Fin de vie : Memento mori

 Les textes législatifs relatifs à la fin de vie sont actuellement traités au Sénat avant leur examen en séance publique le 28 janvier prochain.


Les textes législatifs relatifs à la fin de vie sont actuellement traités au Sénat avant leur examen en séance publique le 28 janvier prochain. Scindée en deux parties distinguant les soins palliatifs de la question controversée de l’aide à mourir, cette proposition n’en demeure pas moins éthiquement discutable.


Derrière les euphémismes et autres jeux de langage se cachent un risque majeur pour notre société. Légaliser l’euthanasie revient à retirer à la mort son caractère sacré, à profaner le miracle de la vie et à priver la population de tout repère moral. Provoquer la mort d’un patient n’illustre pas les progrès de la médecine, mais bien son incapacité à prendre en charge tout un chacun dans le respect de la dignité humaine. Il s’agit d’une régression totale qui bafoue à la fois le serment d’Hippocrate mais également toute forme d’espérance. Cette déchéance de l’humanité où l’on ne respecte ni la foi des serments ni la vie s’apparente à un nouvel âge de fer. Est-ce vraiment un pareil monde que nous voulons léguer à nos enfants ?

L’homme est le seul être vivant qui espère vivre bien et pour longtemps. Aussi, quand la question de l’euthanasie se pose, ne doit-il pas perdre de vue le « memento mori », soit se souvenir que lui aussi va mourir. Par vanité, il entend usurper la volonté de Dieu, se substituer à sa parole et mimer sa toute-puissance ; se privant ainsi de l’espoir d’éternité qui habite depuis toujours ceux qui sont au crépuscule de leur vie terrestre. N’oublions pas la célèbre formule de Dante aux portes de l’Enfer : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute forme d’espérance. »

La Commission des lois elle-même alerte sur les risques « d’une profonde rupture de notre société quant à notre rapport à la mort » favorisant même « une incitation à la mort. » Le détournement du Rivotril durant la pandémie de Covid-19 pour anticiper la mort de personnes âgées (300 plaintes à ce jour) ainsi que les affaires de falsifications de fiches LATA-TAP montrent d’ores et déjà les dérives d’une aide à mourir trop pressante. Gardons toujours à l’esprit que les lois d’aujourd’hui nous concerneront demain et que les moments les plus sombres de notre humanité sont tous nés d’une volonté de décider quelle vie prévaut sur l’autre.

I - « Primum non nocere »

Cicéron a dit : « Pour le malade, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. » Cet adage, reprenant celui de Théocrite lui-même inspiré du Nouveau Testament, nous rappelle que vivre et espérer sont indissociables. D’une autre manière, André Malraux disait qu’un monde sans espoir est irrespirable. Et pour cause, c’est l’espoir qui nous fait vivre et si celui-ci venait à nous manquer, le désespoir prendrait possession de nos êtres et le suicide, assisté ou non, deviendrait, pour beaucoup, la seule solution.

Depuis que le monde est monde, combien de condamnés ont imploré Dieu pour que survienne la grâce ? Combien de mourants ont espéré vaincre le sort ? Et combien ont vu leurs prières s’exaucer, leurs diagnostics s’infirmer, leurs jours autrefois comptés se réinventer.

Lorsque l’homme, au bord de la tombe, manifeste son envie de mourir, c’est bien souvent avec la souffrance, physique et morale, qu’il veut en finir. Cette souffrance, la France a œuvré depuis le mandat de Jacques Chirac pour la discipliner. Refuser l’acharnement thérapeutique tout en endiguant la douleur, former davantage aux soins palliatifs, respecter la parole du malade, les avancées en la matière sont incontestables. Nous le savons, le mieux est l’ennemi du bien et les falsifications des fiches LATA-TAP ont mis en lumière les limites de la loi Claeys-Leonetti. Le bon sens voudrait donc qu’au lieu de chercher des moyens de faciliter aux patients l’accès à la mort, nous nous concentrions sur ceux garantissant l’amélioration de la fin de vie.

Développer l’accompagnement des malades dans le cadre des soins palliatifs apparait donc comme une demande somme toute légitime méritant largement d’être honorée. Et pour cause, à l’heure de l’avènement de l’intelligence artificielle, l’intelligence émotionnelle semble encore faire défaut en matière de santé. De nos jours, les patients en fin de vie qui ne sont pas atteints de cancer peinent encore à être pris en charge convenablement. Souvent abandonnés dans des protocoles qui ne sont pas adaptés, ceux-ci sont contraints de finir leurs jours dans une souffrance morale et/ou physique d’envergure. Quand un patient en fin de vie est obligé d’avoir recours à l’hospitalisation à domicile (HAD), c’est à un infirmier via deux passages quotidiens n’excédant que rarement le quart d’heure qu’il se voit confié. Or, en confiant de pareilles responsabilités à des praticiens qui n’en ont pas les compétences légitimes, la souffrance est inévitable aussi bien du côté des familles que du côté du malade. Que ressent un mourant encore lucide quand il voit ses proches démunis face à sa détresse ? Peut-on décemment faire le deuil d’un être aimé quand les derniers souvenirs que l’on en a se confondent avec la perception de notre propre impuissance ? Qu’éprouve un père qui voit ses fils se relayer pour que leur mère ne soit pas seule quand le court terme deviendra immédiat ? Un mari qui être changé à la manière d’un nourrisson par son épouse car l’IDE ne répond pas au téléphone n’a-t-il pas envie que la dame à la Fau termine son boulot ?

La création de « maisons d’accompagnement » pour prendre en charge des patients atteints de maladies incurables se révèle donc d’utilité publique. À condition évidemment que les moyens humains soient suffisants autrement dit que les soins soient confiés à des professionnels qualifiés. Le projet de loi mentionnant la possibilité de voir ses structures gérées par des bénévoles, des aides-soignants ou des IDE pour pallier au manque de médecins s’éloigne donc des fondements même du serment d’Hippocrate. Ce dernier, se fondant sur la base du « primum non nocere »( d’abord ne pas nuire) ne peut être décemment respecté si les sachants n’en sont pas et qu’ils sont décisionnaires. Il me semble évident que personne n’a envie de se voir évincé de structures médicales classiques pour rejoindre des centres de « sous-soins » (sic) où seraient confinés les mourants en attendant qu’ils passent de vie à trépas. Qu’un infirmier à la formation rudimentaire et dont les tâches se résument souvent à de l’entretien soit responsable de pareilles maisons m’apparaît comme donc comme une honte absolue. Même les animaux en phase terminale sont sédatés par des vétérinaires et non pas par les soigneurs qui nettoient leurs cages. Toutefois, au regard de la place qu’on tend à donner aux infirmiers dans le processus de l’aide à mourir, ceci n’est pas le plus grave. Nous y reviendrons.

Généraliser la création de soins palliatifs à l’ensemble du territoire national est primordial, d’autant plus quand on songe que certaines régions rurales sont considérées comme des déserts médicaux. Toutefois, il est essentiel de mesurer son enthousiasme et de se rappeler que les soins palliatifs sont au cœur des préoccupations gouvernementales depuis 25 ans. Peut-être s’agit-il d’une redondance ou d’un écran de fumée, l’avenir nous le dira. Tâchons cependant de ne pas perdre de vue le paradoxe émanant des deux textes aujourd’hui séparés sur ordre de François Bayrou. L’un s’avérant profondément respectueux de la vie humaine tandis que l’autre ne faisant que la dénigrer, nous pouvons largement émettre des doutes quant au bien fondé du projet.

II – Pour qui sonne le glas

L’utilisation abusive de l’euphémisme pour rendre admissible une information par la population afin d’obtenir son approbation n’est pas nouvelle. Ce travestissement de la rhétorique a fait les beaux jours de nombreuses propagandes, notamment celle du IIIe Reich où la déportation se voyait désignée par un simple « transfert de population. » Cela a contribué à la banalisation de la haine du Juif et à l’acceptation progressive de restrictions antisémites. Aussi, désigner l’euthanasie par « aide à mourir » ou encore « suicide assisté » s’inscrit dans une volonté claire d’amoindrir les effets d’une proposition discutable pour la rendre acceptable. Il est donc essentiel de bien nommer les choses car comme le disait Orwell dans 1984 « il n’y a pas de mot qui soit idéologiquement neutre ».

Le Sénat traite donc actuellement de la question de l’euthanasie qui autoriserait un praticien à administrer une solution létale à un malade qui en ferait la demande. Au cas où son discernement serait altéré, les directives d’une fiche LATA-TAP, effective depuis la loi Claeys-Leonetti, faisant foi. Celle-ci pouvant être rédigée par les ayant-droits du malade ou, à défaut, un consensus de soignants (médecin et aides-soignants). Pour valider ce protocole, un examen par un professionnel de santé extérieur à la structure hospitalière est requis. Or, depuis 2016, maintes fiches LATA-TAP ne mentionnant aucun contre-examen se sont succédé au sein des plaintes contre l’Ordre des Médecins. Pour couvrir des erreurs médicales, des professionnels de santé n’ont pas hésité à falsifier le document, initiant abusivement abandon de soins et interdiction de réanimer. La discrimination sur l’âge, la religion ou l’ethnie des patients étant monnaie courante, donner le droit de vie et de mort à des soignants ouvre la porte à des dérives innommables. Il faut de plus préciser que les soignants en question peuvent se révéler être des infirmiers parfois non titulaires du baccalauréat et donc les connaissances médicinales sont quasi nulles.

La question de l’euthanasie promet de susciter de vifs débats au Sénat où le groupe LR ne cache pas ses réserves somme toute légitimes. À l’inverse de l’Assemblée nationale qui y était majoritairement favorable, les sénateurs travaillent déjà sur sa réécriture. Ne nous réjouissons pas trop vite. La dernière fois qu’un travail d’ajustement d’envergure avait été initié sur un texte législatif relatif à la santé, cela avait abouti à l’inscription de l’IVG au sein de la Constitution.

Les prochains jours seront décisifs pour l’avenir de notre société. Si cette loi est adoptée, la vie humaine sera dévaluée si bien que l’euthanasie deviendra une réponse thérapeutique comme une autre. Dans une France qui ne craint pas d’autoriser par décret l’administration de Rivotril à des vieillards pour soulager les urgences, légaliser l’euthanasie équivaut à ouvrir la boîte de Pandore. Nous ne pouvons décemment pas accepter l’inacceptable au motif d’un humanisme qui n'en est pas un comme on ne peut endiguer la souffrance en en créant de nouvelles. Priver la France de l’espérance ne la transformera pas en un nouvel éden dépourvu de deuil et de douleur mais emmènera l’Enfer sur Terre.

Pour paraphraser Benoît XVI, « les camps d’extermination nazis (…) peuvent être considérés comme des symboles extrêmes du mal, de l’enfer qui s’ouvre sur la terre quand l’homme oublie Dieu et cherche à se substituer à lui, en lui usurpant le droit de décider ce qui est bien ou mal, de donner la vie et la mort. » Puissent nos sénateurs se souvenir qu’eux aussi sont mortels …

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