■ Image d'illustration, par François Guery. DR.
Post scriptum à République ou empire
Comment poser les termes du débat qui oppose l’empire à la république ?
On peut et on doit remonter à l’antiquité grecque pour le comprendre. La question a ses racines dans les péripéties des guerres qui ont mené à la chute d’Athènes, vaincue par Philippe de Macédoine.
L’actualité de la question se voir à maintes analogies entre ce passé lointain et les temps présents, et un exemple suffira : Carl Schmitt oppose deux formes d’empires, et Poutine fait suite à son analyse : l’un est maritime, libéral, prospère ; l’autre est continental , militaire, frugal. Angleterre et Amérique du nord sont selon lui des empires maritimes et l’Allemagne, la Russie aussi, sont des empires continentaux terrestres sans la domination des mers. Il est clair que pour eux, comme seule compte la force, l’idée républicaine d’une modération du régime politique, dans l’intérêt général sagement conçu, n’a aucune légitimité, tout empire étant une tyrannie.
Or, cette alternative : empire maritime ou terrestre, a été discutée au temps de La guerre du Péloponnèse par Thucydide, en écho aux discussions entre Athéniens aussi bien que chez leurs alliés et leurs ennemis.
Ces questions nous sont connues notamment grâce à un petit livre édifiant et subtil de Jacqueline de Romilly, La grandeur de l’homme au siècle de Périclès, chapitre II, consacré à Thucydide. Il résume excellemment le point de vue de Thucydide sur les causes et l’exemplarité de cette guerre, sur sa postérité.
Thucycide estime que cette guerre a une portée exemplaire « pour toujours », si on cherche « la cause la plus vraie » du conflit dans la montée de l’empire athénien, qui remonte à cinquante ans en arrière. Thucydide emploie le terme Arkhe pour désigner cet empire, et il est essentiellement maritime, il tient à la maîtrise des mers. Il est impérial parce que les cités alliées ont renoncé à participer directement aux combats, et ont seulement versé une contribution financière, soit un tribut, ce qui a permis à Athènes de se constituer un trésor, de financer sa marine de guerre et de régner économiquement sur la Grèce. Sparte s’alerte sur cette montée en puissance, et entre en guerre ouverte. Hobbes a si bien compris cette portée exemplaire du livre qu’il a intégralement traduit La guerre du Péloponnèse en anglais. Un fil continu relie cet épisode aux temps modernes. Carl Schmitt n’est ni le premier, ni le dernier à s’en inspirer.
Thucydide trouve donc à la guerre du Péloponnèse une cause initiale qui est qu’ Athènes a suivi une voie impérialiste, et qu’il lui a fallu en payer les conséquences. L’empire qui s’oppose à une république soucieuse du bien commun, conforme aux vues de Périclès dont le livre rapporte les discours généreux et fameux, n’est pas étrangère à l’Athènes glorieuse qu’on célèbre comme le berceau de la démocratie et l’ancêtre de notre idéal républicain. Plus embarrassant est encore le fait que la période démocratique coïncide avec les guerres impériales que Thucydide étudie : ces guerres souvent cruelles sont une demande populaire, si bien que la démocratie athénienne semble virer à la démagogie, voire à la tyrannie. Qu’Athènes ait eu un épisode de tyrannie correspond bien à la manière dont le livre reprend l’histoire de la guerre et de la place que Périclès occupe dans cette corruption du régime. A la page 40, Jacqueline de Romilly rapporte son discours du livre II, 63, où l’empire athénien est identifié comme « tyrannie » :
« d’ores et déjà votre empire constitue entre vos mains une tyrannie dont l’acquisition semble injuste, mais l’abandon dangereux ».
Périclès plaide pour qu’on n’abuse pas de la force de cet empire, et qu’on ne cède pas à la cruauté envers les vaincus. Il se détache de l’orientation prise par les Athéniens, abusant de leur force acquise. Il n’est pas seulement partisan du bien commun, il est partisan d’introduire la notion du bien dans la politique, de la définir autrement. Il ne peut opposer la cité juste à l’empire, puisque c’est une même cité, Athènes qui a ces deux côtés, l’un lumineux, l’autre sombre.
Le terme français de république, copie de la res publica latine, la « chose publique », a servi à traduire politeia, qui désigne le gouvernement de la cité. Mais une cité peut être impériale, comme on le constate en reprenant les analyses précieuses de Thucydide. Qu’une cité mette à contribution, notamment financière, d’autres cités pour monopoliser leur défense, la voilà empire. Le terme est donc pour le moins équivoque, puisqu’il ne retient pas le seul critère de la taille, mais tient compte de relations de vassalisation entre cités. Par ailleurs, il n’est pas besoin d’un empereur, les représentants du peuple, les élus, peuvent exiger et mener une politique extérieure impériale, afin d’en profiter. C’est ce que refuse Périclès qui se tient au-dessus de cette mêlée.
Comment s’est transmise intacte sa réputation de grand homme d'Etat? Sa clairvoyance, sa lucidité sur la situation d'Athènes l'ont préservé des accusations de conflit d'intérêt, de corruption. Après lui, on s'est permis de suivre la "loi du plus fort", d'abuser et même de céder à une ivresse de puissance.
Les analogies avec toutes les situations actuelles de par le monde sont permises, elles sont même de mise!
Post scriptum à République ou empire
Comment poser les termes du débat qui oppose l’empire à la république ?
On peut et on doit remonter à l’antiquité grecque pour le comprendre. La question a ses racines dans les péripéties des guerres qui ont mené à la chute d’Athènes, vaincue par Philippe de Macédoine.
L’actualité de la question se voir à maintes analogies entre ce passé lointain et les temps présents, et un exemple suffira : Carl Schmitt oppose deux formes d’empires, et Poutine fait suite à son analyse : l’un est maritime, libéral, prospère ; l’autre est continental , militaire, frugal. Angleterre et Amérique du nord sont selon lui des empires maritimes et l’Allemagne, la Russie aussi, sont des empires continentaux terrestres sans la domination des mers. Il est clair que pour eux, comme seule compte la force, l’idée républicaine d’une modération du régime politique, dans l’intérêt général sagement conçu, n’a aucune légitimité, tout empire étant une tyrannie.
Or, cette alternative : empire maritime ou terrestre, a été discutée au temps de La guerre du Péloponnèse par Thucydide, en écho aux discussions entre Athéniens aussi bien que chez leurs alliés et leurs ennemis.
Ces questions nous sont connues notamment grâce à un petit livre édifiant et subtil de Jacqueline de Romilly, La grandeur de l’homme au siècle de Périclès, chapitre II, consacré à Thucydide. Il résume excellemment le point de vue de Thucydide sur les causes et l’exemplarité de cette guerre, sur sa postérité.
Thucycide estime que cette guerre a une portée exemplaire « pour toujours », si on cherche « la cause la plus vraie » du conflit dans la montée de l’empire athénien, qui remonte à cinquante ans en arrière. Thucydide emploie le terme Arkhe pour désigner cet empire, et il est essentiellement maritime, il tient à la maîtrise des mers. Il est impérial parce que les cités alliées ont renoncé à participer directement aux combats, et ont seulement versé une contribution financière, soit un tribut, ce qui a permis à Athènes de se constituer un trésor, de financer sa marine de guerre et de régner économiquement sur la Grèce. Sparte s’alerte sur cette montée en puissance, et entre en guerre ouverte. Hobbes a si bien compris cette portée exemplaire du livre qu’il a intégralement traduit La guerre du Péloponnèse en anglais. Un fil continu relie cet épisode aux temps modernes. Carl Schmitt n’est ni le premier, ni le dernier à s’en inspirer.
Thucydide trouve donc à la guerre du Péloponnèse une cause initiale qui est qu’ Athènes a suivi une voie impérialiste, et qu’il lui a fallu en payer les conséquences. L’empire qui s’oppose à une république soucieuse du bien commun, conforme aux vues de Périclès dont le livre rapporte les discours généreux et fameux, n’est pas étrangère à l’Athènes glorieuse qu’on célèbre comme le berceau de la démocratie et l’ancêtre de notre idéal républicain. Plus embarrassant est encore le fait que la période démocratique coïncide avec les guerres impériales que Thucydide étudie : ces guerres souvent cruelles sont une demande populaire, si bien que la démocratie athénienne semble virer à la démagogie, voire à la tyrannie. Qu’Athènes ait eu un épisode de tyrannie correspond bien à la manière dont le livre reprend l’histoire de la guerre et de la place que Périclès occupe dans cette corruption du régime. A la page 40, Jacqueline de Romilly rapporte son discours du livre II, 63, où l’empire athénien est identifié comme « tyrannie » :
« d’ores et déjà votre empire constitue entre vos mains une tyrannie dont l’acquisition semble injuste, mais l’abandon dangereux ».
Périclès plaide pour qu’on n’abuse pas de la force de cet empire, et qu’on ne cède pas à la cruauté envers les vaincus. Il se détache de l’orientation prise par les Athéniens, abusant de leur force acquise. Il n’est pas seulement partisan du bien commun, il est partisan d’introduire la notion du bien dans la politique, de la définir autrement. Il ne peut opposer la cité juste à l’empire, puisque c’est une même cité, Athènes qui a ces deux côtés, l’un lumineux, l’autre sombre.
Le terme français de république, copie de la res publica latine, la « chose publique », a servi à traduire politeia, qui désigne le gouvernement de la cité. Mais une cité peut être impériale, comme on le constate en reprenant les analyses précieuses de Thucydide. Qu’une cité mette à contribution, notamment financière, d’autres cités pour monopoliser leur défense, la voilà empire. Le terme est donc pour le moins équivoque, puisqu’il ne retient pas le seul critère de la taille, mais tient compte de relations de vassalisation entre cités. Par ailleurs, il n’est pas besoin d’un empereur, les représentants du peuple, les élus, peuvent exiger et mener une politique extérieure impériale, afin d’en profiter. C’est ce que refuse Périclès qui se tient au-dessus de cette mêlée.
Comment s’est transmise intacte sa réputation de grand homme d'Etat? Sa clairvoyance, sa lucidité sur la situation d'Athènes l'ont préservé des accusations de conflit d'intérêt, de corruption. Après lui, on s'est permis de suivre la "loi du plus fort", d'abuser et même de céder à une ivresse de puissance.
Les analogies avec toutes les situations actuelles de par le monde sont permises, elles sont même de mise!

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