■ Palmiers Martinique, Paul Gauguin, 1887.
Par Antoine Bourdon
Les vents qui portent, et la houle qui nous bouge
En un point ceint de l’horizon fixé du rouge,
Qui vient de la lumière voyagée de perte.
Dans le creux de la mer son bateau s’engloutit,
Et c’est dans la langueur de l’onde qu’un long temps
Il nagea dans la vue de la rive devant,
Prédite, à l’équipage des drapeaux maudits.
Dans le commerce des îles, il recherchait
Sans lois le droit soumis d’un esclave et un trou;
De ses habits percés, il alla, passant mou
De chaleur en l’ombre d’arbres. Il en tanguait,
Alourdi d’argent, d’or blanc et de pierreries
À son corps qui réfléchissait de leur lumière
Aux vents indifférents d’une côte négrière;
Venu pour racheter des frères amaigris,
En l’ombre de son tricorne au jour de clartés,
Zieutant méchant dans le soleil pour des esclaves,
L’immonde boiteux, pied de pic en bois, de graves
Cliquetis et des éclats de chaînes paré,
S’évaluait de ses yeux creux foncés les détresses
Des richesses de cette île aux intérêts chers;
Buvant selon sa déambulation, sa chair
S’investissant dans l’action risquée de l’ivresse
De sa personne mouvante, il perçut, vicieux,
Un marin à l’œil gauche bandé, qui de vendre
Quelques humains au vouloir des autres, d’attendre
Devant la mer qui renvoyait vermeil aux cieux,
(Trois d’Afrique à ses pieds enchaînés, plein de plaies,
Frétillaient maux au sable en étoile) fouettant
De colère le sol de longs roseaux, sachant
Que derrière un jour encore s’évanouissait
Dans l’horizon, sans patience envers quelqu’un
Qui les rachèterait, hurlait : « Trois point cadavres
Encore, à mener d’ailleurs partout, dans son havre
Ou dans l’égout. Personne d’eux n’est importun! »…
Disons-le, l’île et ces hommes n’offraient un gros
Conte de fées à personne. Et dans le fleuri
D’où pour les nectars dorés de cois colibris
Soutirant volaient, pas un mot; les os à peau,
Près des bêtes féeriques, roi des servitudes
Apprêtait l’esclave des pêcheries au feu :
D’entre les cocotiers fuyait devant lui gueux
La boucane grise voilant dans l’altitude;
L’essor du boucan symbolisait au pilleur
Des biens donnés en cette vie, d’autres cieux d’îles
Où de blanches fumées se hissaient des périls
De la faim selon les vents gouvernés d’ailleurs.
Revenant à la douleur de sa solitude,
Transpirant neuf dans son linge troué de tisons,
Dans sa sensation cosmique sans aucun son
De sentiment, il poursuivait, en finitude
Le rachat de la servitude en gratuité -
La chaleur aigre en son souffle de riboteur,
Son bas mouillé pressé dans sa botte en vigueur,
Dans sa situation non-encore achevée.
Et l’excitait une musique aux doigts terreux,
Qui fouillaient les écus en ses poches en cher
Son de l’harmonie du pouvoir de pourvoir chair
Gaillarde d’esclave, à son entreprise en preux.
Dépassant le négociateur des affamés,
Le flibustier, ivre, eut lors cet autre en la vue,
Qui remplissait un trou de la terre or-écru,
Dans l’hâte de se croire d’autres épargné.
Cet autre flibustier devant lui se trouvant,
Enfouissait des chaînes de valeur; retiré
Du soleil, l’île s’offrait pour eux, naufragés
D’une tempête qui vida de vie les nefs
Qui flottaient naguère en mer, sans drapeaux d’États;
Il y avait entre eux deux un grand ara gris,
Lunaire, dressé sur des cocos, l’air aigri;
Le perroquet lors, n’entendant qu’effort, « parla »,
Lui qui de ses ailes ouvertes, dans le point
Le plus élevé de l’île, ne percevait
Rien du dessein de l’homme à l’homme qu’il voyait :
« Rhoa! Je suis du bateau… Rhoa! »… Yeux dans yeux enfin,
Les deux hommes se regardèrent, haineux, cois,
Pariant en l’autre en secret le mal d’intentions;
Le perroquet en jet de palmes, en station,
Dans son animosité distraite, cria : « Toi! »…
Lors, l’ivre des flibustiers s’empressa d’étreindre
L’autre dans la violence de l’envie de l’or;
Par possession d’un trésor s’étouffant d’efforts,
Tombant en trou de plage, l’un mourut sans feindre.
L’autre qui ressortit de la pénombre en trou,
Revint riche de sa main racheter des corps;
Et vola dans les cieux l’ara sans maître encore,
Qui désormais sait le dernier cri du mort fou.

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