Ne tirez pas sur le messager

 Le Chef d'État-major des Armées, Fabrice Mandon, au Congrès des maires.

Il y a quelques jours le Chef d’Etat Major des Armées (le CEMA), le général Fabrice Mandon a prononcé un discours devant les maires au Congrès de l’Association des Maires de France qui se tenait à Paris en s’exprimant sur la situation internationale et les risques de conflit notamment avec la Russie. Il a prononcé cette phrase lors de son intervention : « Nous avons tout pour dissuader Moscou. Ce qu’il nous manque, c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal pour défendre la Nation. (…) Il faut accepter de perdre nos enfants, de souffrir économiquement. Si nous ne sommes pas prêts à cela, alors nous sommes en risque. Il faut en parler dans vos communes ».

Immédiatement la polémique a enflé autour de la phrase « il faut accepter de perdre nos enfants ». Les uns se sont étonnés qu’un CEMA puisse parler ainsi alors qu’il n’a pas une fonction politique, les autres – en général le soutiens plus ou moins affichés de la Russie poutinienne dont on ne peut pas attendre grand-chose de toute façon – se sont élevés contre ce « va-t’en guerre », et enfin les derniers se sont affolés à une telle idée. Le Président de la République a même été obligé quelques jours plus tard de commenter les propos de Fabrice Mandon et de clarifier sa position sur ce sujet.

Pour notre part on s’étonnera surtout de cette étrange polémique. Le général Mandon n’a fait qu’énoncer des faits : la Russie a provoqué une guerre de haute intensité, euphémisme pour dire une guerre sanglante avec des centaines de milliers de morts, sur le sol européen et elle ne fait pas mystère de ses intentions belliqueuses vis-à-vis de pays qui sont membres de l’OTAN et/ou de l’Union Européenne.

La France est liée par des traités à ces pays (art 5 du traité de l’OTAN, article 42 § 7 du traité sur l'Union européenne (TUE) ce qui entraînera une implication quasi automatique de notre pays en cas de guerre y compris avec l’envoi de troupes et donc potentiellement des morts. La chaîne de causalité est simple, voire basique.

Ici on ne parle pas de chars russes qui arriveraient à la frontière avec l’Allemagne obligeant à mobiliser une partie de la population notamment notre jeunesse mais de militaires, c’est-à-dire de professionnels dont c’est le métier, projetés sur le théâtre roumain, letton ou encore polonais en cas d’agression de la Russie. Ici il faut rappeler qu’un bilan du ministère des Armées cité par la presse indiquait que 125 militaires français sont morts en opérations extérieures entre 2009 et 2019, et que ce chiffre a encore augmenté ces dernières années. La mort de nos concitoyens militaires n’est donc pas, hélas, une nouveauté et c’est même une composante des risques liés à leur engagement.

On peut surtout voir dans la réaction au discours du CEMA un mélange de difficulté à mesurer les risques que la Russie poutinienne fait courir à l’ensemble du continent et la peur, normale, de la guerre et de ses conséquences. Et d’ailleurs c’est bien sur cette forme de naïveté mais aussi de peur que Vladimir Poutine compte, car si demain il lance une attaque contre un pays ami il espère à la fois tirer parti de notre impréparation et de notre réticence à accepter des morts. Depuis le début de la guerre en Ukraine il agite d’ailleurs sans cesse différentes menaces envers les pays européens, y compris à travers la notion de cobelligérance, pour retarder le soutien à Kiev de la part des européens.

Si dans une société dictatoriale le tyran peut envoyer au cimetière des centaines de milliers d’individus sans aucun débat, la grandeur des sociétés démocratiques est d’accepter parfois la guerre et ses drames pour défendre ses idéaux et ses citoyens mais en ayant un débat préalable et des processus de décision clairs.

Quand certains parlent de vision « anxiogène » oui « inquiétante » de la part du général Mandon il nous semble donc au contraire qu’il s’agit d’un discours de vérité pour bien saisir les enjeux, car même un théâtre de guerre à 2 ou 3000 kilomètres supposera un engagement de l’ensemble de la nation, à la fois en soutien moral et logistique aux forces armées mais aussi en matière économique et cet engagement ne se fera pas effectivement sans un certain niveau de souffrance. Tout en souhaitant que cela n’arrive jamais, pour être prêt il faut donc anticiper et préparer la société à cette éventualité, en somme appliquer le fameux « Si vis pacem, para bellum (« Si tu veux la paix, prépare la guerre ») dont le CEMA n’était que le messager.

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