Le déclin de l’Occident : fantasme décliniste ou réalité avérée ?

 Dieu du cap Artémision. (Wikimedia)

Les événements géopolitiques conduisent la plupart des observateurs à conclure à un déclin de l’Occident. Mon avis est beaucoup plus nuancé. D’abord, en disant Occident, on pense à un groupe de pays qui est apparemment bousculé en géopolitique, mais la situation est à mon avis plus confuse que mauvaise. Ensuite, personnellement je pense plutôt que l’Occident est une idée, une civilisation, et non un objet géopolitique.

Par Yves Montenay - Centralien, Sciences Po, docteur en démographie politique. Il a eu une double carrière de chef d’entreprise et d’enseignant en grandes écoles. Il est l’auteur d’ouvrages de démographie et de géopolitique et tient le blog de géopolitique yvesmontenay.fr.

I. Une géopolitique confuse

Qu’appelle-t-on l’Occident quand on parle géopolitique, c’est-à-dire que l’on pense à des États ? En simplifiant, il y a l’Union européenne, les pays anglo-saxons : les États-Unis et le Commonwealth développé ( Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande ), soit au total d’environ un milliard de personnes sur une population mondiale d’environ 8 milliards. Leur population y est majoritairement, mais de moins en moins, d’origine européenne.

Personnellement j’y ajoute le Japon, Taïwan, la Corée du Sud et Singapour qui sont des pays libres et développés, avec notamment un enseignement supérieur qui diffuse les mêmes valeurs scientifiques et humaines. Je n’utilise pas le mot libéralisme, car il est souvent l’objet de contresens.

Comme illustration du déclin de l’Occident, on cite souvent la conférence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Ou l’Organisation de coopération de Shanghai regroupant des Etats totalisant 3 milliards d’habitants. A mon avis c’est plutôt une illustration de la confusion géopolitique mondiale.

En effet, ces pays n’ont rien de commun, ni comme objectifs, ni comme puissance, ni comme systèmes politiques ou économiques. Et les deux plus importants, la Chine et l’Inde, sont même militairement ennemis. Quelles que soient leurs déclarations, je ne vois pas ce que ce groupe peut faire de concret qui soit anti-occidental.

D’autant que certains sont partiellement occidentaux, le Brésil par la formation intellectuelle d’une grande partie de sa population, l’Inde par son enseignement supérieur et sa liberté de la presse, l’Afrique du Sud par une partie de ses élites, notamment blanches ou indiennes.

La confusion de la géopolitique actuelle s’explique par la disparition du duo URSS - USA qui avait le mérite de la simplicité. L’URSS est aujourd’hui remplacée par la Russie, mais entre-temps la Chine a pris une partie de la place correspondant à sa population. De même pour d’autres pays comme l’Inde ou l’Indonésie. Ou encore l’Iran, non par sa puissance économique mais par sa capacité de nuisance.

Une autre illustration du déclin de l’Occident serait sa perte de poids économique

II. Faiblesse économique ?

Là aussi, il faut distinguer ce qui est évolution naturelle de ce qui est véritablement un déclin. Le développement est une invention occidentale, mais ce n’est pas un secret et certaines de ses composantes, notamment techniques, se diffusent facilement. Voir certains pays se développer partiellement est plutôt un succès qu’un échec pour l’Occident. Mais pour se développer complètement, il leur faudrait s’occidentaliser davantage

La réaction à la pandémie en est une illustration intéressante : c’est en Occident que la réaction a été la plus rapide et la plus efficace. La Chine a non seulement été moins efficace médicalement, mais s’est auto-paralysée, ce qui a nui à sa réputation économique et géopolitique. Et il semble que bien d’autres pays, à commencer par la Russie, ont été bien plus sévèrement atteints que l’Occident, même s’ils cachent soigneusement leurs statistiques de mortalité.

Depuis plusieurs années, j’insiste dans mes articles sur le fait que le développement de la Chine est en partie un phénomène naturel : le rattrapage. Rattrapage venant du retour à l’ordre public après le désastre maoïste et de l’adoption de quelques mesures occidentales comme l’adoption d’une économie (partiellement ) de marché. Et j’estime que son refus de plus en plus proclamé des valeurs occidentales va faire plafonner son économie.

La prise de conscience tardive de tout cela fait qu’on ne parle plus du dépassement de l’économie américaine par l’économie chinoise, bien que ce pays soit 4 fois plus peuplé !

En attendant, les économies occidentales poursuivent leur progression, qui paraît lente à leurs habitants, mais qui, replacée en perspective à long terme, reste importante. D’autant plus que la pandémie venue de Chine les a gênés pendant plusieurs années.

L’inflation actuelle me semble passagère, étant l’effet de la guerre en Ukraine et du “quoi qu’il en coûte” français et de ses équivalents étrangers.

III. Faiblesse militaire ?

Comme pour le développement, des matériels relativement simples se diffusent facilement, ou peuvent se fabriquer localement, comme certains drones. Tandis que le matériel plus

sophistiqué fait l’objet de contrats de vente d’armes qui font la fierté des États-Unis et même de la France. Ils sont probablement la source de « fuites » vers le reste du monde.

Donc de voir désormais de pays très moyens, et à fortiori la Chine, gagner en puissance me paraît inévitable et naturel. Ce n’est pas l’illustration d’un déclin.

D’ailleurs, que valent aujourd’hui les armées non occidentales ? L’armée russe, censée naguère être la deuxième du monde, a étalé ses faiblesses et doit aujourd’hui se réfugier derrière des lignes Maginot pour se protéger la petite Ukraine et importer une partie de son matériel de Turquie et d’Iran. L’armée chinoise impressionne par son arsenal nucléaire, la quantité de son matériel, l’importance de sa flotte, mais personne ne sait ce qu’elle donnerait dans un conflit réel.

Rappelons que le budget militaire américain est 4 fois celui de la Chine et 10 fois celui de la Russie.

IV. Faiblesse démographique ?

On pointe à juste titre le vieillissement de l’Occident et la baisse de sa fécondité. J’ai toujours été nataliste, alors que ce terme a été déconsidéré, mais revient actuellement un peu en grâce au vu de l’écoulement démographique de la majorité du monde.

Cet écroulement est peut-être le phénomène le plus important actuellement, mais il n’a rien d’occidental. Les pays les plus touchés aujourd’hui sont le Japon, la Chine, Taïwan et la Corée du Sud, pays qui sont ou seront bientôt suivis par l’Amérique latine et l’Inde.

Pour l’instant, les pays occidentaux sont mathématiquement moins touchés du fait d’une forte immigration. Cette immigration leur évite de sombrer comme l’Asie orientale, non seulement démographiquement mais aussi économiquement.

J’ai conscience des craintes politiques et culturelles face à cette vague. Mais mon avis, que j’avoue être à contre-courant, est que ces craintes sous-estiment l’assimilation au fil des générations par les mariages mixtes et par la réussite professionnelle notamment décrite par Arnaud Lacheret Les intégrés - réussites de la deuxième génération de l’immigration nord-africaine.

La fécondité de la diversité est maintenant évidente pour les entreprises. Reste à la gérer aussi bien dans les administrations ou la société dans son ensemble. Il est vrai qu’il est plus facile de faire respecter l’ordre public dans une entreprise privée que dans une société démocratique.

Et c’est justement cette immigration qui illustre l’autre face de l’Occident : Il n’est pas seulement un objet géopolitique, il est d’abord une civilisation.

V. L’Occident en tant que civilisation

Pourquoi cette vague migratoire ? Pour avoir un meilleur niveau de vie, certes mais pas seulement. Déjà, ce meilleur niveau de vie est un coup de chapeau à l’efficacité du système occidental.

Mais de plus s’y mêle pour beaucoup le désir d’une vie plus libre, y compris sur le plan intellectuel : malgré un niveau de vie important sur place, une bonne part des notables non occidentaux viennent séjourner en Europe ou aux États-Unis, où leurs enfants se fixent souvent. Et parmi les migrants plus modestes, beaucoup fuient les dictatures, les islamistes, et plus généralement l’insécurité physique ou intellectuelle.

C’est l’occasion de se demander ce qu’est intellectuellement l’Occident.Résumons Raymond Aron : l’Occident est un modèle de civilisation, et un système de valeurs contingent et fragile.

Philippe Nemo l’a bien décrit dans son ouvrage « Qu’est-ce que l’Occident ? » : la combinaison de la Grèce classique, du juridisme romain, du christianisme, de la Renaissance, du protestantisme et des Lumières, tout cela permettant une vie intellectuelle libre et innovante.

Or ce résultat est redoutable pour les dictatures de toute espèce, et, comme le dit très clairement le président chinois, les valeurs occidentales sont l’ennemi, lui et ses semblables les accusant d’impérialisme culturel. Cela explique largement la situation géopolitique et les déclarations anti-occidentales des autocrates.

Mais ces derniers, et notamment la Chine vont se trouver devant le dilemme de se renforcer économiquement sans la liberté de l’information et la concurrence des idées. Je pense qu’il ne réussiront pas, et le retournement des anticipations sur le développement de la Chine montre que nombre d’experts sont de mon avis, bien que je leur reproche d’avoir une approche trop financière de l’économie, alors que l’échec chinois est démographique et politique.

Par contre, l’Occident est souvent victime de son autoflagellation. Mais à mon avis, c’est le défaut d’une qualité.

VI. L’autocritique, faiblesse à court terme, force à long terme

Historiquement, l’Occident a progressé notamment par sa faculté d’autocritique :

  • autocritique intellectuelle, par exemple la Réforme ou les Lumières, origine de la Révolution. Elles ont sur l’instant causé des désordres sanglants, mais ont permis dans un deuxième temps la liberté de conscience et la liberté politique. Le marxisme est l’une de ces autocritiques, ainsi que les nouvelles modes décoloniales ou woke. J’espère que la libre discussion permettra d’en sortir par le haut, comme pour les deux premières.

  • autocritique scientifique, chaque nouvelle idée remettant en question les connaissances passées. Cela à l’inverse des traditions qui ont paralysé les autres pays, traditions sur lesquelles beaucoup d’autocrates s’appuient pour garder leur pouvoir au détriment de leurs citoyens.


L’autocritique découle de la liberté de penser, pilier fondamental de la culture occidentale, et si j’ai placé ci-dessus l’intellectuel avant le scientifique c’est que la première est une condition de la seconde. Cette attitude intellectuelle est résumée par le mot “humanisme”, et les lecteurs intéressés peuvent consulter une analyse d’un livre important dans ce domaine.

C’est cette remise en question permanente qui a permis les progrès dans tous les domaines, et qui inquiète bien sûr les pouvoirs en place.

VII. En conclusion

Finalement, au-delà des proclamations anti occidentales, la géopolitique est plus confuse qu’hostile, et l’économie de nos pays est plutôt moins menacée que d’autres. Et si quelques États se développent assez rapidement cela n’a rien en soi d’anti-occidental, comme on l’a à posteriori constaté pour le développement du Japon. Enfin la crise démographique mondiale menace moins l’Occident que bien d’autres pays.

Il y a quelques années, mon propos aurait été inaudible. Mais l’échec chinois, et celui de l’agression russe en Ukraine ont ouvert les yeux de beaucoup sur les faiblesses des anti occidentaux. Surtout si, comme à mon avis, ces faiblesses viennent de leur rejet des idées occidentales, plutôt que des considérations financières que l’on trouve dans les magazines économiques.

Un bémol toutefois pour nuancer ma position qui vous paraît probablement trop optimiste : les gouvernants qui fixent les programmes scolaires du Sud imprègnent les jeunes d’anti occidentalisme, aidés en cela par certains enseignants du Nord.

Et cela vire localement à un nationalisme aigu, ou à un endoctrinement religieux sur lequel peuvent se greffer des catastrophes. Je pense à la possible invasion de Taïwan. Je pense aussi aux succès des islamistes, notamment au Sahel face à des gouvernements pensant vaincre seuls ou avec l’appui de quelques mercenaires russes ouvertement pillards.

Ces catastrophes sont possibles, mais les problèmes demeureront : l’Occident est d’abord une idée, et on ne peut pas tuer une idée.

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