À quelle école

 Blandine Kriegel, née en 1943 à Neuilly-sur-Seine, est philosophe, Professeure des universités, ancienne présidente du Haut Conseil à l'intégration, conseillère de Jacques Chirac et ancienne membre du Comité consultatif national d'éthique. Elle fut également assistante de Michel Foucault au Collège de France.

Un philosophe appartient-il nécessairement à une « école » ? Ici je ne parle pas de l’École, surnom abrégé de l’Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm, où j’ai séjourné cinq ans, entre 1964 et 1969. Car ce n’est pas là qu’on apprend le métier, ni pour enseigner, ni pour produire des recherches. Enseigner s’apprend sur le tas , et avec le souvenir actif des enseignants qui vous ont marqué. Faire des recherches ne s’apprend qu’avec le temps, et encore faut-il préciser ce qu’est une recherche philosophique, puisque le terme même sonne davantage scientifique que philosophique.

C’est pourquoi le rappel d’une certaine école où j’ai eu l’exemple de la pratique de la recherche s’impose, surtout avec le recul du temps, et aussi parce qu’elle s’illustre en ce moment, avec le colloque organisé au Sénat, le 11 avril prochain, pour présenter l’oeuvre de Blandine Kriegel. Elle illustre en effet cette fameuse école, discrète mais féconde, où nous avons ensemble, en 1966 et 1967, appris la recherche auprès d’un maître digne de ce nom, Georges Canguilhem.

Il tenait un séminaire à l’Institut d’histoire des sciences, rue Dufourt, à Saint Germain des prés. Sans façon, avec bonhomie, il nous racontait chaque semaine ses trouvailles, par exemple dans ses recherches sur l’origine ou disons, la formation d’un concept, celui d’organisme par exemple : il avait découvert que l’orgue, avec son organiste, était l’ancêtre du concept biologique objet d’enquête. La bibliothèque de l’Institut lui servait à piocher, éplucher des documents anciens, puis à assembler le puzzle des traces d’une genèse mal connue et souvent contre-intuitive.

Mal dirigé par ailleurs, je n’ai pas produit une recherche valable, mais mon amie Blandine K. a tout ramassé, avec sa recherche sur le mécanisme comme secret de construction du Leviathan de Hobbes ( le titre était différent). Son mémoire de maîtrise a tout emporté sur son passage, et le vieux maître souvent difficile voulait la retenir pour l’aider à l’Institut.

Cette école se nommait aussi « épistémologique », et elle tranchait avec une autre plus suivie, à mon sens bien moins féconde, la phénoménologique, entre les deux chaises de Husserl et Heidegger qui risquaient de provoquer un grand écart. La phénoménologie se donne comme une description de « faits de conscience », des data, et examine les conditions subjectives de possibilité de ces data, par strates. Elle n’ajoute pas à nos connaissances, soucieuse de ne pas « inventer » ou fabriquer autre chose que ce qui se donne.

Canguilhem tournait le dos à cette école si achalandée . Un jour où je lui rendais visite pour bavarder, il me donna une leçon de chose inattendue, pour m’expliquer comment on travaille en épistémologie. Le voilà qui attrape une chaise et la manipule, la secoue : Faire un article d’épistémologie, c’est comme faire une chaise, me disait-il : il faut que ça soit bien fait, que ça tienne, que ça dure…

J’ai réfléchi depuis, et retrouvé chez Aristote qu’il aimait de quoi expliquer cette leçon presque muette. Dans sa Poétique, il déclare que « la poésie est plus philosophique que l’histoire ». Explication : l’histoire parle de ce qui a eu lieu, la poésie, de ce qui peut avoir lieu . La poésie est plus créatrice, moins asservie au donné.

La traduction dit « poésie » où il dit Poiesis, et histoire où il dit Istoria. Poiesis est un terme générique pour toute création, y compris celle, Teknè qui recoupe notre « technique » sans s’y réduire. Istoria est investigation, enquête, donc analyse d’une chose faite. La poétique ne peut créer qu’en brassant, organisant, produisant une chose neuve à partir d’éléments rassemblés, ce qui est « philosophique » si la curiosité pour ce qui est et comment c’est donne lieu à un système explicatif original. Plus encore, ce qui peut être, ce qui pourra être, entre dans le champ d’une explication, qui est prédiction ou prévision, vue.

Ainsi de la table de Mendeleïev, qui range les éléments chimiques existants selon leur composition atomique, mais prévoit aussi bien de ranger de nouveaux éléments découverts ensuite à leur place prédéfinie.

Canguilhem est resté modeste dans le champ de ses propres recherches, portant sur les sciences biologiques et leur contexte. Il estimait à juste titre que les sciences sont un élément de notre originalité soutenable, à nous occidentaux. D’autres, formés à son école exigeante, ont élargi le champ, ainsi de Michel Foucault et de son episteme, composition des savoirs datés, incluant tout le champ des institutions les plus diverses, bien plus réticent à approuver notre culture. Mais il faut mentionner également et plus que jamais l’oeuvre impressionnante de Blandine Kriegel.

Elle a anticipé l’évènement majeur de nos années 2020 : le retour sur la scène géopolitique des guerres impériales ou visant à recomposer des empires défaits, ainsi de la fédération de Russie et de son rêve inspiré d’Ivan le terrible . L’Iran rêve de l’empire perse, la Turquie de l’empire ottoman etc. Il y a trente ans, on n’aurait jamais envisagé ce tournant, mais elle a commencé à avertir du danger dès avant la chute du mur de Berlin. Ou la République, ou l’Empire ! Avertissement négligé, semblant anachronique, mais juste, fondé. Savoir comment ? La réponse est dans cette façon de travailler en philosophie, apprise à l’école d’épistémologie à la française.

La grande distinction des deux types de régimes est en toutes lettres chez Aristote, avec chacun ses variantes ou sous espèces. De son temps il existait des « républiques de cité », des cités rassemblant des hommes libres, des « citoyens », servis par des esclaves. Les empires rassemblaient des « sujets » d’un chef, dictateur, empereur, tyran… la différence résidait dans la présence ou l’absence d’une prise en compte de « l’intérêt général », raison d’être des cités, ignorée des empires. Dans les cités on délibère, on parle librement ; dans les empires, on obéit.

Si les cités existent jusqu’à la Renaissance : Florence, Venise… les républiques les dépassent en taille, en nombre, en qualité. Elle a donc élargi le champ aux républiques modernes, en réexaminant les composants nouveaux, comme l’absence des esclaves, donc les droits de l’homme, l’État, le droit politique. Angleterre, France, Pays bas sont les républiques fournissant les éléments recherchés pour fixer le concept moderne de la république.

Un gouvernement est un mode de souveraineté dans une république, une variante. Si elle vise à respecter l’intérêt général, elle a des lois, un droit politique. Les monarchies ne sont pas un pur arbitraire, si le souverain respecte des lois. La politeia antique ou la res publica romaine est la république moderne si elle se donne un droit politique, ce que l’antiquité ne connaissait pas : BK cherche donc l’émergence d’un droit politique à la place du droit romain, qui était privé, ne concernait pas l’empire mais pas non plus la république. Il faut débusquer dans les archives du XVIème siècle la « relégation du droit romain », travail de fouille qui est typique de l’école épistémologique, avec son côté archéologique. La poussière des archives remplace celle de Pompéi. Des juristes émergent, inconnus jusqu’alors, qui rassemblent des « diplômes » pour juridifier les pouvoirs, les fonder en droit.

L’homme a alors des droits : sujet d’un monarque, il a droit à assister à son propre procès et à se défendre, habeas corpus. Le sujet humain a un droit de vivre qu’il défend selon la loi, et ce droit lui vient aussi bien de la nature, où chacun défend sa propre vie, mais appuyé sur une loi de nature. Hobbes, Spinoza et Locke établissent un droit naturel appuyé sur la loi naturelle, et les états, de droit, fondent en politique un droit que les républiques comme telles font respecter, quand les empires poursuivent l’idée d’un assujettissement sans bornes des populations et d’un arbitraire absolu du tyran.

Blandine Kriegel a découvert dans l’école épistémologique des moyens pour se sortir d’un exotisme qui régnait à l’époque de nos débuts : tout ce qui advient des tyrannies qui oppriment des masses d’hommes au nom de leur « liberté », de leur légitime dictature d’anciennes victimes, est admirable, on étudie les régimes dictatoriaux de l’Est et de l’Extrême Orient comme un modèle pour réformer et punir nos démocraties bourgeoises. Elle a converti le regard vers l’extrême occident, ce point aveugle d’où nous parlons sans nous voir comme nous sommes. Elle a réécrit notre généalogie d’hommes libres, sujets du droit, héritiers de la renaissance et des fondateurs des États modernes où on a le droit de vivre. Ce faisant, la situation de ces états de droit face à la résurgence des empires devient visible dans sa fragilité, mais aussi bien dans sa force, qui tient à des siècles de perfectionnement politique introuvable partout ailleurs.

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