Le bon sens, les valeurs, la culture, la civilisation, bref la terre

 La contestation agricole dans tout le pays gronde. - José A. Torres

Par Maître Jean-Philippe Carpentier - Avocat au barreau de Paris et consul honoraire du Luxembourg avec juridiction sur la Normandie.

Les agriculteurs Européens convergent de toute part. La grogne n’est plus sourde, mais elle s’exprime.

Si les revendications fleurissent partout, elles sont, cependant, multiples et pourtant toutes très symptomatiques.

Toutes sont les stigmates de la transformation du monde agricole et plus généralement de la société et les conséquences de la marche forcée imposée par cette transformation, dans laquelle l’être humain se trouve parfois relégué par l’idéologie et les intérêts de groupes divergents.

C’est pourtant l’humain qui est cœur des revendications, aujourd’hui, de ceux qui se lèvent tôt, travaillent dur et dont la rémunération questionne, alors que, tout aussi faible que soit devenu le nombre d’agriculteurs, leur métier reste et sera toujours essentiel.

Pour comprendre la source de ces revendications, il faut revenir au remembrement qui a existé de tous temps.

La première opération de remembrement moderne en France intervint en 1707 à Rouvres-en-Plaine.

Des lois se sont succédées, mais le remembrement prendra son essor dans les années 1960 à 1980 avec des exploitations toujours plus vastes et parfois des conséquences environnementales comme la disparition du bocage et l’émergence, plus récente, sociétale, du concept de « remembrement écologique ».

En parallèle s’est développée la Politique Agricole Commune (PAC), prévue par l’Article 39 TFUE, avec des objectifs trop souvent oubliés, au rang desquels :
  • Accroître la productivité de l’agriculture ;
  • Assurer un niveau de vie équitable à la population agricole ;
  • Stabiliser les marchés ;
  • Garantir la sécurité des approvisionnements ;
  • Assurer des prix raisonnables aux consommateurs.
Mettre ces objectifs en lien avec les revendications actuelles du monde agricole est intéressant car ses revendications peuvent presque se calquer sur les objectifs de la PAC.

Mais alors, que s’est-il passé et que se passe-t-il ?

Il existe une crise de la redistribution, différente en fonction de la position des pays, et avec des aides directes assez inéquitables.

Par exemple, en France, 1 euro de redistribution en provenance de l’Union Européenne coûte 1,13 euros au Français en 2020, la France étant contributeur net, en Grèce, plus important bénéficiaire net de la PAC par habitant, 1 euro de redistribution en provenance de l’Union Européenne coûte 0,95 euros au contribuable grec.

Par ailleurs, les décideurs Européens sont sous la pression des ONG, des autres pays qui se réclament du libre-échange, et ils ont une sensibilité plus urbaine et plus verte, ce qui les conduit à promouvoir plus de normes.

Les administrations des États ne sont parfois pas en reste pour ajouter des normes à ces normes et renforcer les contraintes administratives.

Si le politique est resté attentif au monde agricole, les campagnes n’ont pas nécessairement suivi les modes de vie des urbains, l’un mange des fruits de saison et l’autre trouve normal d’avoir des tomates toute l’année.

Les campagnes sont restées attachées au bon sens et aux valeurs civilisationnelles traditionnelles.

Ces mondes ne se comprennent plus, même si, il faut le souligner, une part importante de la production agricole a des débouchés industriels et non nourriciers, une tendance qui s’accentuera avec la substitution des matières plastiques issues de la pétrochimie par des matériaux d’origine végétale.

L’agriculture est ainsi plus indispensable que jamais.

Il faudra que les villes et les champs dialoguent et trouvent des solutions.

Tout ce qui dépend des États est simple et peut être organisé pour renforcer la filière agricole.

Cependant les revendications du monde agricole, fortement règlementé au niveau Européen, pourraient ne pas pouvoir trouver de solutions au niveau des États Européens eux-mêmes, tant ils ont, en matière agricole, délégué de souveraineté.

Une réforme réelle et efficace de simplification, nationale et Européenne, notamment pour les normes, sans sacrifier la sécurité alimentaire, est indispensable, et peut-être pas seulement pour le monde agricole.

Les objectifs de souveraineté alimentaire dans des marchés stables, sans concurrence déloyale, rémunérateurs pour les agriculteurs et protecteurs des consommateurs en termes de pouvoir d’achat doivent être recherchés et ne peuvent l’être, dans le monde contemporain, qu’aux niveaux nationaux et Européen.

Ne pas relever ces défis, ne pas atteindre ces objectifs, serait dramatique pour l’agriculture, mais aussi pour chacun d’entre nous et pourrait même compromettre la construction Européenne.

Des solutions existent et émergeront si le dialogue se renoue et si les agriculteurs sont entendus.

« Les laboureurs sont peut-être plus nécessaires que les soldats puisque sans eux les soldats même ne pourraient pas vivre. Les artisans méritent de leur part une singulière recommandation puisqu’ils fabriquent tout ce qui est à notre usage. Les marchands ne sont pas à négliger puisqu’ils travaillent sans cesse à nous faire des magasins où nous trouvons à point nommé toutes les choses nécessaires au soutien et à la commodité de la vie. », disait Louis XIV dans ses Mémoires pour l'instruction du Dauphin.

Il l’instruisait de protéger les professions, les considérant chacune comme essentielle à l’équilibre global.

Nous devrions revenir à ce sens commun, le bon sens, et protéger sans plus attendre ceux qui nous nourrissent en soutenant le monde agricole.

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