Dans la « capitale occupée », 3ème partie

 “Où meurt la loi, naît la tyrannie” (John Locke, 1689).

Par Paul Vallet - Historien et politologue franco-américain, résident à Genève où il est Associate Fellow du Geneva Center for Security Policy. Diplômé de, et a enseigné à Sciences Po Paris, la Fletcher School of law and diplomacy de Tufts University. Il a reçu son doctorat en histoire de l’Université de Cambridge.


Les épisodes précédents ont relaté l’occupation du pouvoir et de la capitale américaine par Donald Trump et ses associés après les élections de l’année 2024. On a pu voir qu’une « occupation » du pouvoir s’est justement installée au cœur de leur projet politique, afin de revenir sur les « occasions manquées » du premier mandat, et surtout, pour effacer l’affront du renvoi de Trump par l’électorat en 2020… Renvoi qui n’a jamais été accepté comme l’expression légitime de la volonté populaire et électorale, mais résultant d’un « sombre complot » des « élites » et du « marécage…

Le projet politique trumpiste, dont la politologue Maya Kandel a raconté avec éloquence et justesse une « première histoire » dans son livre publié en 2025, est à présent en passe d’entrer dans de nouvelles phases. Le second mandat veut se différencier du premier par l’appropriation de tous les leviers de pouvoir et surtout la neutralisation des contre-pouvoirs institutionnels, juridiques et constitutionnels. Pour ce faire, le personnel de cette administration a été soigneusement choisi, mais il y a aussi une tentative d’élaborer un corps de doctrines et de pratiques qui vont mettre en œuvre l’occupation du pouvoir par Trump et son mouvement. Ses manifestations se constatent d’abord en politique intérieure, mais aussi, immanquablement, à l’extérieur.

La mise en œuvre de la « théorie de l’exécutif unitaire »

Le think tank conservateur Heritage Foundation n’est pas la seule source doctrinale du projet qu’a prétendu mettre en œuvre l’administration Trump. Celle-ci agit en conformité d’esprit avec une thèse développée depuis de très nombreuses années, certains disent dans les années 1970, après que les abus commis par Richard Nixon aient abouti à une réaffirmation des contre-pouvoirs législatif et judiciaire contre la présidence dite « impériale ». Cela a été un but affirmé des conservateurs, notamment parmi les juristes, de ramener à la Maison Blanche des pouvoirs dont ils ont estimé qu’elle avait été indument privée.

Ces juristes conservateurs s’appuient s’appuient en particulier sur un doctrine connue sous le nom d’ «originalisme », qui est une interprétation de la constitution des Etats-Unis sensée se référer à l’intention, en lettre et en esprit, des Pères Fondateurs au XVIIIème siècle, ne souffrant aucune interprétation adaptée aux époques futures de la vie nationale. Dans cette optique, les adeptes de cette théorie de « l’exécutif unitaire » supposent que la Maison Blanche a une pleine disposition des pouvoirs exécutifs pour gouverner, et ce en dépit de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs tenue pour caractéristique essentielle de la Constitution.

Il n’est pas surprenant que des vétérans de l’administration Nixon se soient fait les promoteurs d’une telle doctrine. On trouvait parmi ces derniers Dick Cheney, qui après avoir été le chef de cabinet du Président Gerald Ford, serait plus tard secrétaire à la défense sous George H. W. Bush, puis vice-président du fils de ce dernier, George W. Cheney a été une véritable éminence grise de la Maison Blanche, certains disent le vrai détenteur du pouvoir, entre 2001 et 2008. On y trouvait aussi son vieil ami Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense de Ford puis de George W. Bush, principal cerveau des interventions militaires américaines en Afghanistan puis en Irak après les attentats du 11 septembre 2001.

Cependant, Cheney et Rumsfeld étaient aussi classés néoconservateurs, une faction contre laquelle la base populiste du trumpisme s’est élevée. Ironiquement, leurs arguments en faveur d’une action exécutive essentielle correspondent parfaitement à la vision que se fait Trump du pouvoir, selon sa seule expérience de chef d’entreprise : c’est-à-dire une conception autocratique et individualiste du pouvoir. Cela ne requiert pas, du reste, d’être un bourreau de travail et d’être doté d’une intelligence et d’une mémoire supérieures, comme l’ont été parfois de grands despotes. Pour Trump l’essentiel est d’avoir à sa main des hommes de confiance à qui « déléguer » une exécution de ses volontés.


Lors du premier mandat, Trump, nullement préparé à l’exercice du pouvoir, s’est efforcé de trouver des collaborateurs qui étaient censés lui donner de l’envergure. Cependant, son populisme, et surtout ses inclinations de politique étrangère, le portant à rechercher la collaboration des hommes forts de régimes opposés aux Etats-Unis n’étaient pas du goût d’une importante partie de l’establishment républicain, ce qui réduisait d’autant plus le choix des personnes dont Trump pouvait s’entourer. Rapidement, une première fournée de collaborateurs en sont ainsi venus à contester les initiatives que Trump voulait prendre, et il a dû s’en séparer, se jugeant trahi. De fait, la forte autorité que Trump voulait incarner durant le premier mandat s’est elle-même trouvée écornée par les membres de son administration. Trump s’est résolu à ne pas reproduire ce schéma au second mandat. En cela il lui fallait vraiment « occuper » la capitale avec « ses gens ».

Le second mandat est donc conçu comme une revanche sur le premier, et une revanche sur l’interruption, jugée illégitime par Trump, de son pouvoir lorsqu’il a été congédié par les électeurs en 2020. Il faut souligner à quel point Trump tient l’élection de 2020 comme un affront personnel qui ne s’explique que par la fraude, puisqu’il a lui-même jugé normal de recourir à la fraude et même la violence pour la retourner. De fait, la décision de la Cour Suprême à l’été 2024 de lui accorder une immunité pour ces faits, lui permettant d’échapper aux poursuites, l’a encore davantage convaincu du bien-fondé d’une pratique du pouvoir absolutiste.

Les objectifs à remplir lors de ce retour au pouvoir sont donc d’affirmer la toute-puissance de l’homme occupant le pouvoir, et d’en faire l’unique source, l’unique initiative de toute action politique. Au regard du droit constitutionnel, il s’agit d’agir comme si tous les pouvoirs de l’Etat relevaient du seul article II de la Constitution, définissant le rôle de la présidence, mais il s’agit ici d’une présidence totalement affranchie des contrôles et équilibres supposés par la séparation des pouvoirs, comme si ce principe n’avait jamais été inclus par les rédacteurs de la Constitution. Ce qui, dans une lecture « originaliste » de la Constitution, revient quand même étrangement à ignorer les intentions des membres de la convention constitutionnelle en 1787. Ces derniers, hommes éduqués et vivant au temps des Lumières, connaissaient très bien les philosophies de John Locke et du baron de Montesquieu.

Tout le pouvoir à la Maison Blanche

Pour affirmer le pouvoir présidentiel, rien ne convient mieux qu’une concentration de la décision politique autour de la personne de Donald Trump. Les départements de l’exécutif sont amenés à décroitre en importance, à servir de simples exécutants d’une politique de la Maison Blanche. La tendance lourde à la concentration des pouvoirs s’annonçait, historiquement, avec la création du «Big Government » dès les suites de la crise de 1929, et après la Seconde Guerre Mondiale. Mais les conservateurs, inspirés par le néolibéralisme, ont voulu lutter contre cette tendance dès Ronald Reagan. Trump permet de marier ces concepts avec son intention profonde d’un pouvoir personnel. Il peut mener la réduction de l’appareil gouvernemental fédéral pour peu que le pouvoir de faire se concentre en lui et tout autour de lui.

Depuis plusieurs décennies, l’importance et l’autorité de quelques conseillers dans la proximité immédiate d’un président a pu remplacer celle des Secrétaires, membres du Cabinet, souvent choisis parce que poids lourds politiques du parti au pouvoir, ou dotés d’une solide expérience apportant un plus qualitatif à la politique d’une administration. Pour Trump, le critère principal dans la désignation de son nouveau cabinet a été le ralliement indiscutable des figures choisies à sa personne. Il a certes voulu que certains pôles politiques soient incarnés dans son administration, par exemple en choisissant JD Vance comme colistier, flattant la puissance technologique mais aussi financière des oligarques de la technologie. Il a surtout choisi Elon Musk comme maître d’œuvre du rétrécissement du gouvernement fédéral à la tête du DOGE. Marco Rubio sert à se rallier les conservateurs hispaniques, Scott Bessent et Howard Lutnick les milieux financiers, Robert Kennedy les conspirationnistes et populistes de la santé, Pete Hegseth les nationalistes blancs…

Tous, cependant, ne doivent leur autorité qu’à la conservation de sa faveur. C’est en se réclamant d’un ordre (uniquement verbal) que Trump aurait donné à Elon Musk, que les agents de celui-ci ont pu faire main basse sur les données du personnel de l’Etat détenues par le Département du Trésor. C’est encore sur l’ordre de Trump seul que les fonds ont été coupés, avant même l’adoption d’un budget rectificatif, aux départements et agences que Trump prévoyait de refondre ou de dissoudre. Il s’agissait là d’une première attaque directe contre les prérogatives du Congrès, puisque le pouvoir de celui-ci, par les lois, de créer ou de réformer les départements et agences fédérales, se trouvait ignoré. De même, le pouvoir du Congrès à financer ces mêmes départements et agences par le biais de l’exercice annuel du budget et des lois de financement se trouvait mis de côté pour affirmer une supposée totale liberté d’action exécutive.

La mise au pas de la hiérarchie militaire

Trump a aussi voulu s’assurer au plus vite de ne rencontrer aucune opposition dans son utilisation des forces armées et des forces de sécurité. Il ne suffisait pas seulement d’y placer des fidèles comme Hegseth, Gabbard, Ratcliffe, Patel et Bondi (respectivement secrétaire à la défense, ou « à la guerre », comme Trump s’est arrogé illégalement le droit de rebaptiser un département en usurpant ici aussi la prérogative du législatif ; directrice du renseignement national ; directeur de la CIA ; directeur du FBI ; ministre de la justice). C’était aussi s’imposer sur les rangs des militaires et des agents. On a laissé passer quelques semaines avant de limoger, à tour de rôle, les chefs d’Etat-major des différentes à armées, à commencer par le chef d’Etat-major interarmes, le général C. Q. Brown, que Trump et les siens ne voyaient que comme un officier noir nommé sans mérite en raison de sa couleur de peau. Idem pour l’amirale Lisa Richardson, première femme cheffe des opérations navales, supposée incompétente parce que, aux yeux des trumpistes, nommée pour faire de la décoration.

À la suite de la purge des chefs d’Etat-major, il y eut ensuite quelques mois après, cette très insolite convocation en Virginie de la totalité des officiers généraux de toutes les forces, exerçant tous les commandements d’unités, de régions, de branches, flanqués de leur « Command Sergeant Major », c’est-à-dire leur principal sous-officier. Jamais encore dans l’histoire n’avait-on réuni plus de 800 officiers généraux et principaux sous-officiers simplement à la demande de l’occupant de la Maison Blanche, les sommant de se présenter à telle date, sans la moindre explication du motif de cette réunion. Certains ont vite pensé qu’il s’agissait de réaffirmer l’autorité de Pete Hegseth, ébranlée en quelques mois à peine par ses extraordinaires négligences sur le secret des délibérations politiques et stratégiques commises sur la messagerie Signal. Au jour dit, cependant, les généraux et sous-officiers, dont les visages étaient figés, ont subi à la fois une harangue de Hegseth réaffirmant son intention de purger les armées de toute politique de diversité et d’inclusion, mais encore une intervention de Trump lui-même exigeant la soumission de tous les commandants à sa volonté, s’abstenant juste d’exiger un serment d’allégeance personnel, qui serait anticonstitutionnel.

C’est à cette lumière qu’on a vu ensuite les armées se montrer fidèles exécutantes d’opérations dans les Caraïbes et au Moyen Orient alors que des rumeurs de retranchement par rapport aux alliés traditionnels d’Europe et d’Asie devenaient de plus en plus insistantes. Trump a été littéralement mis en rage lorsque, à la mi-octobre, un groupe de six sénateurs et représentants, tous anciens officiers militaires ou de renseignement, ont adressé une vidéo aux armées rappelant aux militaires que leur serment et leurs devoirs règlementaires ne leur permettent pas d’obéir à des ordres illégaux de quiconque dans leur hiérarchie, et ce jusqu’au commandant en chef. Sur le coup, Trump a menacé ces élus d’une condamnation à mort pour supposée sédition ; mais, ne pouvant l’obtenir pour des élus protégés par leur statut, il a recherché via Hegseth, le moyen de les poursuivre et de les sanctionner sous prétexte d’un acte d’indiscipline. Les tribunaux, cependant, lui ont donné tort.

L’appropriation du pouvoir en matière commerciale et douanière

C’est aussi et surtout dans le domaine économique que Trump a voulu faire acte de toute puissance en se représentant de posséder des pouvoirs que la constitution et la pratique ne lui accordent pas. Dès le début, la mise en scène de la politique protectionniste promise a été fortement incarnée par l’action personnelle de Trump, et sa revendication de pouvoir, d’un simple trait de son stylo feutre, décréter le bouleversement de toutes les relations commerciales extérieures des Etats-Unis. Il ne s’agit plus ici de s’affranchir des règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, mais de passer à l’offensive contre tous les pays du globe, quelle que soit leur position, pour une manœuvre d’extorsion, permettant à Trump d’effectuer sa fameuse politique transactionnelle ou tout, même les sujets les plus improbables, se retrouve lié. Ainsi des mesures dures prises contre le Canada et le Mexique pour appuyer aussi bien des revendications territoriales sur ces deux pays voisins que sur une supposée pression sur le trafic de drogue qui transiterait par leurs territoires. C’est aussi avec de pareilles transactions que Trump espérait forcer le Brésil à renoncer aux poursuites contre son allié politique Jair Bolsonaro, impliqué dans une tentative de coup d’Etat copiée sur l’assaut du Capitole par les partisans de Trump.

Le pouvoir de décréter des tarifs appartient au Congrès. D’ailleurs, tous les connaisseurs de l’histoire économique américaine connaissent les grandes lois tarifaires, du nom de leurs principaux sponsors législatifs, et non présidentiels. L’une des plus célèbres est la loi Smoot-Hawley de 1930, qui a instauré un fort tarif protectionniste amplifiant la catastrophe économique de la crise de 1929. Or, sous Trump, il a été décidé que c’est Trump qui déciderait quand, contre qui, et à quel taux appliquer des tarifs, sans consultation du Congrès ou adoption d’une loi, l’essentiel étant de pouvoir personnellement mettre en scène Trump en train d’opérer. Ses conseillers et les rédacteurs du Project 2025 lui recommandaient de se fonder sur une loi encore jamais mise en action de 1977, l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), qui avait été conçue comme un paquet de mesures à prendre dans l’éventualité d’un conflit mondial. Trump a jugé que le déficit commercial (séparé de celui de la balance des paiements et des services) pouvait justifier à lui seul l’urgence économique.

Dès février, Trump s’est mis à annoncer de son propre chef, parfois par simple message sur son réseau social, son intention d’imposer tel tarif à tel pays, promettant d’ailleurs de les augmenter en cas de protestation des intéressés ou de contre-mesures prises par eux. En quelques jours, l’incertitude jetée sur les marchés internationaux a provoqué un mini-krach boursier, obligeant Trump à prétendre qu’il accorderait des délais avant d’annoncer officiellement sa position. Cela traina pendant février et mars, pendant lesquels Elon Musk, qui voyait ses intérêts personnels et industriels mis en danger par les annonces erratiques de Trump, a commencé à prendre ses distances d’avec cette politique. On arriva au 2 avril, que Trump proclama « jour de la libération », où il se présenta aux caméras avec un tableau grandeur nature de différents taux calculés imposés à la totalité des pays du monde. Les experts ont très vite dénoncé le mode de calcul parfaitement fantaisiste, excluant les balances des paiements, de ces différents taux. L’important était, une fois encore, que seul Trump et son entourage soient décideurs en la matière.

À la suite d’une nouvelle crise boursière dans les quarante-huit heures suivant la prétendue « libération », Trump a dû concéder un moratoire de 90 jours pour ouvrir des négociations avec tous les pays concernés. Ces derniers ont très vite compris que leurs émissaires envoyés à Washington ne rencontraient que des factotums, dépourvus parfois d’une véritable autorité à négocier, et qui reconnaissaient devant leurs interlocuteurs sidérés que tout se passerait, in fine, dans la tête de Donald Trump. Ce manque d’autorité des subordonnés a beaucoup expliqué que les pourparlers avec différents pays, dont certains avaient en outre les moyens de contre-attaquer, ont trainé en longueur jusqu’à la fin de l’été. Pour la plupart des cas, seuls des accords de principe ont été annoncés, et très peu officiellement finalisés. La Corée du Sud venait à peine de conclure un tel accord que plusieurs centaines de ses ressortissants détachés pour travailler sur un chantier d’usine implantée en Georgie aux Etats-Unis se trouvaient arbitrairement interpelés lors d’un raid policier, au mépris de toutes les conventions, soupçonnés d’être des migrants clandestins. À l’époque de Thanksgiving 2025, on ne le savait pas encore, mais au début de 2026 le supposé accord passé avec l’Union Européenne serait suspendu quelques semaines plus tard par le Parlement européen, en riposte aux menaces d’annexion du Groenland…




Et, le 20 février 2026, la Cour Suprême, opérant un remarquable retournement de majorité judiciaire, déclarerait invalides et illégaux les tarifs fixés par Trump en invoquant abusivement l’IEEPA, car ce dernier n’a jamais conféré au président le droit de fixer des tarifs douaniers.

La répression de l’immigration et la militarisation du maintien de l’ordre

En matière d’immigration, c’est encore Trump qui a voulu personnaliser son action en prétendant éliminer de façon drastique la présence de migrants clandestins aux Etats-Unis. Trump, bien entendu, pratique de longue date une rhétorique violente et objectivement raciste à l’encontre de populations qui ne sont pas blanches. Ses propos sur les Latino-Américains ne sont ignorés de personne, et ce depuis le premier mandat. Il a personnellement engagé le Département de la Justice (DoJ), dirigée par l’ancienne ministre floridienne Pam Bondi, et le Département de la Sécurité Intérieure (DHS), confié à l’ancienne gouverneure et militante MAGA de Dakota du Sud, Kristi Noem, à déclencher la plus grande chasse et expulsion de clandestins dans l’histoire du pays. Des personnalités connues pour leurs propos violents et intransigeants en la matière ont été nommés à la tête des Customs and Border Patrol (CPB, les gardes-frontière) et de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE, la police de la migration).

Comme pour la carte blanche donné à Elon Musk pour décapiter et dépiauter les départements du gouvernement fédéral (ce qui exclut le DHS, dont le budget a été formidablement augmenté à la suite d’un bras de fer mené avec le Congrès à l’été 2025) l’ICE et le CBP ont reçu directement de Trump les coudées franches pour expulser un million de personnes chaque année, à raison d’au moins 3000 par semaine. Le Département de la Justice prétend fournir une couverture juridique à cette procédure pourtant règlementée. On a très vite assisté, dans plusieurs régions et villes du pays, à une multiplication d’opérations coup de poing de l’ICE. Pour la première fois en temps de paix, les forces armées ont été mises à contribution, d’abord pour renforcer le CBP sur la frontière mexicaine. C’est en allant inspecter ce dispositif que le général C. Q. Brown a appris par message qu’il était limogé.

Bientôt, les opérations de l’ICE ont aussi donné à Trump l’occasion de tester la possibilité pour lui d’utiliser les forces armées pour des opérations de maintien de l’ordre intérieur à sa guise, et imposer ainsi un fait accompli. L’idée consistait surtout à menacer les villes et Etats à administration démocrate qui, comme pendant le premier mandat, prétendaient s’instaurer en « sanctuaires » protégeant les migrants des détentions et expulsions abusives. Dès février-mars, l’ICE et le DoJ ont prétendu ignorer des injonctions en justice contre des arrestations et des expulsions immédiates de personnes, présentées comme membres de gangs criminels, mais n’ayant jamais été jugés, et envoyés sans recours vers une immense prison salvadorienne mise à disposition par le président du pays, Najib Bukele, un admirateur de Trump.

Comme ces affaires se reproduisaient, villes et Etats ont resserré les rangs, contestant l’autorité de Trump à procéder comme il l’entendait. Cela ne l’a conduit qu’à sanctionner encore davantage d’opérations spectaculaires de l’ICE. Ainsi, dans l’agglomération de Los Angeles, les agents montèrent de véritables guet-apens, appuyés par des véhicules blindés, de la vidéosurveillance, des drones, en des lieux publics servant de bourse du travail pour des migrants recherchant des emplois saisonniers ou temporaires. Dans l’agriculture et le bâtiment de Californie, sans parler des services de vente au détail, de soin à la personne, de restauration et d’hôtellerie, cela fait du monde. Après que des rixes aient éclaté pendant certaines opérations, les agents de l’ICE se sont prétendus agressés. Donald Trump a alors décidé de son seul chef de faire couvrir l’ICE par des militaires, aussi bien des membres de la Garde Nationale qu’il placerait sous commandement fédéral, que par des membres des forces d’active, en l’occurrence un bataillon du Marine Corps appelé de ses quartiers près de San Diego.

D’ordinaire, un président procède à une décision de fédéralisation de la Garde Nationale d’un Etat en temps de guerre, ou en temps de situation de gravité exceptionnelle, comme une rupture absolue de l’ordre public ou une catastrophe naturelle, mais cela se fait communément en accord avec le gouverneur et la législature de l’Etat concerné. Trump a voulu démontrer qu’il pouvait s’approprier la Garde Nationale Californienne sans l’avis du gouverneur Gavin Newsom ou de la législature californienne. Ici encore, on démontrerait la toute-puissance de l’exécutif en ignorant superbement les dispositions juridiques et constitutionnelles ordinaires, sous une fallacieuse invocation d’une situation d’urgence.

La Californie a servi de premier laboratoire sur la capacité que revendiquait Trump à pouvoir utiliser les forces armées comme forces de maintien de l’ordre et d’imposition de ses décisions politiques. Même si la légalité de cette pratique a été largement mise en doute et fait aussi l’objet de litiges devant les tribunaux, il faut bien remarquer que la hiérarchie militaire, contrairement à ce qui avait été le cas pendant le premier mandat, a renoncé à exprimer ne serait-ce qu’une réserve face à cet emploi inhabituel des forces. On constate une fois de plus qu’un fait accompli entraine des conséquences et une complexification, sans parler de la compromission qui finit par être celle de tous les participants à ce genre d’opérations.

Du reste le cas californien s’est rapidement doublé du cas washingtonien, de celui de Memphis, Portland, Chicago… Il est intéressant de constater que pour l’instant, New York a paru un trop gros morceau pour prétendre y envoyer une force militaire…

Un appareil judiciaire fédéral politisé et aux ordres

Enfin, en complément de ces actions de militarisation du maintien de l’ordre public, il convient de mentionner un dernier aspect de l’occupation du pouvoir trumpiste, qui a été de s’assurer d’un puissant contrôle sur l’appareil judiciaire. Si l’on avait relevé depuis un certain temps la question de la nomination des juges fédéraux, en une pratique très activiste suivie du mieux possible lors de chaque administration républicaine, ce qui s’opère depuis la passation de pouvoirs est d’un degré au-delà.

En effet, le Département de la Justice et son bras enquêteur et policier, le FBI, ont été mis au pas pour servir l’objectif de règlement de comptes de Trump, qui a toujours considéré que les poursuites dont il faisait l’objet étaient de nature purement politique. La doctrine de l’immunité totale accordée par la Cour Suprême ne l’a pas juste innocenté aux yeux du système, elle a surtout validé le point de vue qu’il a toujours tenu sur la notion qu’il n’a de comptes à rendre à personne. C’est pour cela que non seulement les principaux acteurs des enquêtes fédérales menées contre lui avaient été préalablement invités à démissionner avant le 20 janvier 2025. C’est pour cela que des procédures ont été lancées après la passation de pouvoir contre les agents qui auraient été amenés à collaborer de près ou de loin dans ces procédures. Pam Bondi et Kash Patel se sont rondement acquittés de la mission.

Trump n’a cessé d’utiliser le système judiciaire fédéral comme moyen de pression contre tous les éléments susceptibles de participer à une opposition. Les grands cabinets d’avocats, habitués à traiter des litiges impliquant le gouvernement fédéral, ont reçu des ultimatums clairs : être privés de marché et d’appels d’offres, ou s’engager à collaborer avec l’administration. Les médias et chaines de télévision ont fait l’objet de poursuites en diffamation pour des montants de dommages et intérêts si faramineux que certaines ont accepté de s’engager à modifier leur ligne éditoriale ou de censurer tout reportage critique. Les universités se sont vues aussi attaquées en justice en même temps qu’elles étaient menacées de perdre leurs subventions, et ne pouvaient y échapper qu’en s’engageant, elles aussi, à appliquer des consignes de l’administration, modifier les cours en faveur de l’idéologie de l’administration, mettre fin aux recrutement préférentiels d’étudiants et d’enseignants reflétant la diversité, refuser de protéger leurs étudiants étrangers sous procédure d’expulsion…

Cela est possible parce que le Département de la justice purgé de juristes intègres ou indépendant d’esprit ne comporte plus que des équipes idéologiquement alignées, chargées d’exécuter les ordres de la Maison Blanche en toute circonstance et selon toute saute d’humeur. Cela n’est pas allé sans heurts et échecs, parce que cette équipe physiquement réduite a souvent été incapable de monter des dossiers solides face aux défenses des accusés. Ainsi s’expliquent nombre d’échecs judiciaires de l’administration en première instance et en appel face à des adversaires se donnant les moyens de résister.

L’imposition à l’intérieur d’un « ordre nouveau » par Trump va de pair, on le constate aisément, avec celui qu’il tente de dessiner à l’international, et qui constitue une remise en cause fondamentale des canons diplomatiques comme du système d’ordre avec lequel les pays du monde s’étaient familiarisés depuis les fins de la Seconde Guerre Mondiale, puis de la Guerre froide.

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