La fleur du doute

« Le problème est que cette image est fausse ; elle a sans doute été générée par une intelligence artificielle. »

C’est une image extraordinaire ; elle a été prise le 18 juin. On voit une épaisse fumée noire s’élever de la raffinerie de pétrole de Gazprom Neft à Kapotnia, dans le sud-est de Moscou ; elle a été attaquée par des drones ukrainiens, et un incendie s’est déclaré dans ses installations. Sur la droite des badauds semblent regarder la scène mais à distance raisonnable.

Quasiment au centre de l’image, au premier plan, une jeune femme dont la peau claire et la chemise blanche créent un contraste fort avec la fumée sombre, marche vers nous. Elle tourne le dos à la raffinerie en feu et paraît indifférente à ce qui se passe autour d’elle. Un casque vissé sur les oreilles - écoute-t-elle de la musique ? - elle semble dans sa bulle. Sa tenue et son allure font irrésistiblement penser à cette jeunesse contestataire de la fin des années 60, et la fleur orange tenue dans sa main gauche renforce cette impression. Seul son téléphone portable dans sa main droite l’ancre dans le temps présent.

Oui, cette image est extraordinaire car elle montre le fiasco de Vladimir Poutine : désormais les ukrainiens peuvent frapper des infrastructures clés au cœur de la Russie, dans la capitale, de façon visible. Les passants deviennent les spectateurs, au sens propre, de l’impuissance russe et ne peuvent que « constater les dégâts ».

Et puis d’autres ne préfèrent même pas regarder comme pour ne pas cautionner cette guerre terrible et aberrante. Cette guerre n’est pas la leur, et dans la société violente et criminelle de Poutine, le refus de la guerre consiste à tenir une fleur dans sa main et à s’éloigner du théâtre des hostilités. On pourrait même imaginer, rêver, dans une forme d’utopie, qu’un jour la fleur soit offerte à un jeune ou une jeune ukrainienne.

Le problème est que cette image est fausse ; elle a sans doute été générée par une intelligence artificielle. On peut le comprendre en regardant en détail la façon dont la main tient la fleur ou encore en analysant le panneau routier qui ne correspond pas à un panneau existant. On retrouve ici les erreurs que faisaient les premières générations de modèles d'IA il y a deux ou trois ans.

De prime abord j’ai cru à cette image - elle était effectivement extra-ordinaire - et cela montre d’une certaine façon que je voulais y croire, que l’histoire qu’elle racontait me faisait plaisir. On trouve là un biais cognitif classique ; j’ai voulu voir ce que je crois.

J’y ai cru aussi parce qu’une partie de l’image décrit une réalité, celle de frappes ukrainiennes au cœur de la Russie et d’une évolution du rapport de force entre les deux belligérants.

Mais si j’y ai cru, en quelque sorte à l’insu de mon plein gré, c’est que cette image était présente sur le site du Monde dans le cadre d’un ensemble d’images sur les attaques de drones à Moscou. Elle était sourcée « AFP ». Donc le titre le plus prestigieux de la presse française, qui reprend une image de la principale agence de presse : a priori le doute n’est pas permis. Et d’ailleurs l’image était toujours présente sur le compte Instagram du journal le 22 juin, soit 4 jours après après "avoir été prise", avec plus de 12 000 réactions. Ainsi même dans le journal de référence l’IA s’infiltre, sans être détectée, et brouille les frontières de l’information ; le doute devient alors permanent - si cette image est visible depuis plusieurs jours il doit y en avoir d'autres ! -, poison insidieux diffusant son goutte à goutte et rendant toute information suspecte.

Face à ce constat la seule défense est connue : vérifier, vérifier, vérifier et user en permanence de son esprit critique, mais le combat sera très difficile.

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