■ Image d'illustration. DR.
Des textes classiques ont une valeur non pas historique, mais prospective, ils éclairent le présent et la route à suivre.
Un grand auteur du XVII ème siècle, Hobbes, a eu toutes les raisons de sentir et de formuler ce qu’on perd quand on vit dans des temps troublés, agités de séditions et de révolutions, sans parler de menaces venues du dehors. Le temps de guerre est pour lui, non le simple déchaînement des hostilités, mais un « temps », et un rapport au temps, surtout à celui qui vient. Cela éclaire la façon dont nous profitons ou pâtissons de ce rapport en général, ce que la bourse et ses fluctuations illustre bien et particulièrement en ce moment, avec les caprices imprévisibles de la guerre d’Iran.
La relation humaine au temps qui passe n’est pas une passivité, nous ne flottons pas comme des bouchons sur le fleuve du temps. Le thème poétique du passage du temps, qui fait et défait sans cesse toutes choses, ne rend pas justice à notre façon humaine d’en tenir compte pour mener une vie supportable, voire fructueuse.
La vérité est que nous escomptons sans cesse des tournures des événements, et pas seulement ceux qui nous concernent les plus directement dans nos vies, mais aussi bien ceux qui semblent éloignés, politiques et géopolitiques. Prenons des exemples ordinaires, un achat important, voiture, appartement, qui engagent pour des années ou des décennies. Le « moment » doit s’y prêter, mais c’est un moment long, évalué en fonction de notre propre plan d’avenir et même espérance de vie. On anticipe : le coût du crédit va grimper, si la situation est incertaine. Les rentrées d’argent vont fluctuer, si bien qu’un achat qui engage pour des années appelle des supputations, des calculs tenant compte des diverses péripéties qu’on peut, et doit prendre en compte. La géopolitique s’invite à table, chez tout un chacun, elle oblige à tout anticiper, à modeler un avenir.
Puisque des temps incertains, ou même certainement troublés, nous touchent, nous suspendons bien des projets et des réalisations, et un court terme s’installe dans les vies de ceux qui ne peuvent se projeter dans le long terme, à un niveau individuel.
Ce n’est pas assez dire et la vie des peuples est ici particulièrement en jeu, peuples et nations, continents, latitudes, régions du monde (le Sud global n’est pas un pays, mais une zone indéfinie).
La question se pose de savoir comment l’Europe a pu devenir la région où on peut vivre en relative sécurité, et où la littérature, les arts, l’économie, la santé ont pu s’épanouir, non pas depuis 1945, mais depuis la fin du Moyen âge ( dont certains espèrent le retour).
La simple question de la santé appelle des remarques. Les retraités de notre pays posent des problèmes d’endettement, parce qu’ils sont en nombre considérable, cela tient à une grande espérance de vie atteinte par un système de santé en général, médecine d’abord préventive, vaccins, fin des épidémies ravageuses des temps passés, éradication de la mortalité infantile qui pesait sur la durée moyenne de vie. La médecine tout court, hospitalière ou de quartier, maintient en vie ceux qui atteignent un âge avancé, ils se réparent, ils durent. La médecine moderne date du XIX ème siècle, Pasteur, Claude Bernard… le monde entier en a profité, cependant, qu’elle ait donné lieu à un système de santé tient à une croyance au progrès, bien entamée à présent, mais qui, en tant que croyance, a été une relation au temps : on escomptait assez de temps disponible pour l’instituer, assez de paix et de prospérité pour se lancer dans de grand projets à long terme, de même que toutes les grandes réalisations, urbaines et architecturales, institutionnelles, éducatives, supposent une escompte d’un temps long et tranquille.
Reste à dire que la recherche d’un espace de temps devant soi qui permette ces avancées est le présupposé des actions d’envergure : on planifie la paix pour en profiter ensuite en tous sens. Vouloir la paix n’est pas la même chose que d’investir dans les seuls moyens guerriers qui permettront de piller ce que d’autres plus pacifiques ont su préparer, car vouloir la guerre est ce qui reste aux improductifs et aux pirates pour subsister quand même, aux frais des autres.
Cela fait réfléchir au bilan culturel, civilisationnel, de ces zones du monde qui depuis des siècles, n’ont cultivé que l’armement, ont conquis, maté, étouffé des peuples, bien avant l’expansion coloniale européenne qu’ils rendent responsable de tous les maux de la planète, alors qu’elle a donné aux peuples les plus divers la longévité, donc la démographie, par diffusion des systèmes de santé. Le narratif ne prend que trop, y compris chez nous et dans le bavardage politique, mais il a tout faux.
Ce qu’écrit Hobbes , au chapitre 13 de son Léviathan, est saisissant, et je voudrais proposer une version française de mon cru, tant le détail compte : “In such condition, there is no place for Industry; because the fruit thereof is uncertain: and consequently no Culture of the Earth; no Navigation, nor use of the commodities that may be imported by Sea; no commodious Building; no Instruments of moving, and removing such things as require much force; no Knowledge of the face of the Earth; no account of Time; no Arts; no Letters; no Society…”
Dans de telles conditions ( état de guerre) il n’y a pas de place pour l’industrie ; car ses fruits seraient incertains : et en conséquence, pas de culture de la terre ; pas de navigation, ni d’usage des biens qu’on importerait par mer ; pas de bâtiments confortables, pas d’instruments de levage et de déplacement de charges requérant une force importante ; pas de connaissance de la face de la terre, pas d’escompte du temps ; pas d’arts, pas de lettres, pas de société... »
En ce moment, on dirait que Hobbes a prévu, vu, l’Iran et sa pieuvre, dont les tentacules nous enserrent déjà.

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