■ Michel Dray.
Montaigne aimait à dire qu’il n’enseignait pas, mais racontait. Avec sa « chronique terrienne », Michel Dray, en sa qualité d’historien, raconte « son » époque, avec humour et parfois avec dérision.
Aujourd’hui : « Groupes extrémistes, et jeunesse à la dérive. ».
L’Homme est périssable
« Il n’y a personne d’heureux pas plus que de grands esprits ; l’homme est périssable » disait le cardinal Danielou. L’académicien avait-il lu « Lettres à un ami Allemand » d’Albert Camus publiées en 1945 où, dès les premières pages, le philosophe écrit précisément que « l’homme est périssable » ? Sans doute tant il est vrai que la pensée camusienne n’a cessé d’explorer les déchirures de l’âme. En ces temps turbulents où l’intolérance joue des coudes pour faire sa loi, relire Camus nous incite à réfléchir, hommes périssables que nous sommes, sur les dérives de la dictature quelle que soit sa source idéologique. J’ai eu l’idée de relire la Peste en même temps que le procès d’Eichmann vu par Hannah Arendt. Saisissant ! Dictateurs propagateurs de violence ou rats propagateurs d’épidémies, les premiers de ce falot Eichmann, comme les seconds des pestiférés d’Oran. « Camus était un homme courageux qui assumait toutes ses faiblesses et qui menait autant que possible une existence tournée vers le Soleil » a déclaré avec raison le philosophe Raphaël Enthoven dans un entretien accordé au Contemporain le 25 novembre 2023 (Cliquez pour y accéder, NDRL).
Avoir son quart d’heure d’immortalité
Tout au long de son existence, chacun traîne ses doutes, ses certitudes, ses angoisses, ses désirs. Son vide aussi. L’homme veut « vivre vite ». Le numérique procure cette sensation de vitesse. Vivre au jour le jour ? Peur de la mort ? Sûrement. Andy Wahroll disait : « nous avons tous notre quart d’heure de célébrité » J’affinerais le propos en disant que nous avons tous notre quart d’heure d’immortalité. Ne voyez pas là, quelque digression à mon propos, bien au contraire. Appartenir à un groupe, surtout si l’extrémisme pousse à une implacable violence, n’est-ce pas, dans une certaine mesure se croire « immortellement puissant » alors que, hors du groupe, beaucoup se savent « misérablement banal » et angoissé par sa finitude ? Le XXIème siècle est-il plus violent, plus extrémiste, plus criminogène que ceux qui l’ont précédés ? Il n’est pas plus méphistophélique que les précédents On imagine avec horreur les massacres que les inquisiteurs médiévaux, les nazis, les staliniens, auraient perpétrés s’ils avaient été détenteurs de la technologie terriblement destructrice en notre possession aujourd’hui ?
Penser, agir, obéir à la vitesse de la lumière
Mélanie Gaudry dans son excellente analyse sur l’ultra-droite « 2.0 » (1) explore très bien les sentes caverneuses des influenceurs identitaires. Je regrette cependant qu’elle n’aie pas étendu son analyse à l’ultra-gauche, ce qui aurait démontré un parallélisme flagrant quant aux méthodes. En modifiant notre comportement, les réseaux sociaux modifient notre perception du Temps. Sur la Toile, le Temps réel devient un espace virtuel tant les distances sont avalées à la vitesse de la lumière. « La solitude ça n’existe pas », chantait Bécaud. Il avait soixante ans d’avance. Le solitaire qui s’immerge dans le « chat’ » a la sensation de ne plus être un invisible perdu au milieu de milliards d’invisibles. Il devient « l’homme-foule » Virtuelle ou non, la compacité de la foule est telle qu’en parlant d’une seule voix elle devient une sorte d’excroissance supra-humaine démonétisant les individus qui la composent. Les régimes autoritaires ont parfaitement compris son caractère hypnotique, outil majeur pour construire le mensonge, pour donner libre court au récit uchronique, c’est-a-dire une réécriture de l’histoire pour inventer le mythe du héros et celui de l’ennemi intérieur. La masse est contrôlée, aseptisée, orwellisée. Qu’un individu refuse l’immolation de sa conscience en refusant l’affiliation au groupe, il sera perçu comme l’Opposant au sens littéral et idéologique du terme.
De l’âge du Bronze à l’âge numérique
L’âge du numérique — qui n’en est qu’à son début —connaîtra les mêmes conséquences civilisationnelles que l’âge du bronze. Facteur de développement, il peut être facteur de destruction. Mais penser que l’ère du 2.0 est l’unique cause de dérives extrémistes serait une erreur. L’homme, depuis qu’il caresse le Pouvoir dans le sens du poil a toujours su profiter des moyens techniques de son époque. Autrement dit, à chaque époque ses ultras.
Orange Mécanique, version ultra-gauchisme, version ultra-droitisme
L’adhésion au groupe rappelle l’instinct tribal. Ce n’est pas l’individu qui intègre le groupe mais le chef de groupe qui l’adoube, renforçant d’autant la relation de soumission. Dès lors, il ne se voit plus l’être banal qui, jusque là, avançait dans une existence inodore et sans saveur. Ultra-gauchistes, ultra-droitiste, les militants — qui ne diraient pas non de se faire appeler « guerriers »—, nostalgiques d’un Mai68 que seuls leurs grand-parents ont connu, ont l’impression de vivre enfin ! LEUR guerre. Inconsciemment, ils veulent ressembler à leur grands-pères soixante-huitards. Nous ne seront plus là pour le constater, mais parions que les ultras d’aujourd’hui seront à cinquante ans les conservateurs de demain…un peu comme le sont devenus les anciens de Mai68.
Idée et idéologie
« Si la politique ce sont des idées, alors l’idéologie est le nom de ce que la politique fait aux idées. » Cette pensée du célèbre critique littéraire Albert Thibaudet (1874-1936) résume toute l’ambiguïté entre extrémisme et démocratie. Qu’ils se positionnent à l’ultra-gauche ou à l’ultra-droite, les groupuscules sont amarrés aux marches de la politiques. LFI à l’extrême-gauche, Reconquête! à l’extrême-droite se ressemblent fortement chacun étant le meilleur ennemi de l’autre. Les groupes identitaires s’y reconnaissent ce qui ne signifie pas qu’ils adhèrent aux autres partis politiques traditionnels comme la gauche social-démocrate ou la droite hors Reconquête!
Plus que jamais, l’expression selon laquelle les extrêmes se rejoignent, traduit clairement ces dérives moins idéologiques que marquée par la vision d’une jeunesse 2.0, terreau d’élection de tous les complotistes.
« Il n’y a personne d’heureux pas plus que de grands esprits ; l’homme est périssable » disait le cardinal Danielou. L’académicien avait-il lu « Lettres à un ami Allemand » d’Albert Camus publiées en 1945 où, dès les premières pages, le philosophe écrit précisément que « l’homme est périssable » ? Sans doute tant il est vrai que la pensée camusienne n’a cessé d’explorer les déchirures de l’âme. En ces temps turbulents où l’intolérance joue des coudes pour faire sa loi, relire Camus nous incite à réfléchir, hommes périssables que nous sommes, sur les dérives de la dictature quelle que soit sa source idéologique. J’ai eu l’idée de relire la Peste en même temps que le procès d’Eichmann vu par Hannah Arendt. Saisissant ! Dictateurs propagateurs de violence ou rats propagateurs d’épidémies, les premiers de ce falot Eichmann, comme les seconds des pestiférés d’Oran. « Camus était un homme courageux qui assumait toutes ses faiblesses et qui menait autant que possible une existence tournée vers le Soleil » a déclaré avec raison le philosophe Raphaël Enthoven dans un entretien accordé au Contemporain le 25 novembre 2023 (Cliquez pour y accéder, NDRL).
Avoir son quart d’heure d’immortalité
Tout au long de son existence, chacun traîne ses doutes, ses certitudes, ses angoisses, ses désirs. Son vide aussi. L’homme veut « vivre vite ». Le numérique procure cette sensation de vitesse. Vivre au jour le jour ? Peur de la mort ? Sûrement. Andy Wahroll disait : « nous avons tous notre quart d’heure de célébrité » J’affinerais le propos en disant que nous avons tous notre quart d’heure d’immortalité. Ne voyez pas là, quelque digression à mon propos, bien au contraire. Appartenir à un groupe, surtout si l’extrémisme pousse à une implacable violence, n’est-ce pas, dans une certaine mesure se croire « immortellement puissant » alors que, hors du groupe, beaucoup se savent « misérablement banal » et angoissé par sa finitude ? Le XXIème siècle est-il plus violent, plus extrémiste, plus criminogène que ceux qui l’ont précédés ? Il n’est pas plus méphistophélique que les précédents On imagine avec horreur les massacres que les inquisiteurs médiévaux, les nazis, les staliniens, auraient perpétrés s’ils avaient été détenteurs de la technologie terriblement destructrice en notre possession aujourd’hui ?
Penser, agir, obéir à la vitesse de la lumière
Mélanie Gaudry dans son excellente analyse sur l’ultra-droite « 2.0 » (1) explore très bien les sentes caverneuses des influenceurs identitaires. Je regrette cependant qu’elle n’aie pas étendu son analyse à l’ultra-gauche, ce qui aurait démontré un parallélisme flagrant quant aux méthodes. En modifiant notre comportement, les réseaux sociaux modifient notre perception du Temps. Sur la Toile, le Temps réel devient un espace virtuel tant les distances sont avalées à la vitesse de la lumière. « La solitude ça n’existe pas », chantait Bécaud. Il avait soixante ans d’avance. Le solitaire qui s’immerge dans le « chat’ » a la sensation de ne plus être un invisible perdu au milieu de milliards d’invisibles. Il devient « l’homme-foule » Virtuelle ou non, la compacité de la foule est telle qu’en parlant d’une seule voix elle devient une sorte d’excroissance supra-humaine démonétisant les individus qui la composent. Les régimes autoritaires ont parfaitement compris son caractère hypnotique, outil majeur pour construire le mensonge, pour donner libre court au récit uchronique, c’est-a-dire une réécriture de l’histoire pour inventer le mythe du héros et celui de l’ennemi intérieur. La masse est contrôlée, aseptisée, orwellisée. Qu’un individu refuse l’immolation de sa conscience en refusant l’affiliation au groupe, il sera perçu comme l’Opposant au sens littéral et idéologique du terme.
De l’âge du Bronze à l’âge numérique
L’âge du numérique — qui n’en est qu’à son début —connaîtra les mêmes conséquences civilisationnelles que l’âge du bronze. Facteur de développement, il peut être facteur de destruction. Mais penser que l’ère du 2.0 est l’unique cause de dérives extrémistes serait une erreur. L’homme, depuis qu’il caresse le Pouvoir dans le sens du poil a toujours su profiter des moyens techniques de son époque. Autrement dit, à chaque époque ses ultras.
Orange Mécanique, version ultra-gauchisme, version ultra-droitisme
L’adhésion au groupe rappelle l’instinct tribal. Ce n’est pas l’individu qui intègre le groupe mais le chef de groupe qui l’adoube, renforçant d’autant la relation de soumission. Dès lors, il ne se voit plus l’être banal qui, jusque là, avançait dans une existence inodore et sans saveur. Ultra-gauchistes, ultra-droitiste, les militants — qui ne diraient pas non de se faire appeler « guerriers »—, nostalgiques d’un Mai68 que seuls leurs grand-parents ont connu, ont l’impression de vivre enfin ! LEUR guerre. Inconsciemment, ils veulent ressembler à leur grands-pères soixante-huitards. Nous ne seront plus là pour le constater, mais parions que les ultras d’aujourd’hui seront à cinquante ans les conservateurs de demain…un peu comme le sont devenus les anciens de Mai68.
Idée et idéologie
« Si la politique ce sont des idées, alors l’idéologie est le nom de ce que la politique fait aux idées. » Cette pensée du célèbre critique littéraire Albert Thibaudet (1874-1936) résume toute l’ambiguïté entre extrémisme et démocratie. Qu’ils se positionnent à l’ultra-gauche ou à l’ultra-droite, les groupuscules sont amarrés aux marches de la politiques. LFI à l’extrême-gauche, Reconquête! à l’extrême-droite se ressemblent fortement chacun étant le meilleur ennemi de l’autre. Les groupes identitaires s’y reconnaissent ce qui ne signifie pas qu’ils adhèrent aux autres partis politiques traditionnels comme la gauche social-démocrate ou la droite hors Reconquête!
Plus que jamais, l’expression selon laquelle les extrêmes se rejoignent, traduit clairement ces dérives moins idéologiques que marquée par la vision d’une jeunesse 2.0, terreau d’élection de tous les complotistes.
Notes
(1) « Influenceurs d’extrême-droite » in Le Contemporain, 4 septembre 2025.
(1) « Influenceurs d’extrême-droite » in Le Contemporain, 4 septembre 2025.
Enregistrer un commentaire