Le concept de réserve dynastique, ou comment préserver le « sang de France »

 Bachira Tomeh.

Par Bachira Tomeh - Enseignante chercheuse à l’Université de Rouen Normandie (1991-2024), membre du READ, Conseillère des présidents de l’Université de Rouen (2005-2021) – Coopération avec les universités des pays du Golfe. Créatrice de Master (spécialiste de e-learning) 2004 à Arabian Gulf University ; Conseillère de la présidente de AGU pour l’innovation (2002-2004).

Cet article interroge la manière dont les dynasties monarchiques françaises ont, sur le temps long, géré la continuité du pouvoir à travers les individus, leurs filiations et la légitimité « par nature » puis par le « sang » enfin « biologique » (dans la continuité de l’évolution de ce concept). Le « sang de France » n’y est pas abordé comme une essence identitaire, mais comme une construction historique, politique et narrative, dont les formes se déplacent jusqu’à nos dispositifs scientifiques contemporains.

L’historien, Professeur à l’université de Paris-Sorbonne, Bruno Dumézil a forgé, à propos des Mérovingiens, une notion à la fois simple et vertigineuse : celle de « réserve dynastique ». Derrière ce concept, une idée obsédante traverse toute l’histoire des dynasties monarchiques françaises qui se sont succédées et, plus largement, l’imaginaire monarchique européen : on ne gouverne pas seulement avec des lois, des armées et des finances, on gouverne aussi avec des individus inscrits dans des filiations, soigneusement mis en réserve pour conjurer toute faillite apparente du lignage (Dumézil, 2013).

Historiquement, certains rois francs choisissaient des radicaux anthroponymiques particuliers, tels que mer-, sig- ou hlot-, afin d’affirmer aux yeux de tous leur appartenance dynastique. Ces éléments, signifiés dans le nom, étaient réservés exclusivement aux héritiers officiellement désignés afin d’éviter toute contestation ou prétention inappropriée (Ewig, 1991). Chez les Francs, la dynastie s’est souvent construite au gré des besoins. Lorsqu’elle n’est pas encore établie, il s’agit de la créer. Lorsqu’elle connaît une interruption, une régulation/recomposition devient nécessaire.

Les Mérovingiens illustrent particulièrement bien cette souplesse dynastique. Leur famille ne correspondait pas à une lignée strictement patrilinéaire. Chaque succession donnait lieu à une redéfinition des liens familiaux, en mettant en avant les degrés de parenté les plus opportuns en fonction du contexte, de l’environnement ou du milieu. Ainsi, dans les années 560, Charibert Ier, en accédant au royaume de Paris après son oncle Childebert Ier, fut présenté par ses panégyristes non comme le fils de Clotaire Ier mais comme l’héritier privilégié de Childebert (Fortunat, trad Nisard, 1887). Par ailleurs, aux côtés des souverains, la famille royale maintenait en réserve des membres secondaires : enfants jugés moins légitimes, princes mis à l’écart dans des monastères, otages envoyés à Byzance ou exilés en Irlande… Cette « réserve dynastique » servait de vivier pour la succession lorsque la branche principale venait à défaillir (Wood, 2003 ; Dumézil, 2015). Chez les Mérovingiens, la « réserve dynastique » désigne donc cette population de princes mis en retrait, ni tout à fait écartés ni pleinement associés au pouvoir. Cadets relégués, branches collatérales, enfants dont la filiation est arrangée ou à moitié assumée composent ce vivier humain dans lequel les élites peuvent puiser dès qu’une crise de succession menace l’édifice politique (Dumézil, 2015 ; Dumézil, 2013).

La force du modèle proposé par Dumézil est de montrer que ces Mérovingiens « périphériques » ne sont pas des laissés-pour-compte dynastiques, mais une véritable assurance‑vie du trône. Biologiquement – au sens moderne, à l’époque on aurait dit « selon le naturel » – ils prolongent le lignage de Clovis ; politiquement, ils offrent aux grands du royaume une marge de manœuvre pour fabriquer du consensus autour d’un roi « légitime », même au prix d’une généalogie accommodée (Dumézil, 2013). Chez Dumézil, cette « réserve dynastique » ne constitue pas un simple outil descriptif, mais un cadre interprétatif permettant de lire, au-delà des généalogies officielles, les stratégies de résilience politique mises en œuvre par les élites. En ce sens, la « réserve dynastique », ne se limite pas à une simple collection de membres royaux éloignés du pouvoir, mais constitue une structure intentionnellement maintenue pour assurer la résilience politique de la dynastie. Ce vivier organisé, composé de branches secondaires, de collatéraux et de lignages alliés, est soigneusement préservé et parfois tenu à l’écart de la sphère dirigeante, afin d’offrir une alternative crédible lors de crises de succession ou d’interruptions inattendues de la lignée principale.

Si l’on change d’échelle, la logique de la « réserve dynastique » déborde très vite le cas des seuls Mérovingiens. Ce principe s’observe, avec des modalités propres à chaque période, chez les Carolingiens, les Capétiens et les Bourbons : bien que le terme de « réserve dynastique » ne soit pas explicitement employé pour ces dynasties, leurs pratiques révèlent une anticipation systématique des ruptures possibles et la mise en place de dispositifs permettant de mobiliser rapidement des candidats légitimes au trône. À travers cette gestion proactive du potentiel dynastique, la continuité du pouvoir royal est assurée non seulement par l’héritier direct, mais aussi par la capacité à réactiver, selon les circonstances, des liens familiaux élargis et des solutions successorales alternatives. Les Carolingiens et, plus tard, les Capétiens institutionnalisent à leur manière ce principe en multipliant apanages, cadets et princes du sang tenus à distance du pouvoir effectif, mais disponibles en cas d’extinction de la ligne directe (Dumézil, 2015). Ainsi, les dynasties qui succèdent aux Mérovingiens n’emploient pas le vocabulaire de la « réserve dynastique », mais elles en reproduisent la logique structurelle sous des formes institutionnelles différentes.

Chez les Carolingiens, la stratégie dynastique se manifeste par la multiplication des rois « subordonnés » : les fils du souverain principal sont associés à la gestion de sous-royaumes tels que l’Aquitaine, l’Italie ou la Bavière, tout en demeurant intégrés à la dignité royale générale. Ce mode d’organisation engendre un vivier de princes couronnés, aptes à revendiquer le trône principal en cas de vacance ou de crise successorale, illustrant ainsi la flexibilité et la capacité d’adaptation du système dynastique carolingien (Meehan, 2025). La notion de « sub-rulership » met en lumière comment le statut de fils de roi, déjà sacré, constitue une solution de rechange structurée, tout en étant source potentielle de tensions internes et de conflits civils, du fait de la concurrence offerte, et donc toujours possible, entre prétendants issus de la même réserve dynastique.

Cette dynamique de « sub-rulership » se prolonge chez les Capétiens avec l’instauration de l’association anticipée de l’héritier, notamment par le sacre du « primogenitus » du vivant du roi en exercice. C’est bien ce qu’instaure Hugues Capet avec Robert II et qui se reproduira jusqu’à Philippe Auguste. Ce dispositif vise à garantir la continuité dynastique en verrouillant la succession et en rendant plus complexe tout retour aux anciennes dynasties ou l’émergence d’alternatives électives (Lewis, 1978 ; Martin, 2019). Par ailleurs, les recherches sur l’illégitimité au moyen-âge révèlent que la définition de la légitimité et l’intégration des lignées maternelles permettaient d’élargir le réservoir de candidats potentiels, renforçant ainsi la résilience du système successoral (McDougall, 2016). On peut voir dans la reconnaissance de Guillaume de Normandie comme successeur légitime de son père mort prématurément en croisade – même s’il fut controversé dans un premier temps – un exemple de l’efficacité de ces dispositifs.

À l’époque moderne, les Bourbons adoptent une gestion prospective similaire, comme en témoignent les règlements de maison (Hausgesetze) et la réflexion sur la « future-mindedness » dynastique. Ces dispositifs anticipent la possibilité d’extinction de la lignée, les conversions religieuses ou les alliances matrimoniales, et établissent des branches cadettes explicitement destinées à servir de recours en cas de rupture (van der Steen, 2022).

L’historiographie récente souligne que la gestion dynastique chez les Bourbons, loin de se limiter à une succession automatique, repose sur une anticipation exhaustive des risques et la programmation proactive de solutions de rechange (van der Steen, 2022 ; Romli et al., 2023).

La France monarchique se construit ainsi sur un paradoxe : elle sacralise l’unicité du roi, mais entretient en coulisse une pluralité d’individus potentiellement « prétendants au trône » du fait de leur lignage leur conférant un « sang », au sens moyenâgeux de « véhicule » des qualités héréditaires, reliant, comme l’ébauche Saint Augustin et comme le théorise plus tard Saint Thomas d’Aquin, chair, sang et vertu morale. Le « sang de France » devient progressivement à la fois une substance symbolique que l’on met en scène dans le métarécit national et un capital « de nature » (on dira plus tard « génétique ») que l’on thésaurise, que l’on protège, parfois en le dissimulant.

Ainsi, bien que les Carolingiens, les Capétiens et les Bourbons n’aient pas mis en œuvre une « réserve dynastique » selon les termes de Dumézil, ils ont choisi des dispositifs structurels similaires — rois-fils rois-associés, sacres anticipés, encadrement des branches cadettes, règlements de maison — qui ont assuré en permanence la disponibilité d’un vivier de successeurs légitimes et adaptés aux circonstances, consolidant la continuité et la résilience du pouvoir royal en tant que de besoin.

Avec l’irruption de la génétique, ce ne sont pas seulement de nouvelles réponses qui apparaissent, mais un changement de régime de preuve. Là où l’historien travaillait sur des récits, des filiations reconstruites et des compromis politiques, le séquençage de l’ADN à haut débit introduit une vérité biologique qui ne remplace pas le récit dynastique, mais le contraint, le déplace et parfois le dément.

Deux exemples illustrent ce propos. Les études menées sur des fragments de cœurs royaux attribués aux Bourbons, de Louis XIII à Louis XIV, ont illustré jusqu’à la caricature la tension entre récit et réalité biologique. Selon les moments, le même cœur embaumé a pu confirmer la « légende » d’une gangrène terminale ou suggérer l’hypothèse d’une infection fongique exotique, révélant moins la certitude des diagnostics qu’un déplacement permanent de la frontière entre mythe dynastique et expertise scientifique (Gerard, 2025). Symétriquement, la mise en lumière de la lignée agnatique vivante de Charles X en 2022 grâce à la congruence génétique et généalogique développée par le READ (Hansen, 2022) offrent une illustration contemporaine compatible avec l’hypothèse d’une telle logique de sauvegarde de la lignée par la « réserve dynastique ». Ainsi, le plus proche parent agnatique de Louis XVI n’est pas nécessairement celui que le récit médiatique désigne, mais un descendant discret, ancré dans les réalités de la vie contemporaine et non moins investi de son ascendance qu’il fait vivre de manière contemporaine à travers son engagement mémoriel et diplomatique (Gerard, 2025).

Il ne s’agit pas ici d’affirmer l’existence documentée d’une politique systématique, mais de souligner la cohérence structurelle d’une pratique possible, rendue pensable par les contraintes démographiques, religieuses et politiques de la monarchie. Dans cet arrière‑plan, la notion de « réserve dynastique » éclaire sous un jour particulier une pratique longtemps restée en marge du grand récit monarchique : celle des enfants ondoyés, parfois soustraits au regard public. L’ondoiement, forme minimale de baptême administrée en cas de péril de mort, permettait de sauver l’âme sans mobiliser tout l’apparat liturgique ; mais il pouvait aussi, dans certains contextes, servir de sas discret pour des naissances mal commodes au regard de l’étiquette, de la chronologie matrimoniale ou encore, ce qui nous intéresse particulièrement le concept de « réserve dynastique ». L’intérêt de cette hypothèse n’est donc pas de révéler une pratique « cachée », mais de rendre perceptible la manière dont certaines zones d’ombre de la monarchie deviennent lisibles dès lors qu’on les inscrit dans une logique de gestion prospective de la filiation.

Rien n’interdit d’imaginer que la logique conceptualisée par Dumézil pour les Mérovingiens et retrouvées sous des formes plus feutrées à travers les dynasties monarchiques françaises, à savoir mettre de côté des enfants ondoyés – sans les inscrire pleinement dans la geste officielle, sans les reconnaître ouvertement tout en évitant de les faire disparaître – revenait à entretenir une réserve potentielle de « sang de France », immédiatement mobilisable si les hasards démographiques, les épidémies ou les révolutions venaient à menacer la continuité de la lignée.

En définitive, la « réserve dynastique » éclaire une constante de l’histoire monarchique française : la prévoyance dans la gestion des individus au service de la continuité du pouvoir. Mérovingiens, Carolingiens, Capétiens et Bourbons, chacun à leur manière, ont structuré des viviers de succession — qu’il s’agisse de cadets relégués, de fils associés ou d’enfants ondoyés — pour faire face aux incertitudes démographiques, politiques ou sanitaires. Cette logique ne relève ni du hasard ni d’une simple pratique familiale : elle traduit une stratégie de résilience, où le lignage et le « sang » constituent à la fois un capital symbolique et un instrument concret de régulation politique.

Aujourd’hui, la science et la génétique transposent cette dynamique dans un registre inédit. La « réserve dynastique » ne se matérialise plus dans des princes mis à l’écart, mais dans des banques de données génétiques et des archives numériques, où l’héritage biologique se conjugue avec le récit historique. Le mythe du « sang de France » persiste, non pas comme essence mystérieuse, mais comme trame tangible reliant passé et présent, héritage familial et vérité scientifique.

Ainsi, loin d’être un vestige du pouvoir monarchique, la « réserve dynastique » se révèle comme une matrice de lecture patrimoniale, un outil pour comprendre comment filiation, légitimité et continuité se sont combinées à travers les siècles, et comment elles continuent, sous de nouvelles formes, à structurer notre rapport à l’histoire et à la mémoire.

Références
  1. Dumézil B. Des Gaulois aux Carolingiens (du Ier au IXe siècle). Paris: Presses universitaires de France; 2013.
  2. Dumézil B. Les ruptures dynastiques dans les royaumes barbares (V–VIIe siècles). In: Ruptura i legitimació dinàstica a l’Edat Mitjana. Lleida: Pagès; 2015. p. 41‑58.
  3. Ewig E. Die Namengebung bei den ältesten Frankenkönigen und im merowingischen Königshaus. Francia. 1991;18(1):21‑69.
  4. Fortunat V. Carmen VI, 2. In: Poésies mêlées. Nisard C, trad. Paris: Librairie de Firmin‑Didot et Cie; 1887.
  5. Gerard S. Les dépouilles royales face à la vérité scientifique [Internet]. Le Contemporain; 2025 Dec. Disponible sur: https://www.lecontemporain.net/2025/12/les-depouilles-royales-face-la-verite.html
  6. Hansen JC, [et al.]. De l’intérêt de la congruence génétique et généalogique en consultation mémoire. Rev Geriatr. 2022 Dec;47(10):505‑513.
  7. Lewis AW. Anticipatory association of the heir in early Capetian France. Am Hist Rev. 1978 ;83(4):906‑927. doi:10.1086/ahr/83.4.906. 1
  8. Martin R. Introduction. In: The Routledge History of Monarchy. London: Routledge; 2019. doi:10.4324/9781315203195-24.
  9. McDougall S. Illegitimacy and the making of medieval dynasties c.900–c.1050. In: [éditeur(s) inconnu(s)], [titre du volume inconnu]. Oxford: Oxford University Press; 2016. p. 94‑115. doi:10.1093/acprof:oso/9780198785828.003.0004.
  10. Meehan E. The rulership of Pippin I of Aquitaine. Early Mediev Eur. 2025;33(3):545‑571. doi:10.1111/emed.12784.
  11. Romli L, [et al.]. Democracy, decentralization and political dynasty: a case study of Banten. J Soc Polit Sci. 2023;6(3):[pages manquantes]. doi:10.31014/aior.1991.06.03.436.
  12. van der Steen J. Dynastic scenario thinking in the Holy Roman Empire. Past Present. 2022;256(1):87‑128. doi:10.1093/pastj/gtab029.
  13. Wood I. Deconstructing the Merovingian family. In: Corradini R, Diesenberger M, Reimitz H, editors. The construction of communities in the early Middle Ages: texts, resources and artefacts. Leiden, Boston: Brill; 2003. p. 157‑158.

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