■ Me Jean-Philippe Carpentier.
Par Me Jean-Philippe Carpentier - Avocat au barreau de Paris, consul honoraire du Luxembourg avec juridiction sur la Normandie et Président du Corps consulaire de Normandie.Il est des phrases qui, sous leur apparente simplicité, condensent une expérience millénaire de l’humanité.
« On ne peut jamais rien exclure » appartient à cette catégorie de maximes dont la portée dépasse la prudence ordinaire. Elle touche à la condition humaine, à la fragilité de nos constructions collectives, mais aussi à la plasticité inattendue des peuples lorsque l’Histoire les convoque.
Cette vérité élémentaire, que chacun devine sans toujours la formuler, s’impose avec une force particulière en ces temps où nos sociétés, saturées de certitudes techniques et bouleversées par des évolutions sociétales non maîtrisées, feignent parfois d’oublier que rien n’est immuable, ni garanti, ni définitivement acquis.
La stabilité n’est jamais un état naturel, mais le résultat d’une vigilance partagée.
De ce point de vue, notre modernité avance masquée. Elle prétend avoir rationalisé le risque, domestiqué l’incertitude, réduit l’imprévisible à une variable statistique.
Pourtant, chaque crise récente, sanitaire, énergétique, géopolitique ou climatique, nous rappelle que les trajectoires collectives demeurent vulnérables.
Le fracas d’un conflit lointain, la défaillance d’un système financier, l’effondrement d’un modèle agricole ou industriel suffisent à remettre en cause ce que l’on tenait pour définitivement enraciné.
La tentation est alors grande de restreindre nos horizons, de lire le monde dans un prisme court-termiste où l’urgence chasse l’essentiel.
Mais le danger n’est pas l’incertitude ; il est dans la perte de sens qui accompagne son déni.
C’est précisément là que la notion de bien commun retrouve toute son ampleur. Elle exige que nous comprenions nos vulnérabilités non comme des faiblesses honteuses, mais comme des responsabilités partagées.
Le bien commun se révèle l’antidote à l’imprévisible.
Le bien commun n’est ni une abstraction morale, ni un héritage désuet ; il est une architecture vivante, faite d’équilibres sociaux, de confiance civique, de transmission culturelle, d’exigence éthique, et d’un sens du long terme qui nous oblige au-delà de nos intérêts particuliers.
Dans un monde où l’on ne peut rien exclure, c’est le bien commun qui constitue notre dernière ligne de force, celle qui empêche l’imprévisible de devenir destructeur, non pas en prétendant tout anticiper, mais en donnant aux sociétés les ressources morales, institutionnelles et culturelles pour absorber les secousses sans se dissoudre.
Or cette vision large, cette volonté d’inscrire l’action dans la durée, trouve un écho singulier dans l’œuvre politique d’un souverain qui, mieux que d’autres, sut comprendre la puissance du temps long, Louis XIV.
Il ne s’agit pas ici de flatter une nostalgie anachronique, mais de reconnaître une constante historique, toute communauté qui endure est une communauté qui pense en siècles.
Louis XIV fut d’abord un stratège du temps. Il savait que gouverner, ce n’est pas réagir à l’événement, mais construire un cadre capable de le dépasser et nécessaire pour stabiliser une nation dans un univers où, déjà, on ne pouvait rien exclure, ni les famines, ni les complots, ni les révoltes, ni les guerres.
Il poursuivait, avec une opiniâtreté presque géologique, une conviction profonde : l’ordre n’est jamais donné ; il se conquiert, il se consolide, il se transmet.
Notre époque hyper-réactive gagnerait à méditer cette discipline du long terme.
« On ne peut jamais rien exclure » n’est pas un aveu d’impuissance.
C’est un appel à penser plus haut, plus large, plus loin. Il faut aujourd’hui pour construire demain penser le temps long. La question reste ouverte sur la méthode, nécessaire, pour le faire et cet article invite chacun à proposer sa solution.
Dans un monde fracturé par les identités désaccordées, les appartenances concurrentes et les certitudes fragiles, cette maxime, « On ne peut jamais rien exclure » nous rappelle que l’avenir n’est jamais écrit, mais toujours à écrire.
Elle invite à une humilité active, qui refuse les fatalismes cyniques et préfère la construction patiente au repli anxieux.
Elle exige surtout que l’on renoue avec une forme de continuité historique, cette conscience que chaque génération reçoit un dépôt fragile et pourtant immense, celui d’une civilisation, d’un pays, d’une mémoire et qu’elle n’en est que la gardienne passagère.

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