Rivalité sino-américaine, ou du basculement de la puissance

 
Le président chinois Xi Jinping serre la main du vice-président américain Joe Biden à l’intérieur du Grand Hall du Peuple à Pékin le 4 décembre 2013. (REUTERS / Lintao Zhang / Pool // File Photo)

La rivalité sino-américaine a marqué en profondeur ce début de XXIe siècle et la vision qu’en ont les Américains. Abdias Codjo Orisha, spécialiste des questions internationales, revient ici sur cette course à la première place mondiale, inédite par son envergure depuis la fin de la Guerre froide.


Par Abdias Codjo Orisha - Journaliste freelance et consultant, spécialisé dans l’étude des relations internationales et des sujets de défense et de stratégie. Chargé des études et de la prospective pour le cabinet de Géopolitique Interglobe. www.odjuTiAye.com.


I. Rivalité sino-américaine, ou du basculement de la puissance


Les 55 jours de Pékin est un film qui peint le portrait de l’Empire chinois à la fin du XIXe siècle. Dans sa parution du 4 juin 1963, le quotidien belge Le Soir écrivait à propos de Nicholas Ray, son réalisateur, qu’il « a brodé une histoire d’amour et d’héroïsme susceptible de plaire à tous les spectateurs ». Derrière cette critique élogieuse, Les 55 jours de Pékin raconte l’une des périodes les plus sombres de l’histoire chinoise. L’épisode du siège du quartier des légations dont cette œuvre se fait l’écho a le mérite d’annoncer le prochain réveil de l’empire. Réveil que l’on peut aujourd’hui observer à travers une actualité qui fait de la Chine le principal rival des États-Unis. Cela n’est pas anodin. Par le passé, cet immense pays d’un peu plus de 9,5 millions de km² avait déjà dominé le monde. Mais cette domination était loin d’être universelle si l’on considère le terme de « domination » sous un angle anglo-saxon. De ce fait, la rivalité sino-américaine qui se traduit par une lutte acharnée dans le domaine des technologies, du commerce, des armes sonne-t-elle le glas de l’hégémonie américaine ? Assistons-nous à un basculement irréversible de la puissance vers la Chine ? Cet article explore quelques aspects du poids de plus en plus accru de la Chine dans les relations internationales.


II. Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera


Vendu à près de neuf cent mille exemplaires, Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera est une œuvre du diplomate et homme politique français Alain Peyrefitte. Elle est écrite après un bref séjour de son auteur dans l’empire du Milieu. Son principal mérite est de toujours cadrer, 50 ans après sa parution, avec une actualité qui place le géant asiatique au centre de toutes les attentions


En effet, à sa démographie, la Chine combine bien d’autres atouts de puissance. Elle s’étendait sous la dynastie des Qing (1644 à 1912) sur près de 13 millions de km². En outre, en se définissant comme « Empire du Milieu » ou « Pays du milieu », traduction française de Zhōngguó, la Chine manifestait ainsi sa volonté de puissance, une puissance incarnée par une économie qui représentait jusqu’au milieu du XIXe 1/3 du PIB mondial.


Dans ce contexte, on comprend mieux toute la condescendance avec laquelle l’empereur Qianlong reçut le Britannique Lord Macartney. Ce dernier missionné par le roi Georges III devrait rétablir au nom de la couronne la balance commerciale trop avantageuse en faveur de la Chine. À ce propos, l’empereur savait-il qu’il avait à faire à la première puissance maritime du monde ?


Outre-Manche, mais aussi dans toute l’Europe, personne ne doutait de la grandeur de la civilisation chinoise. Toutefois, sur le vieux continent, on savait aussi que l’empire était malade, voire agonisant au cours de ce XIXe siècle. Comme Peyrefitte qui titre son ouvrage Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera, les esprits les plus avertis avaient conscience que « L’empire, après avoir été longtemps divisé, doit se réunir ; longtemps réuni, doit se diviser » et ainsi de suite.


Cette phrase rapportée de l’ouvrage Les trois royaumes de l’écrivain chinois Luo Guanzhong (1330 ?-1400 ?) peut donner une idée de l’opinion que la Chine semble se faire d’elle-même. Celle ci s’inscrit dans le temps long. Et quand dans Les 55 jours de Pékin, l’acteur David Niven cite Napoléon 1er qui aurait dit «  Laissons donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s’éveillera le monde entier tremblera », on aurait tort de considérer que c’était uniquement pour le scénario du film. Génie et fin stratège, le Petit Caporal avait déjà annoncé un autre grand empire, celui des États-Unis .


III. Les États-Unis, cet empire héritier du modèle britannique de domination des mers


« Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même ». Formulée par l’écrivain et explorateur Walter Raleigh (1552-1618), cette citation résume bien la pensée stratégique anglaise de domination du monde. Elle servira de socle à sa politique étrangère et commerciale du XVIIe au début du XXe siècle.


De ce fait, dans la première décennie du XXe siècle, alors qu’elle était au summum de sa puissance, le tonnage de la royale Navy était évalué à près de 2 600 000 tonnes. Cela a été possible grâce au Naval Defence Act de 1889 qui institua le two-Power standard. Selon cette doctrine, la marine anglaise devrait compter autant de bâtiments que la France et la Russie réunies. Ces deux Nations avaient les deux plus importantes flottes de l’époque après la Grande-Bretagne. Toutefois, dès 1945, malgré ses 2 600 000 tonnes, la royale Navy était obligée de céder sa place de première puissance maritime à son ancienne colonie.


Celle-ci devenue première puissance économique du monde dès les années 1920 occupait une place de plus en plus importante dans les affaires mondiales. Après un bref isolationnisme dans la droite ligne de la doctrine Monroe (« L’Amérique aux Américains »), la Seconde Guerre mondiale achève de la consacrer puissance à part entière. Elle occupe non seulement la première place et devient garante du monde libéral et démocratique face à l’URSS, chef de file des pays du bloc communiste.


Mais le processus qui conduit les États-Unis à supplanter la marine anglaise n’est pas spontané. Car bien qu’étant un jeune État, le besoin pour les États-Unis de sécuriser les routes maritimes intervient très vite. Ainsi, les guerres barbaresques de 1801 à 1805 et de 1815 ne sont que les prémisses de cet immense empire qui tôt ou tard va abaisser l’orgueil de l’Angleterre. Néanmoins, la particularité de ce rival est d’hériter la géopolitique de sa métropole. Et c’est peut-être là le détail qui échappa à Napoléon quand il cédait aux treize colonies indépendantes la vaste Louisiane…


De ce fait, en publiant The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783 en 1890, l’amiral Alfred Thayer Mahan a le mérite de questionner les fondements de la grandeur de l’Empire britannique. Il en déduit alors que celle-ci se fondait sur :

  • un commerce extérieur prospère ;
  • une marine marchande florissante ;
  • une marine de guerre qui surclassait toutes les autres ;
  • une série de bases maritimes pour l’approvisionnement et la réparation de ses navires ;
  • un empire colonial riche en matières premières.

Les enseignements de Mahan eurent une grande influence sur la stratégie navale des États-Unis. Grâce à son essor industriel, le pays put soutenir une puissante marine de guerre. Celle-ci se divise aujourd’hui en sept flottes dont la plus importante est la septième. Avec son quartier général à la base navale de Yokosuka au Japon, elle couvre le pacifique Occidental et une partie de l’océan Indien. Elle pourrait être soutenue bientôt par la première flotte dont le QG serait probablement installé à Singapour.


À ce titre, en ce XXIe et en l’absence du principal rival stratégique du XXe, l’URSS, les États-Unis ne sont plus une thalassocratie au sens propre du terme, mais ils revêtent plutôt le manteau de Thalassokrator (Maître des mers). Maître des mers dont les porte-flambeaux sont 11 groupes aéronavals dont 4 au moins sillonnent en permanence les mers du monde et assurent leur sécurité pour le compte des États-Unis.


Toutefois, aujourd’hui, cette toute-puissance de l’US Navy est contestée par un nouveau rival.


IV. La Chine, cet empire qui ne rêvait pas des mers


En novembre 2011, alors qu’il effectuait un voyage en Australie, B. OBAMA, président des États-Unis de 2008 à 2016, expliqua devant les parlementaires de cet allié très important la stratégie du pivot vers l’Asie. L’objectif affiché est de contenir la Chine dont les ambitions géopolitiques heurtent de plus en plus celles des États-Unis. Le scénario prévoyait non seulement de redéployer entre 50 et 60 % des forces américaines dans la région indopacifique , et de tisser des liens plus forts avec les États qui y sont.


Le QUAD ou Dialogue Quadrilatéral, une alliance informelle qui regroupe, outre les États-Unis, l’Australie, l’Inde et le Japon et vieux de plus d’une vingtaine d’années constitue l’aboutissement de cette volonté de Washington d’assurer son hégémonie dans la région. L’AUKUS créée en 2021 épouse également la même logique.


Face à ces différentes tentatives de containment, Pékin ne reste pas oisif. En effet, l’empire du Milieu n’a jamais été aussi friand des mers… les contrôler est un aspect très important qui contribuera à ce qu’elle appelle sa puissance nationale globale. Or dans son histoire, il est intéressant de remarquer que la Chine n’a pas été une puissance maritime.


Ainsi, la création de la route maritime de la soie au IIe siècle n’a pas été suivie d’une véritable politique des mers. Sous la dynastie des Song (960-1279), la Chine se distingua par la mise en place dès 1132 d’une marine permanente. À titre de comparaison, il faut attendre le règne du roi Henry VIII au XVIe siècle pour voir l’émergence de la première flotte permanente anglaise.


Le rôle de la flotte chinoise des Song était dual. D’abord protéger la marine marchande et surtout protéger la Chine du Sud contre les assauts de la dynastie Jin de la Chine du Nord qu’elle finira par défaire. De ce fait, à son apogée au XIIIe siècle la marine permanente chinoise comptait environ 50 000 marins répartis dans 20 escadrons…


Le rôle de la marine resta malgré tout secondaire. L’Empire chinois étant beaucoup plus une puissance continentale qui faisait régulièrement face à des invasions venues de l’ouest ou du nord. L’épisode de Zheng He et ses pérégrinations à travers l’océan Indien, le golfe arabo-persique et les côtes est africaines resta très bref.


Cette brièveté fut toutefois préjudiciable à la Chine. Puisqu’au XVe siècle, quand commencent véritablement les grandes découvertes du côté européen, l’empire du Milieu avait tous les moyens de s’imposer comme une véritable puissance maritime. Le processus de conquête des mers fut interrompu une fois par Ming Renzong (4e empereur de la dynastie des Ming de 1424 à 1425) puis définitivement sous les Qing.


La principale raison de ce coup d’arrêt est l’ascendance que prenaient les marchands sur l’aristocratie impériale. Deux conséquences découlèrent alors de cette politique continentale : la fin d’un début de capitalisme et l’atrophie de la marine marchande et de guerre. A contrario, c’est le processus inverse qui eut lieu en Europe notamment en France. Ce qui participa, entre autres raisons, à la chute de la monarchie en 1789 et l’abolition des trois ordres qui l’ont longtemps constitué.


V. L’économie américaine rattrapée, le début de basculement ?


Comment dominer les mers du globe face à un rival chinois qui rêve de plus en plus de retrouver la grandeur de l’ancienne dynastie des Tang ? En effet, après avoir dépassé le Japon en 2010 en tant que deuxième puissance économique mondiale, la Chine est devenue dès 2014, la première puissance économique mondiale par parité de pouvoir d’achat.


Ce développement spectaculaire de la Chine est dû, d’une part à l’adoption de l’économie socialiste de marché sous Deng Xiaoping et à son intégration au sein de l’OMC dès 2001 et d’autre part, à l’essoufflement de la production industrielle américaine désormais confrontée au miracle industriel et économique allemand et à l’essor de l’industrie japonaise.


À ce propos, l’empire du Milieu bénéficia de la délocalisation d’une grande partie de la manufacture américaine, mais aussi européenne. Ces dernières étant en quête d’une main-d’œuvre à la fois qualifiée et moins chère, afin de contenter la consommation intérieure occidentale tout en engrangeant d’énormes bénéfices. Parallèlement à cette délocalisation, Pékin profita d’un transfert de technologie qu’elle sut exploiter à son profit pour se positionner également sur des secteurs ayant de fortes valeurs ajoutées.


Désormais mieux que quiconque, Pékin maîtrise le modèle capitaliste… Mais il s’agit d’un capitalisme d’État qui étend son emprise sur le monde. À juste titre, alors que le PIB de la Chine et des États-Unis était respectivement de 191, 15 milliards USD et de 2,86 billions USD en 1980, en 2020, ce PIB s’évaluait à 14,69 billions USD pour la Chine et à 21,06 billions USD pour les États-Unis.


Si le PIB des deux États a beaucoup crû sur la même période, le taux de croissance de l’économie est plus important du côté chinois. Ainsi, si l’économie américaine pesait onze fois plus que celle chinoise en 1980, aujourd’hui ce poids est de 1,3 fois. En effet, le produit intérieur brut de la Chine a été multiplié par 72, alors que celui américain a été multiplié par 10 en 40 ans.


La montée en puissance de Pékin (et plus globalement de l’Asie) sur le plan économique va basculer la zone de prospérité du commerce mondial de l’Atlantique vers l’Indopacifique. De ce fait, les plus grands ports du monde sont concentrés sur cette façade. Et la Chine à elle seule concentrait en 2020 7 ports à conteneurs sur les 10 plus grands dans le monde. Cela souligne alors sa dépendance envers les routes maritimes.


Comme sous les Han, les Song, les Tang ou encore les Ming, la Chine a besoin de sécuriser son commerce maritime. Mais contrairement à la période de l’empire où elle se contentait d’une flotte d’escorte, Pékin semble désormais aller à l’école de la pensée stratégique anglo-saxonne de domination des mers. La Chine rêve de devenir une thalassocratie.


Face à cette réalité, la guerre commerciale déclenchée par Washington afin de réduire sa balance commerciale très déficitaire (375 milliards de dollars en 2017) envers la Chine s’apparente à la mission Macartney 229 ans plutôt.


VI. Taïwan ou le quitte double américain


En 2022, la situation de Taïwan est assimilable à celle de l’Ukraine quand bien même la première serait indépendante de facto, mais chinoise de jure et la seconde indépendante totalement. En effet, la similitude entre ces deux entités est qu’elles représentent des territoires stratégiques dans l’affirmation de la grandeur des deux rivaux des États-Unis, c’est-à-dire la Chine et la Russie.


À ce titre, que représente Taïwan pour la Chine ? D’un point de vue historique, cette petite île d’environ 36 000 km² n’a commencé à présenter un intérêt stratégique véritable pour Pékin qu’à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle. En effet, bien avant qu’elle ne serve de refuge à Tchang Kaï-chek, l’île avait déjà été utilisée comme base arrière par Koxinga, un général fidèle des Ming évincés, contre la nouvelle dynastie mandchoue des Qing.


Mais elle fut aussi un point d’appui pour de nombreuses puissances extérieures lors de diverses campagnes contre la Chine. C’est notamment le cas de la France, du Japon ou encore actuellement des États-unis pour qui Taïwan reste un point d’appui central dans sa stratégie d’endiguement de la Chine.


Pour Pékin, Taïwan est la 23e province de la Chine et elle doit revenir à la mère patrie avant 2049. La contrôler lui permet d’avoir accès à l’océan pacifique via le canal de Bashi et le détroit de Miyako qu’elle peut désormais contrôler. Par ailleurs, en épousant pratiquement la pensée stratégique anglo-saxonne de domination des mers, Taïwan est un dispositif essentiel pour Pékin dans sa stratégie du Collier des Perles.


Or celle-ci se télescope avec la stratégie des chaînes d’îles élaborée par les États-Unis. La stratégie des chaînes d’îles visait à contenir l’Union soviétique au départ. Aujourd’hui, elle trouve une application parfaite dans le containment de l’empire du Milieu.


À cet effet, depuis les années 1980 et sur initiative de Liu Huaqing, ancien amiral de la marine chinoise, Pékin s’est donné pour objectif de briser cet encerclement en commençant par la première des trois chaînes d’îles. Celle-ci part des Kouriles jusqu’à l’île indonésienne de Bornéo. Elle englobe plusieurs alliances défensives des États-Unis (Corée du Sud, Japon et philippine). La méthode de Pékin est de miser beaucoup plus sur les investissements et les aides économiques pour tisser des alliances avec certaines nations de ces différentes lignes défensives.


Dans le viseur de Pékin, les États insulaires d’Océanie occupent une place centrale. Ceux-ci sont désormais au cœur d’une lutte d’influence entre la Chine et les États-Unis, mais aussi Taïwan. C’est en effet, le deuxième continent où Taipei compte le plus d’États qui le reconnaissent comme entité indépendante. Au nombre de 4 sur 14 dans le monde, il s’agit des Îles Marshall, de Nauru, des Palaus et de Tuvalu.


Si aujourd’hui, les États-Unis conservent un avantage certain dans la région surtout sur le plan militaire grâce à son réseau d’alliances, le QUAD et l’AUKUS, les investissements de Pékin et son grand projet de la route de la Soie risquent de finir par porter leur fruit. À ce propos, l’exemple des îles Salomon est assez éloquent. « Les ministres des Affaires étrangères de la Chine et des îles Salomon ont récemment signé l’accord-cadre de coopération en matière de sécurité », rapportait devant la presse Wang Wenbin, porte-parole de la diplomatie chinoise en mai 2022.



Le choix de la Chine par l’archipel est purement économique. Et ceci se perçoit aisément dans les propos de Manasseh Sogavare, son Premier ministre : « En 36 ans, Taïwan n’a fourni que 460 millions de dollars d’aide aux îles Salomon alors qu’en 2017 seulement, l’archipel a exporté pour 554,8 millions de dollars de produits vers la Chine ». Disposant presque désormais d’un appui dans le pacifique sud, Pékin va continuer à éroder l’influence américaine dans l’ensemble indopacifique du fait de sa puissance économique.


Or, Washington s’appuie de plus en plus sur son potentiel militaire… Si la Chine ne se néglige pas sur ce point-d’ailleurs, elle « construit en quatre ans l’équivalent de la Marine française » -son plus grand objectif est de vaincre l’ennemi sans même se battre. Mais le regain de soutien de la part des États-Unis à propos de Taïwan risque de créer un conflit dont la conflagration peut dépasser le seul cadre régional.


Taïwan dont l’importance stratégique sous les Qing s’était pratiquement affaiblie sous Mao dans les années 1930 est très vite redevenue la province rebelle qu’il faut réunifier à tout prix. La raison est en effet simple. Les nationalistes du Guomindang s’y sont réfugiés par le passé, à l’image de Koxinga sous les Qing. De nombreuses expéditions militaires étrangères sont parties également de l’île pour menacer Pékin. Actuellement dans les discours chinois, c’est son utilisation par Washington comme point d’appui le général Douglas Mac Arthur qualifiait l’île de « porte-avions et de sous-marin insubmersible » qui rend sa réunification à la « Mère Patrie » inéluctable.


Il convient d’ailleurs d’observer l’évolution du rapport de force en faveur de la Chine au cours des différentes crises du Détroit de Taïwan.


Dans ce contexte, Washington doit pouvoir s’affranchir de son ambiguïté stratégique et garantir la sécurité de l’île. Ne pas le faire en cas d’attaque de la part de l’Armée Populaire de Libération, et se contenter de simples déclarations ou de fournitures d’armes et de renseignements, entérinera son déclin dans la première chaîne d’îles. Les conséquences seraient alors une perte d’influence que la Maison-Blanche pourra plus jamais retrouver.


Or, au rythme de l’accroissement de l’investissement chinois, aujourd’hui, dans le domaine militaire, première marine du monde en nombre de bâtiments, et du développement d’une alliance stratégique avec Moscou, la présence de Washington dans l’environnement immédiat chinois sera de plus en plus contestée face à l’immense empire continental que ces deux nations (Chine et Russie) constituent. Il n’est pas exagéré de dire que les États-Unis ont anéanti une alliance germano-russe pour créer une alliance russo-chinoise moins malléable, plus influente, plus compacte, malgré leurs intérêts qui peuvent parfois diverger.


On entre alors dans l’ultime piège de Thucydide où l’émergence de Pékin, acteur de premier plan dans le nouvel environnement international, inquiète grandement Washington. Cette dernière, en se mettant à dos à la fois la Russie et la Chine, se départit de la Realpolitik de Kissinger qui pendant la guerre froide milita pour un rapprochement avec les autorités chinoises pour contrer l’URSS. En ce XXIe siècle, les États-Unis n’auraient-ils pas besoin de la Russie par hasard ?


Pour l’heure les conséquences de cette politique étrangère américaine sont le renforcement d’un axe Moscou-Pékin, qui tous deux réitèrent leur opposition à l’expansion de « l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) d’une part, et le pacte trilatéral Australie, Royaume-Uni, États-Unis (Aukus) d’autre part. »  ; l’accélération du processus de dédollarisation dans les échanges commerciaux entre la Russie et ses partenaires d’une part et entre la Chine et ses partenaires d’autre part, etc.


De ce fait, Taïwan tombera ou ne tombera pas ?


VII. Conclusion


Une chose est constante dans l’histoire. À la longue, un empire coûte plus cher qu’il ne rapporte. La perte d’influence du dollar, les clivages sociopolitiques au sein de l’empire américain, la dette colossale nationale sont autant de facteurs qui pourraient être susceptibles de reléguer au rang de grande puissance, mais moins influente, les États-Unis. Aussi doivent-ils apprendre à composer désormais avec d’autres blocs assez puissants qui peuvent lui dénier la puissance.


Néanmoins, les crises à répétition sur les marches orientales de l’Europe et dans le détroit de Taïwan font planer sur le XXIe un climat d’instabilité très dangereux. Cela, Canrong Jin, professeur de relations internationales à l’Université Renmin de Pékin, l’a très bien évalué. En 2006, il estima que « les rapports sino-américains, ce sera la relation bilatérale la plus importante dans les prochaines années. (…) c’est cette relation qui décidera des relations internationales au XXIe siècle. Si ces rapports bilatéraux sont orientés à l’affrontement, alors tout le XXIe siècle entier sera un siècle d’affrontements ».


La visite de Nancy Pelosi dans la république de Chine en 2022 et la démonstration de force de Pékin qui s’en est suivi laissent présager que ce siècle sera marqué par l’affrontement. Partenaires stratégiques, mais rivaux systémiques, la Chine et les États-Unis sont-ils prêts à payer le prix d’une guerre pour Taïwan ? Mais la principale question devrait plutôt être, jusqu’où Washington serait- prête à aller pour ce territoire de 36.197 km² ? C’est en cela que l’Ukraine constitue un poste d’observation pour Pékin, mais aussi pour Taipei qui y joue sa survie. Excepté ces paramètres, l’archipel, province rebelle aux yeux du Parti communiste chinois, devrait retourner dans le giron de la mère patrie avant 2049.


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