■ Ministère de l'Économie et des Finances, Paris.
Le libéralisme économique est-il incompatible avec l'électorat français ?
Un des paradoxes les plus saisissants de la vie politique française en vue de 2027 reste le suivant : dans le pays champion du monde de pression fiscale, aucun candidat d’envergure ne se résout à promettre une baisse radicale des impôts.
Quand bien même que le pouvoir d’achat est la première préoccupation des français, de l'aveu unanime des instituts de sondage, et qu'une baisse des impôts sur le revenu mènerait à une hausse mécanique du pouvoir d’achat, il reste une absence marquante d'une promesse politique radicalement libérale.
Dans une ère de politique contemporaine, où des candidats comme Milei en Argentine, ou Trump aux États-Unis ont promis des grandes baisses d'impôts, le pays le plus imposé du monde développé où les recettes fiscales représentent désormais 43,5 % du produit intérieur brut selon l'OCDE (2024), aucun candidat ne fait d'une baisse d'impôt la plateforme centrale de sa campagne.
Cela trahit un phénomène plus profond : la conviction historique et contemporaine de la classe politique hexagonale, que le libéralisme économique serait intrinsèquement incompatible avec l'électorat français.
Cette croyance établie comme un fait par certains, mérite d'être examinée, car l’histoire politique de la 5eme république a démontré à plusieurs moments, le phénomène inverse.
Il faut tout d’abord préciser que la France n’a pas de tout temps été le Léviathan fiscal qu’elle est aujourd'hui. La politique dite de ‘dirigisme’ instaurée par le Général de Gaulle au lendemain de la libération, qui était d'ailleurs similaire à la politique de plusieurs autres gouvernements européens durant la reconstruction, n'avait pas vocation à rester la politique économique de la France éternellement. C'est d’ailleurs précisément au moment où la France s'en est émancipée, que ses dirigeants ont vécu les plus grands moments de ferveur populaire.
Les premières années du septennat de Valéry Giscard d'Estaing, celles où Jacques Chirac occupait Matignon, virent une entreprise de libéralisation de l'économie française. Ce n'est d'ailleurs qu'après le départ de Chirac de Matignon, et l'introduction de l'allocation parent isolé (API), premier grand minimum social après le minimum vieillesse par Giscard face à une poussée électorale socialiste, que la trajectoire s'inversa. Après cela, les septennats mitterrandiens consacrent le retour d'un État plus présent dans l'économie, avec la nationalisation de toutes les banques et d'une partie de l'industrie française. L'effet sur la taille de l'État fut immédiat et spectaculaire : les dépenses publiques passèrent de 46,4 % du PIB en 1980, dernière année du septennat Giscard, à 52,3 % en 1985, soit une hausse de près de six points en quatre ans (Eurostat, gov_10a_main). Mais à l'inverse du dirigisme de De Gaulle, le gouvernement Mitterrand introduit aussi des allocations généreuses qui ont mené à l'introduction du terme État providence que nous connaissons aujourd'hui.
Le deuxième élan libéral de Jacques Chirac durant sa cohabitation avec François Mitterrand est cependant bien moins populaire. Les grandes privatisations de 1986 et les réformes du marché du travail pour essayer de faire baisser le chômage sont extrêmement impopulaires bien que nécessaires. Ce n’est pourtant pas cela qui mène à l’impopularité du premier ministre, mais
plutôt la crise étudiante de 1986 du fait des réformes portées par Alain Devaquet et les violences policières qui en découlent, ce à quoi Mitterrand à l'habileté de rester au dessus de la mêlée, et donc de reprendre l'avantage dans les sondages.
Le troisième mandat libéral de la Ve République est sûrement le plus éloquent encore. La cohabitation d’Édouard Balladur avec François Mitterrand entre 1993 et 1995, où le premier ministre mena une politique de privatisations et de rigueur budgétaire le menèrent à une popularité absolument stupéfiante.
Les enquêtes d'opinion le créditent de 52 % des intentions de vote au premier tour dans une hypothèse sans la candidature de Chirac de la présidentielle de 1995 (Le Monde, 1994) un seuil que seul de Gaulle avait franchi avant lui. Comme point de comparaison, ce bilan libéral jouissait d’une adhésion populaire plus forte que celle dont profite en ce moment Jordan Bardella, crédité à 38% des intentions de votes dans certains sondages, une popularité historique dans le contexte politique moderne.
C'est cependant au moment où le libéralisme atteignait son apogée populaire que ses propres architectes le dézinguent. Face à la trahison qu’est la candidature de Balladur à l'élection présidentielle de 1995, la figure historique du libéralisme français, Jacques Chirac, retourne sa veste. Il s’empare du thème de la ‘fracture sociale’, lui permettant de siphonner l'électorat de Balladur en prenant de court le statu quo libéral du Bilan de Balladur par des propositions qui font écho d’un dirigisme compassionnel. Pour remuer le couteau dans la plaie, il critique le néolibéralisme comme une force anglo-saxonne qui “accentue les difficultés” liées à la fracture sociale. Il qualifie même plus tard le néolibéralisme anglo-saxon d’“aussi dangereux que le communisme”. C’est à ce moment-là que la France rate donc son opportunité d’entreprendre le chemin néolibéral qu’avait ouvert la révolution néo conservatrice de Thatcher et Reagan quelques années auparavant et qui avait mené à des actions similaires de la part de gouvernements européens tel que celui de Kohl en Allemagne.
C'est donc le résultat de la campagne de 1995 qui ancrera profondément la France dans le social-étatisme qui semble si populaire au yeux de nos classes politiques.
Le libéralisme eut cependant de nouveau un élan vainqueur sous la campagne de Sarkozy en 2007, mais cette victoire idéologique fut de courte durée. Nicolas Sarkozy porta sa posture libérale de manière assumée, avec son slogan phare ‘Travailler plus pour gagner plus’, qui le mena à une victoire surprenante après déjà 12 ans de présidence de droite. Mais la crise de 2008 et la stagnation de productivité qui l’a suivi partout dans le monde a mené à la perception d’un bilan économique mauvais sous sarkozy, malgré un taux de chômage historiquement faible (6.8% en T2 de 2008 - Insee) et des taux de croissance du PIB allant jusqu'à 2.4% dans les années suivant la crise (Banque mondiale). C'est donc la crise économique et les conséquences qui en ont découlé qui ont participé à la défaite de Nicolas Sarkozy lors de l'élection présidentielle suivante, et la victoire idéologique libérale fut donc qu’une parenthèse dans le paysage politique post-chiraquien.
On objectera à ce constat historique que les récentes manifestations massives contre la réforme des retraites du gouvernement Borne attestent d'un rejet viscéral du libéralisme par l'électorat. Cet argument peine cependant à nuancer entre les différentes facettes du libéralisme: En plus d’avoir été spectaculairement mal introduite dans le débat public, la réforme des retraites est une mesure d'austérité, qu’une majorité perçoit comme une mesure confiscatoire et punitive.
Il faut cependant nuancer le terme Libéralisme, que nous avons employé de manière très générale tout du long de cet article. Il semble en effet que des réformes de libéralisation du marché du travail ou une augmentation de l'âge de départ à la retraite sont historiquement impopulaires. Cependant, une proposition de baisse d'impôts radicale n’a jamais réellement été proposée comme mesure électorale, alors qu’elle l’a fréquemment été dans d’autres pays occidentaux.
On ne peut pas réduire le courant économique du libéralisme au simple allongement de la durée de cotisations. À son cœur philosophique, c’est un courant de pensée qui met en avant la liberté économique et le droit à la propriété privé des moyens de productions et donc, conséquemment, à la réduction de l’emprise de l'État sur l’économie.
Il est donc surprenant qu'à la fois sous les deux quinquennats de Macron et durant le début de cette élection présidentielle qui vient, il semble que les promoteurs de cette idéologie ne se soient pas servis de ses arguments les plus attractifs mais se soient obstinés à vendre ces aspects les plus ingrats.
En conclusion, le libéralisme économique n'est pas, en France, une idée vaincue : c'est une idée qu'on a renoncé à défendre. Le procès intenté à cette doctrine au nom du peuple français se nourrit moins d'un verdict des urnes que d'une intuition jamais sérieusement éprouvée. Trois fois sous la Ve République, les Français ont accordé leur confiance à des dirigeants assumant une ligne libérale et trois fois, leurs successeurs en ont tiré la conclusion inverse. Cette renonciation n'est pas neutre. Elle a livré le débat économique à un consensus social-étatiste dont la France paie aujourd'hui le prix : une pression fiscale record, un pouvoir d'achat en berne, et une classe politique qui se résigne à gérer le déclin plutôt qu'à proposer une alternative.
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