrement bien gardés.
Ne pas appréhender l’apprentissage du Numérique sans mesurer, dès le lycée, l’importance de l’esprit critique, c’est ouvrir la porte à toutes les dérives idéologiques. Pour les géants de la Silicon Valley, nous ne sommes que sujets d’études. Notre cerveau est visité par effraction non pas dans le but de modifier ce que j’appelle notre métabolisme anthropologique. Ce n’est pas par hasard si l’une des plus importantes sociétés spécialisées dans l’IA s’appelle « Anthropic ». En annonçant clairement leurs intentions, les dirigeants de ladite société ont déclaré : « Ce que nous recherchons au-delà de l’argent, c’est la domination » (1)
Le Numérique facteur d’inégalités ?
Assurément la réponse est non. Les inégalités ne sont pas dues à l’outil qui produit de la connaissance mais aux conditions d’accession à la connaissance. Dans les années 1960, la présence d’un téléviseur prouvait l’aisance matérielle et au confort intellectuel qui en découlait. Les programmes de ces années-là (2) se construisaient sur un mode volontairement élitiste. Aussi un adolescent de 15/16 ans pouvait-il plus facilement parler de Balzac parce que ses parents lui avaient permis de regarder « Un Curé de Campagne » et le « cours introductif » de Jean-Louis Bory qu’un même ado dont les parents n’avaient pas l’argent pour se payer cet outil de la connaissance qu’était alors le téléviseur. On peut pousser l’analyse en étudiant la corrélation entre passer peu de temps sur un écran — et donc sur les réseaux sociaux — et la catégorie socio-professionnelle, autrement dit CSP moins moins = plus de temps passé devant un écran.
Alors, interdire les réseaux sociaux pour les jeunes enfants ? Pure démagogie ! Monsieur Feuillard avait la hantise de nous voir quitter le lycée sans que nous eussions ne fût-ce qu’un gramme d’esprit critique. Il serait bien déçu aujourd’hui. Apprendre aux enfants dès le lycée le fonctionnement du numérique, voilà bien une action d’envergure et de longue haleine, qui, plus elle tardera à se mettre en place, plus elle assujettira notre jeunesse à des société comme « Anthropic »
Pour reprendre l’exemple du téléviseur, j’ai remarqué que, avec la couleur, les émissions perdaient leur caractère académique. Même l’humour en couleur n’a plus la même saveur que l’humour en noir et blanc, rarement au premier degré ni vulgarité. L’apparition de la publicité (1968 en France) fait du téléspectateur bien confortablement installé dans son fauteuil un consommateur prêt à se ruer sur le premier super-marché venu. On retrouve exactement le même schéma avec le numérique. Les algorithmes sont calculés pour orienter l’utilisateur d’écran vers un consumérisme adapté à son caractère, à ses désirs. Les ados issus de milieux défavorisés sont les cibles privilégiées de la Silicon Valley, en lien avec les grands groupes industriels, et s’ils connaissent des problèmes scolaires, alors la cible devient inespérée (3).
La Silicon Valley a compris tout le danger de voir se développer une école mettant en avant l’esprit critique, véritable antidote neuro-totalitarisme.
Conclusions
Toute une idéologie d’extrême-droite n’a que George Orwell à la bouche pour démontrer que sa meilleure ennemie, l’extrême-gauche est d’inspiration orwellienne. Ramenons les choses à leur juste mesure : populisme de gauche et populisme de droite, c’est un peu bonnet blanc et blanc bonnet. Orwell n’a jamais été d’extrême-droite pas plus qu’il n’a soutenu l’extrême-gauche. La philosophie d’Orwell me ramène à Montesquieu et ses « Lettres Persanes » qui décrivent subtilement les travers de notre propre société occidentale.
Le numérique va sans doute permettre de formidables avancées technologiques dont nous n’avons pas idée. L’Intelligence Artificielle n’est pas une catastrophe en soi, mais une chance comme en son temps l’invention de l’imprimerie a été un moteur de développement malgré la lutte de l’Église (comme toutes les religions d’ailleurs) pour l’empêcher.
Je ne suis pas un égalitariste, mais je milite pour l’égalité. Je ne suis pas conservateur mais je crois aux principes, à la valeur de l’effort pas à sa démission. Le numérique nous interpelle dans ce que nous avons de plus important : l’éducation de nos enfants et son mur porteur l’esprit critique.
Doutez, réfléchissez, analysez, argumentez, acceptez vos erreurs ; il en restera toujours quelque chose.
Conférence de presse tenue par les dirigeants d’Anthropic au Pentagone janvier 2026.
Les archives de l’Institut National de l’Audiovisuel sont une mine d’or !
Bien entendu il n’y a pas que les jeunes défavorisés qui sont rivés à leur écran. La cible néanmoins reste identique, l’algorithme gérant les désirs en fonction des classes sociales. Il n’empêche. Les publicitaires s’accordent pour penser que les ados en difficultés sont plus réceptif au rêve, à l’argent.
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